Dominique VILLARD, Loisy 19 septembre 2004

La souffrance

La souffrance revêt bien des formes, et les causes en sont multiples. Peut-on séparer souffrance morale et souffrance physique ?

La souffrance dont je souhaite parler aujourd'hui est celle que j'appelle « la souffrance sans raison apparente ». Souffrance cachée par pudeur, par éducation, par devoir, et même dit-on parfois, par orgueil. Il ne s'agit pas de faire ici l'analyse des raisons données, pas plus que d'établir une hiérarchie des réactions face à la souffrance, car l'expression ou le non-dit de la souffrance est lié à l'histoire unique de chaque personne.

On parle aussi de « blessures ». Faut-il entendre par là un geste, une action généreuse, un dévouement bien intentionné, sans calcul, gratuit, que ce soit dans la famille, dans des lieux d'engagements et qui ne sont pas reconnus et souvent même, retournés en leur contraire, nous laissant dans une immense peine, dans un sentiment d'incompréhension absolue, et donc dans une grande solitude. Il y aurait beaucoup à dire sur ces cas.

Mais il y a aussi ces souhaits de vie sociale qui, avec les années, il faut s'y résigner, ont peu de chance de se réaliser, et je pense plus particulièrement là, à ceux et celles qui doivent vivre un célibat non choisi, et dans ce cas plus particulièrement encore, aux femmes qui, les années passant, doivent faire le deuil de la maternité, admettre qu'elles ne connaîtront jamais la joie de donner la vie. Mais cela arrive, hélas, aussi à des couples, me direz-vous, seulement voilà, les femmes dont je vous parle, elles, sont seules à porter leur peine.

Qui sont-elles ? Des personnes approchant de la quarantaine et qui ont grandi avec l'idée toute simple, banale, d'un jour se marier, avoir des enfants, fonder une famille ; certaines vivent une vie chrétienne, d'autres pas, mais elles ont en commun l'idée que la vie n'est pas qu'une suite d'aventures amoureuses. En général ce sont ces femmes dont on dit : mais enfin « elle a tout pour plaire » (je passe sur les commentaires simplistes qui partent de l'idée que « la femme ne veut plus s'occuper de la maison, faire la cuisine, mais au contraire : travailler, avoir des diplômes, être l'égale des hommes »). Non, ce ne sont pas celles dont je vous parle, en supposant que les autres existent réellement.
Non, celles dont je vous parle vivent dans une grande souffrance, parce qu'elles ne trouvent pas leur place dans la société ; bien que vivant normalement, travaillant, subvenant à leurs besoins, payant des impôts, en fait, s'assumant citoyennement parlant.

Souvent dans leur famille, elles doivent faire face au regard désapporbateur des parents qui pèse sur elles (mais parfois n'y a-t-il pas souffrance des deux côtés ?) certaines mères vont jusqu'à découper les annonces matrimoniales qu'elles glissent discrètement dans le sac, sans se douter, peut-être, qu'elles ne font que rajouter au sentiment de dévalorisation que leur fille éprouve déjà. Place doit être faite aux couples qui arrivent avec leur progéniture ! Eux, il faut les écouter, tandis que ce que dit la célibataire de sa vie n'intéresse pas longtemps les autres.

Dans la maison familiale, pourquoi garder la chambre de jeune fille de la célibataire, place doit être faite à l'aîné(e) des petits enfants qui devient adolescent, lui, c'est l'avenir ...

Dans la vie professionnelle, attendre quelque reconnaissance, avoir quelques retours gratifiants qui vous disent, mais oui, « tu es importante, on a besoin de toi ... » en dehors du seul critère reconnu : la rentabilité, et rarement dit ... sans parler du regard des collègues : dans quelle catégorie la classer ?

Dans l'Eglise, certains groupes existent, d'autres, devant ce phénomène de société, se mettent en place ; il y a de belles initiatives, mais entre les jeunes professionnels, plus ou moins 35 ans, et les jeunes retraités, plus ou moins 55 ans, dans quel groupe se retrouvent les célibataires entre ces deux étapes de vie ?

Et pour les moins avantagés financièrement c'est aussi le renoncement à pouvoir un jour, ce que souhaitent la plupart des femmes, aménager un petit appartement qui permettrait de réaliser quelque chose, d'accueillir ; non, c'est, cantonnée dans un petit studio, « dans une boîte, à vie » disait l'une d'elles, avec des murs qui limitent tout imaginaire, tout désir créatif, qu'il faut vivre.

C'est l'accumulation de tous ces renoncements qui fait de ces femmes, des êtres en souffrance.
Dévalorisation de ne pas être digne d'être aimée, d'être « aimable » au sens avoir des raisons d'être aimée, puisque pas choisie.
Dans le non-dit familial, image d'une vie stérile.
Dans le travail, machine à produire et toutes les activités dans la vie sociale, tous les efforts fournis pour essayer de vivre « comme tout le monde », ne sont souvent que triste compensation à ce grand vide.

Alors il ne reste que le studio, où le soir, seul, on s'effondre, on peut enfin pleurer, pleurer toute sa peine.

Ce qu'elles nous disent, ces jeunes femmes, dans leur souffrance : c'est le manque d'amour – ne servir à rien – attendre un regard de reconnaissance qui leur donne une raison d'exister – un geste de tendresse. Du passé, elles portent une culpabilité, pour l'avenir, quels projets ? Produire ... consommer ...

Alors, dans ces cas extrêmes, dans cette solitude, un soir, on pense se remonter le moral en prenant un petit plaisir avec un apéritif, par exemple, le lendemain on remet ça, les jours suivants, on continue ... jusqu'au risque ... ou bien c'est le petit plaisir que l'on trouve dans un carré de chocolat, puis la tablette de chocolat, les paquets de biscuits, puis on vide le frigidaire ... jusqu'aux conséquences qui font perdre toute estime de soi avec des répercussions dans le travail, souvent en plus.

C'est un tableau qui peut vous paraître caricatural et tous les célibataires n'en sont pas là, ne vivent pas ainsi, et j'insiste sur ce fait : il y a des célibataires heureux, mais aujourd'hui nous parlons de ceux qui souffrent de cet état.
Cet état est un fait de société avec des conséquences graves pour certains, et il faut le savoir. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que ces femmes débordent d'amour, du besoin de donner, de ce don qui n'a d'égal que l'Espérance d'une vie qui un jour prendra « sens ».

Leur souffrance c'est cette marche dans la nuit avec le « Pourquoi, Seigneur, pour-quoi, à quoi cela peut-il servir ? »

Alors soyons convaincus que si au lieu de la réflexion banale, même amicale, de l'habituel « alors, qu'est-ce que tu attends, pas encore mariée ? » nous pensons à dire à cette personne des mots qui lui signifieraient que nous l'avons reconnue en tant que être humain, qui a des sentiments, de la sensibilité avec ses joies et ses souffrances, alors là nous verrons la lumière que peut apporter l'espérance.

 

Dans ce besoin d'amour, d'amour à recevoir, mais surtout à donner, et concernant plus particulièrement la maternité, je voudrais dire quelques mots de la souffrance des femmes qui pour des raisons personnelles, donc loin de tout jugement, accouchent sous X.

Souvent très seules, si elles sont matériellement démunies, elles doivent pour un temps vivre dans un foyer, au milieu d'autres futures mamans qui malgré leurs difficultés préparent souvent dans la joie la venue de leur enfant.

De belles initiatives ont été réalisées pour leur venir en aide en matière d'écoute, d'accompagnementet, l'on ne peut que s'en réjouir. Mais peut-on imaginer la souffrance, faite de solitude intérieurs, dans le secret. Le silence que portent ces êtres, alors que se développe en elles la vie et qu'avance l'échéance de la séparation définitive. Don de son enfant, geste d'amour, don suprême. Dans le même temps, souvent, un couple découvre enfin le bonheur d'accueillir un enfant ... Mais qui se préoccupe de la souffrance inscrite dans la chair de celle qui a donné la vie ?

Quelques unes ont la chance d'être soutenues psychologiquement, trop peu. Les autres, dans l'anonymat, continuent à vivre en souffrant, mais « sans raison apparente ».

 

Dominique Villard