LA DOCTRINE SOCIALE DE L’EGLISE :
2. LES ELEMENTS NOUVEAUX APPARUS AU XXème SIECLE
4. PROPRIETE PRIVEE ET DESTINATION UNIVERSELLE DES BIENS
6. L’HOMME EST LA ROUTE DE L’EGLISE
(cliquez sur un titre de chapître pour aller directement au chapître,
cliquez sur la flèche "précédent" dans votre barre de navigation pour revenir au début du texte)
La première encyclique sociale, Rerum novarum, publiée en 1891, est due au pape Léon XIII. En 1991, fêtant son centenaire, le pape Jean Paul II a promugué une encyclique sociale qui reprend et réactualise l’enseignement social de l’Eglise (c’est l’encyclique Centesimus annus). Le pape y rappelle que c’est par la juste définition d’une conception de la personne humaine et de sa valeur unique que l’Eglise peut bâtir une doctrine sociale cohérente.
Cette doctrine a parfois été contestée par des catholiques qui pensent que la foi doit être tournée vers un salut entièrement situé dans l’au-delà. Mais pour la plupart des théologiens, la doctrine sociale appartient toute entière à la mission d’évangélisation. Voilà pourquoi l’Eglise n’a pas de modèle préconçu à privilégier puisque l’évangélisation fait appel à la liberté des individus. Sa doctrine sociale est un axe de réflexion et des principes qui éclairent la marche à suivre, de simples jalons favorisant des choix libres.
Ce qui a surtout changé depuis la première encyclique sociale c’est la disparition presque totale du marxisme et la mise en évidence des limites du capitalisme ; mais c’est également l’apparition de nouveaux totalitarismes. C’est encore la façon dont le droit s’est vidé, dont certains systèmes économiques ont montré leur inefficacité et c’est enfin l’appauvrissement spirituel souvent remplacé par le fanatisme sous toutes ses formes et notamment la forme du terrorisme international.
L’enseignement social de l’Eglise se fonde essentiellement sur ses principes servis par une morale. C’est pour le bien de l’homme, pour sa liberté, pour qu’il puisse se déterminer en vérité, que l’Eglise invite les spécialistes de politique et d’économie à approfondir leur réflexion. L’homme ne peut pas être libre s’il n’est préoccupé que de la recherche de l’avoir. Pour garantir la liberté humaine il faut donc défendre et aménager des conditions sociales, économiques, politiques et culturelles qui permettent aux hommes d’exercer concrètement leur liberté et qui garantissent son respect.
La doctrine sociale de l’Eglise est essentiellement constituée de documents pontificaux :
encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891)
encyclique Quadragesimo anno de Pie XI (1931)
« Radio message » de Pie XII (1941)
encyclique Mater et magistra de Jean XXIII (1961)
encyclique Octogesima adveniens de Paul VI (1971).
Pacem in terris (1964) encyclique de Jean XXIII
Gaudium et spes, (1965) constitution conciliaire de Vatican II,
Populorum progressio (1967) encyclique de Paul VI
Laborem exercens (1981),
Sollicitudo rei socialis (1987)
Centesimus annus (1991).
Cet ensemble constitue ce qu’on appelle la doctrine sociale ou l’enseignement social ou le message social ou encore le magistère social de l’Eglise. Il est nécessaire d’avoir à l’esprit deux choses :
1. ce message se base sur la Tradition de l’Eglise c’est à dire sa manière constante d’interpréter l’enseignement transmis au fil des siècles
2. l’Eglise n’entend pas exprimer en matière sociale de jugements définitifs car les considérations de doctrine sociale n’entrent pas dans le cadre propre du magistère définitif.
A. Libertés et injustices / conflit entre capital et travail
Si Léon XIII a ressenti le besoin d’exprimer la position de l’Eglise sur des questions sociales c’est que le contexte de la fin du XIXème siècle est dominé par la question ouvrière et donc par de gros problèmes de justice sociale. Dans le domaine politique c’est aussi la disparition de nombreuses monarchies et la naissance de républiques : ces changements entraînent une nouvelle conception de la société et de l’Etat, donc de l’autorité. Au pouvoir unique « de droit divin » succède l’avènement de la « démocratie » dans laquelle l’autorité se fonde sur la volonté générale exprimée par le vote des citoyens. On marque d’ailleurs la rupture dans le langage en parlant « d’ancien régime » mais si on voit apparaître de nouvelles libertés on voit aussi surgir de nouveaux esclavages…
Le XIXè siècle fait apparaître une nouvelle forme de propriété (le capital) et une nouvelle forme de travail (le salariat) caractérisé par des rythmes de production pénibles qui négligent toute considération humaine et ne se déterminent que par la productivité et la croissance en vue du profit. Le travail devient une pure marchandise dont le prix est fonction de l’offre et de la demande avec le risque du chômage et de ses conséquences dans une société ou n’existe pas encore de système de protection sociale. C’est aussi la fin de rapports sociaux de proximité entre employeur et employé au bénéfice d’un anonymat ou l’actionnaire, co-propriétaire du capital, est ignoré du salarié.
D’où la division de plus en plus marquée de la société en deux classes séparées par un profond abîme, le risque de courants extrémistes révolutionnaires qui mettent en péril la paix sociale en entraînant la société à la violence. Or, en cette fin de XIXè siècle, la papauté a été à plusieurs reprises alertée par les rapports des évêques, les études et la réflexion d’associations catholiques sensibilisées à ces questions. Notamment ceux que l’on appelle les catholiques sociaux. Tout le monde s’accorde à reconnaître que les conflits sociaux sont d’autant plus durs et inhumains que l’exploitation du travailleur ne connaît ni règles ni normes. Devant l’absence de dialogue social, le pape Léon XIII se décide à faire connaître le jugement de l’Eglise sachant que la paix sociale ne peut s’édifier que sur le fondement de la justice.
C’est ainsi que va naître l’encyclique Rerum novarum qui se propose de réaffirmer les conditions fondamentales de la justice dans la conjoncture de l’époque. On y a vu par la suite un modèle permanent pour l’Eglise que les successeurs de Léon XIII ont constamment repris pour l’approfondir encore. C’était aussi une manière radicale de faire taire ceux qui ne visent qu’un salut dans l’au-delà et pour qui l’évangile n’apporterait ni lumières ni orientations pour la vie présente. Il est clair désormais pour l’Eglise que doctrine sociale et évangélisation vont de pair : le salut concerne bien l’homme dans toutes ses dimensions (personnelles et communautaires). Sauver l’homme c’est le sauver aussi, individuellement et collectivement, de la déshumanisation, lui indiquer remèdes et chemins de liberté, dans la logique de libération du message de Jésus. Evangéliser n’est pas seulement transmettre un message c’est aussi, comme l’affirme l’apôtre Paul, transmettre une force dynamique qui met en mouvement et change la vie humaine pour y épanouir la paix et la justice.
B. Dignité du travail – Droit de propriété – Droits sociaux
L’Eglise affirme d’abord les droits fondamentaux du travailleur : dignité du travailleur, dignité du travail. En corollaire, chacun doit également pouvoir bénéficier du fruit de son labeur et ceci en tout premier lieu par le droit de posséder des biens en propre, d’ou la défense par l’église du droit de propriété. De ces droits fondamentaux naissent d’autres droits inaliénables : notamment celui de créer des associations professionnelles (par exemple des syndicats et des mutuelles) pour défendre d’autres droits comme la limitation des heures de travail, la réglementation de l’hygiène et des temps de repos, le traitement particulier accordé aux femmes et aux enfants travailleurs. Ou le droit d’avoir une protection sociale convenable.
L’Eglise condamne à priori tout travail abrutissant pour l’esprit et affaiblissant pour le corps par suite de l’imposition d’une fatigue excessive. De façon plus générale, elle rejette tout contrat de travail comprenant des conditions immorales (disproportion entre l’investissement du travailleur et sa rétribution ou mauvaises conditions d’exercice du métier). L’Eglise insiste aussi sur la nécessité d’un salaire en proportion du travail fourni.
Le critère de justice implique que le salaire permette de faire vivre le travailleur et sa famille dignement. Si l’ouvrier se voit imposer par la contrainte un salaire injuste il supporte une violence contraire à l’équité et subit donc une condition immorale. L’Eglise va donc promouvoir la signature de Déclarations et de Conventions internationales ratifiées par les Etats pour sauvegarder ces différents droits. Car elle voit dans l’autorité publique le moyen privilégié d’assurer la justice distributive et elle considère que c’est pour l’Etat un devoir strict qui s’impose à lui que de veiller à cette justice.
C. Liberté religieuse – Solidarité et bien commun
L’Eglise ajoute à ces droits celui de la liberté de conscience dont un élément est la liberté religieuse : que le rythme de travail n’empêche jamais un travailleur d’accomplir librement ses activités religieuses, notamment par l’institution du repos dominical. Car la liberté de culte n’est pas seulement une liberté privée, c’est aussi une liberté publique. Mais dans l’enseignement social de l’Eglise il y a aussi une conception chrétienne des rapports entre le citoyen et l’Etat : En effet, l’Etat ne peut se borner à veiller sur une partie des citoyens (les gens prospères) en négligeant les autres (les pauvres). Un accent particulier est donc mis sur la protection due par l’autorité publique à tous les déshérités de la société. Dans une nation, plus les individus sont vulnérables, plus ils ont besoin de l’intérêt, de l’attention et de l’intervention des pouvoirs publics. Ainsi est fondé le principe de solidarité, au plan national comme au plan international. Jean Paul II a développé ce thème bien plus que ses prédécesseurs : pour assurer la cohésion d’un groupe humain il faut un soutien mutuel entre les membres. La solidarité donne alors à la charité la dimension collective et institutionnelle dont elle a besoin pour s’exercer efficacement. Elle n’élimine pas la charité individuelle et ne la remplace pas mais elle veut que les dimensions spécifiques de la charité (gratuité, pardon et réconciliation) s’étendent en se systématisant de deux façons :
- par une action spécifique à l’Eglise (les mouvements de charité)
- par un appel à l’Etat (l’organisation de la solidarité).
Toutefois l’Etat n’est qu’un simple instrument au service du bien commun et qu’il ne faut pas absolutiser. L’Etat n’existe que pour protéger les droits des citoyens sans jamais utiliser le droit comme une forme d’oppression.
2. LES ELEMENTS NOUVEAUX APPARUS AU XXème SIECLE
A. Réalisation des prévisions – Fausses réponses et erreurs
Léon XIII à la fin du 19è siècle, prévoyait que le marxisme aurait des conséquences négatives sur la société en présentant une « solution miracle » aussi simple que radicale. Il récusait fermement une idéologie qui défend une fausse conception de l’homme (simple rouage d’une machinerie sociale sans décisions morales) et qui ne peut donc conduire à un ordre social juste. Le pape entrevoyait que le remède serait pire que le mal et condamnait par exemple le refus de la propriété privée comme une fausse réponse.
L’erreur du marxisme est donc fondamentalement une erreur anthropologique : pour lui le bien individuel est subordonné au fonctionnement du corps social, ce qui enlève à l’homme tout libre arbitre et en fait le jouet de relations sociales ; l’individu n’est plus une personne (un sujet autonome de décision morale). D’où une déformation de la vision du droit et des libertés, une attitude de dépossession et d’irresponsabilité. L’Eglise voit dans cette erreur de conception une conséquence de l’athéisme qui prive l’homme de ses racines et incite donc à réorganiser l’ordre social sans aucune référence transcendante et sans vision digne de la personne humaine. La perspective est purement mécaniste. C’est une négation de la vraie grandeur de l’homme qui aspire au salut.
Au contraire, la vision chrétienne est celle d’un homme qui ne se limite pas à ses rapports avec l’Etat mais qui se réalise dans divers corps sociaux ou groupes intermédiaires : famille et associations de toutes natures ayant leur autonomie propre. La référence à Dieu est par ailleurs la clé de la liberté : nul ne peut accéder à la vraie liberté sans respecter et promouvoir des valeurs qui le dépassent et qui garantissent sa croissance. Bien entendu, l’une des attaques les plus radicales de l’Eglise contre le socialisme a concerné la méthode utilisée par le marxisme : la lutte des classes comme idée de guerre totale, de conflit dans lequel n’interviennent pas de considérations éthiques ou juridiques, refusant le respect d’autrui qui est uniquement regardé comme un adversaire ; un conflit qui exclut les compromis raisonnables et recherche non le bien commun mais l’intérêt d’un groupe (le parti) et dont les racines plongent aussi dans l’athéisme.
B. Responsabilité de l’Etat – Responsabilité internationale
Si l’économie possède sa propre sphère d’autonomie légitime, l’Etat ne peut toutefois la laisser totalement en dehors de son champ d’action et d’intérêt : détermination du champ juridique économique, conditions de liberté économique équitable, conditions d’une croissance équilibrée, plein emploi, recyclage professionnel, niveaux de vie minimum, réglementation de l’épargne, formation professionnelle, soutien à des syndicats vus comme instruments de négociation et lieux d’expression.
L’Eglise encourage également la signature de documents internationaux sur les droits de l’homme et participe pour cela à l’ONU afin d’y apporter sa contribution propre. Elle a pris conscience que de nombreux problèmes se sont déplacés du plan national au plan international et juge important de travailler à ce niveau. Elle n’en mesure pas moins les limites de la coopération internationale notamment dans le domaine du développement des pays pauvres et regrette le fait que l’ONU n’ait toujours pas réussi à élaborer des procédures efficaces autres que la guerre pour solutionner les conflits « et cela semble être le problème le plus urgent que la communauté internationale ait encore à résoudre. » (Jean Paul II dans l’encyclique Centesimus annus).
A. Nouvelles démocraties – Dialogue
En 1989 le bloc des pays de l’Est, sous domination communiste, se fissure et éclate : des régimes dictatoriaux s’écroulent grâce à une véritable action non-violente. La fin du marxisme historique ouvre la voie à une authentique libération de l’homme. L’Eglise et l’engagement personnel de Jean Paul II, pape venu de l’Est, ont fourni une contribution importante et même souvent décisive par leur engagement en faveur de la défense et de la promotion des droits de l’homme. De ce processus sont nées de nouvelles démocraties qui suscitent l’espoir de changements positifs pour les peuples concernés.
Parmi les nombreux facteurs de la chute des régimes oppresseurs l’Eglise se félicite de trouver la réaction face à la violation des droits fondamentaux du travail. Une réaction qui a utilisé pour armes des méthodes non violentes qui se sont avérées très efficaces. Mais on peut mettre aussi au compte de cet effondrement du marxisme la totale inefficacité du système économique socialiste pour trois raisons essentielles :
- la violation des droits humains à l’initiative, à la propriété et à la liberté d’entreprise
- le rejet de toute dimension culturelle et nationale
- le vide spirituel qui prive de valeurs et de projets, d’identité et de sens, de racines et de réponses.
A l’inverse l’Eglise met en évidence le fait que ceux qui ont le plus témoigné par leur pensée, leurs paroles et leurs actions sont tous des gens restés fidèles à Dieu. Quand l’esprit évangélique rencontre un adversaire sans principes moraux celui-ci finit toujours par capituler tôt ou tard, quelles que soient les difficultés et les souffrances rencontrées par le chrétien.
B. Les droits de la conscience
Pour l’Eglise, une société vraiment humaine doit se développer non seulement économiquement mais aussi dans un sens intégralement humain. Il s’agit non seulement d’élever le niveau de vie et d’améliorer les conditions de vie matérielle mais encore de construire une vie plus digne car au sommet de tout développement humain il y a la mise en œuvre du droit et du devoir de chercher Dieu, de le connaître et de vivre selon cette connaissance.
Dans certains pays totalitaires la force prime sur la raison et l’homme est contraint d’accepter par la contrainte une forme de société qui lui est imposée alors que sa raison et sa liberté refusent cette forme de vie. L’Eglise exige des Etats la reconnaissance du principe des droits de la conscience humaine auxquels se rattache le droit à la liberté religieuse. C’est dans la reconnaissance de ces droits que se trouve le fondement de tout ordre politique authentiquement libre. L’enseignement social de l’Eglise se fonde ici sur trois constatations :
- le totalitarisme ne disparaît jamais complètement et même renaît régulièrement : il faut donc un effort permanent de collaboration et de solidarité entre tous les pays pour l’empêcher de nuire ;
- dans les pays à système libéral on se livre à une propagande exclusive en direction des valeurs utilitaires ; on stimule uniquement les instincts et l’appétit de jouissance qui rendent ensuite difficile la reconnaissance et le respect des vraies valeurs humaines ;
- le fondamentalisme religieux qui est réapparu à la fin du 20è siècle refuse la pluralité des croyances et restreint le droit des autres religions dans certains pays intégristes.
4. PROPRIETE PRIVEE ET DESTINATION UNIVERSELLE DES BIENS
Le travail humain se trouve à l’origine de toute société. Derrière la propriété des biens et du savoir c’est l’homme seul qui importe : même si l’Eglise reconnaît le rôle du profit, l’économie reste un lieu où un choix moral est toujours nécessaire. En outre une attention à l’écologie permet de défendre l’homme autant que son milieu. Quant au tiers monde, si on veut vraiment l’aider, on doit aussi lui imposer un encadrement et des règles.
A. Sens du droit de propriété
Dans la tradition chrétienne, le droit de propriété n’est jamais un droit de souveraineté privée. C’est un pouvoir dont chacun aura à rendre compte. Ce pouvoir doit s’exercer dans le sens du bien commun, en vue de l’humanisation de l’homme. Le propriétaire est plus un gérant qu’un potentat absolu. Saint Thomas d’Aquin rappelle que la propriété privée favorise la responsabilité particulière de chacun et donc la vraie liberté. Ainsi l’usage des biens est subordonné à leur destination comme l’évangile le rappelle très souvent.
L’homme travaille avec et pour les autres : Dieu a donné la terre à tous les hommes sans exclure ni privilégier personne. C’est l’origine de la destination universelle des biens terrestres. La terre est donc le premier don de Dieu au genre humain pour sa subsistance. Or elle ne peut produire ses fruits sans une réponse spécifique et adéquate de l’homme qui est son travail. Utilisant son intelligence et sa liberté, l’homme parvient à la domestiquer à sa convenance. Il s’approprie ainsi une part de cette terre, celle qui est acquise par son labeur : c’est l’origine de la propriété individuelle. Dans toute société ces deux facteurs terre/travail se retrouvent toujours liés. De nos jours le rôle de la terre a diminué au profit du travail humain avec l’avènement de la société industrielle ; mais en même temps le travail est devenu moins individuel et les réseaux d’échange sont devenus plus importants avec l’organisation en entreprises et en sociétés.
Une autre forme de propriété existe : celle de la connaissance, du savoir, de la technique. Ici le travail est encore plus collectif car cette forme de propriété nécessite la collaboration de nombreuses personnes visant le même objectif.. On peut donc parler de vraies communautés de travail. S’y manifeste la capacité humaine de connaissance, d’organisation solidaire et la capacité de saisir et de satisfaire les besoins de toute la communauté.
Mais il peut alors survenir un risque que l’Eglise dénonce : celui de l’exclusion ou de la marginalisation. En effet une part importante du genre humain ne dispose pas des moyens d’entrer dans ce genre de circuit ce qui l’exclut du système et, de fait, marginalise un grand nombre d’hommes. C’est le cas du quart monde au plan national et du tiers monde au plan international : un nombre considérable d’êtres humains restent ainsi en stagnation ou régressent pendant que les autres continuent d’avancer ce qui accroît encore les différences et les inégalités culturelles, intellectuelles et sociales. Ce problème touche aussi, dans les pays développés, principalement les jeunes incapables de s’insérer dans la vie sociale, les personnes âgées ou handicapées et les femmes.
B. L’homme n’est pas une marchandise
Il existera toujours, dès le point de départ, un certain dû à l’homme par le simple fait qu’il est homme, en raison de sa dignité aux yeux de Dieu. Ce dû est fixé par la doctrine sociale de l’Eglise selon deux critères : celui de pouvoir survivre dignement et celui de pouvoir contribuer d’une façon ou d’une autre au bien commun. Comme on l’a déjà souligné plus haut, cela implique les impératifs de juste salaire (suffisamment pour faire vivre la famille), des assurances sociales pour la vieillesse et le chômage, une réglementation convenable des conditions de travail dans les domaines de l’hygiène et de la sécurité.
L’Eglise, reconnaissant l’importance d’un tel champ d’action pour l’engagement et les luttes légitimes, encourage donc la formation de syndicats et d’organisations professionnelles qui défendent les droits du travailleur et protègent sa dignité en recherchant à promouvoir une société du travail libre, de l’entreprise et de la participation, renvoyant dos à dos idéologies (marxisme/socialisme) et systèmes (capitalisme/libéralisme). Ceci afin de garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de toute la société et non pas seulement de simples groupes d’intérêt (le parti en système marxiste – les actionnaires en système capitaliste).
Si l’Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise elle ajoute aussitôt que celle-ci étant une communauté de personnes, le profit ne doit jamais se développer au détriment de ces personnes. Dans ce cas, le profit serait alors condamnable parce qu’immoral. Le profit est donc toujours soumis aux facteurs humains et aux impératifs moraux.
C. Droits moraux et culturels – Ecologie sociale –Développement intégral
Aujourd’hui, la question n’est plus d’offrir une quantité suffisante de biens mais de répondre en outre à une demande de qualité : qualité des marchandises, qualité des services, qualité du milieu de vie, qualité de la vie elle-même. L’Eglise considère cette demande de notre époque comme totalement légitime. Mais en même temps elle reconnaît le besoin, face à une société de consommation dont les habitudes peuvent devenir facilement illégitimes, d’un travail éducatif et culturel qui rendent plus responsables producteurs et consommateurs.
La question de l’écologie est donc vitale car elle conditionne le regard de l’homme sur la terre et sa façon de se conduire en créature responsable ou irresponsable face aux futures générations. Mais la destruction irrationnelle du milieu naturel ne doit pas faire oublier la destruction plus importante du milieu humain. Faire de l’écologie authentique c’est veiller non seulement à la conservation du milieu naturel mais aussi à la sauvegarde des valeurs morales et spirituelles. Car Dieu a non seulement donné la terre à l’homme mais il a donné l’homme à lui-même et celui-ci doit donc se respecter conformément à la figure dont Dieu l’a doté. L’Eglise prône donc aussi une écologie sociale.
La première structure d’écologie sociale, fondée sur le mariage, est la famille, véritable sanctuaire de la vie. L’Etat doit donc tout faire pour la promouvoir et la protéger, la maintenir au maximum hors des pressions qui gêneraient sa liberté de décision ou la mettraient en état d’oppression. On attend aussi de l’Etat qu’il défende et protège les biens collectifs de la société qui sont au service des familles.
L’Eglise n’a pas de modèle à proposer car les seuls modèles efficaces dépendent des situations historiques et des cultures. Elle donne comme orientation intellectuelle de base ce qu’elle juge indispensable : le souci d’un développement intégral de la personne. Faute de quoi tout système est voué à la faillite et toute société au désordre social. La personne doit pouvoir se réaliser pleinement dans le libre don de soi et bénéficier de droits et de moyens qui lui permettent de se développer pleinement sous tous ses aspects.
L’Eglise soutient les régimes démocratiques en se fondant sur les droits de l’homme. Le rôle de l’Etat est indispensable mais la fraternité sociale demeure nécessaire. L’Eglise contribue à la culture comme lieu d’enracinement de l’homme et comme lieu de dialogue et de dépassement de soi.
A. La racine du totalitarisme – Le fanatisme
Pour sa conception d’un Etat légitime, l’Eglise se rallie à la conception de Montesquieu (théorie des trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire). Ainsi les divers pouvoirs se limitent-ils les uns les autres ce qui définit l’Etat de droit dans lequel la souveraineté appartient à la loi et non aux volontés arbitraires de quelques hommes.
Contre cette conception se sont dressés les totalitarismes qui, se fondant sur la négation de la vérité transcendante et le triomphe de la force, aboutissent à l’arbitraire : celui qui dirige tend à utiliser sans aucune restriction tous les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses opinions et ses intérêts sans aucune considération pour le droit des autres. Le totalitarisme nie la dignité transcendante de la personne mais aussi dénie tout droit d’existence à l’Eglise car il ne peut supporter que soit défendu un critère objectif du bien et du mal. Il tend à absorber la nation, la société, la famille, les communautés religieuses et les personnes.
L’Eglise soutient tout système de démocratie authentique qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit à ces derniers de choisir, de contrôler ou de remplacer ses gouvernants. Une démocratie authentique n’est possible que dans un Etat de droit fondé sur une réflexion éthique. Car sans valeurs reconnues un état de droit peut vite dériver vers une forme de totalitarisme sournois.
L’Eglise n’ignore pas non plus le danger des fanatismes et des fondamentalismes qui, au nom d’une idéologie, estiment devoir imposer aux autres leur conception du bien et de la vérité. Or la vérité chrétienne n’est pas de cette nature : n’étant pas une idéologie, elle ne cherche pas à enfermer la vie de l’homme dans un cadre rigide et un modèle unique. La vérité chrétienne permet à l’homme de découvrir sa vocation personnelle et de s’y réaliser. L’évangile est proposé comme le chemin de découverte de la liberté et de la vérité.
B. Droits de l’homme et bien commun – Droits et devoirs de l’Etat
Toute démocratie authentique doit d’abord reconnaître explicitement les droits de l’homme et y donner un contenu pratique. Or ces droits ne sont pas toujours respectés, même en régime démocratique : pour des raisons purement électoralistes ou financières on a parfois altéré la capacité à prendre des décisions en fonction du bien commun. Ceci est nuisible au fonctionnement démocratique car cela détourne l’électeur de son devoir électoral en le rendant défiant ou apathique et en émoussant son sens civique. Les intérêts privés peuvent alors bloquer le fonctionnement du système démocratique, ses lois et ses projets. Pour assurer le bien commun le critère de solidarité doit contrebalancer tous les excès qui se manifestent.
L’Eglise exige de l’Etat le devoir d’offrir aux citoyens la garantie d’une monnaie stable, de leurs libertés, de services publics compétents et efficaces. A cela s’ajoute le devoir de lutter contre l’insécurité, la corruption et les activités illégales. Dans le domaine économique l’action de l’Etat est indirect mais réel : il doit permettre un bon fonctionnement de l’économie d’entreprise en créant des conditions qui assurent le plein emploi, en la stimulant et en la soutenant en période de crise.
L’Etat a légitimement le droit d’intervenir dans toute situation où un monopole peut freiner ou empêcher le développement en harmonisant ou en orientant celui-ci. Il peut aussi remplir des fonctions de suppléance dans des situations exceptionnelles ou d’urgence au nom du bien commun mais uniquement pendant le temps que dure le problème. Toutefois l’Etat ne doit jamais sombrer dans l’assistanat afin de respecter le principe de subsidiarité : une société d’ordre supérieur ne doit jamais intervenir dans la vie interne d’une société d’ordre inférieur en la privant de ses compétences propres. Elle doit plutôt la soutenir et l’aider dans son action en vue du bien commun.
En intervenant trop directement l’Etat peut priver les citoyens de leurs responsabilités : un Etat qui fait dans l’assistance provoque la déperdition des forces humaines, le gonflement des appareils publics qui deviennent bureaucratiques, l’augmentation des dépenses. Or certains types de besoins demandent d’être connus par des organismes de proximité ou d’être satisfaits pas uniquement par un soutien matériel.
C. La richesse des liens sociaux – La culture
L’Eglise, fidèle en cela à l’enseignement du Christ, a toujours été présente dans des œuvres diverses et variées qui ne se soucient pas uniquement de l’aspect matériel de l’entraide et la vraie charité ne s’est jamais éteinte dans le peuple chrétien : une charité qui ne réduit jamais le demandeur à l’état d’assisté mais qui se soucie de la dignité de sa personne. C’est la raison pour laquelle l’Eglise encourage et promeut le volontariat et le bénévolat. L’engagement commence d’abord au sein de la famille dont la vie sociale doit être promue ; il se poursuit dans les multiples groupes sociaux intermédiaires où chacun peut jouer un rôle en fonction de ses capacités et compétences.
L’Eglise veut également promouvoir la culture comme lieu de recherche de la vérité : la culture apprend à distinguer dans la tradition tout ce qui est valable et opérer une sélection entre ce qui est faux, erroné ou désuet, ce qui doit être remplacé par des formes plus appropriées à l’époque et tout ce qui doit être préservé et maintenu. A ce propos l’Eglise affirme que l’évangélisation s’insère dans la culture des peuples même si chaque culture doit accomplir un travail de purification et d’approfondissement grâce à la confrontation avec l’évangile. Il s’agit aussi de mettre en garde contre une forme de culture qui se ferme sur elle-même et perpétue des manières de faire sclérosées, refusant tout échange et toute confrontation à la vérité : il y a alors grand risque de stérilité et de décadence.
La contribution spécifique et décisive de l’Eglise à la véritable culture réside surtout dans la conception de l’homme et de son destin. En favorisant la qualité des comportements humains en vue d’une culture de paix, d’une culture personnaliste, l’Eglise rend un service à l’humanité. Elle rappelle qu’aucun homme ne peut affirmer qu’il n’est pas responsable du sort de son frère. Au contraire, le souci du prochain présente une importance particulière pour la recherche pacifique de vraies solutions des conflits internationaux.
L’Eglise s’oppose à la guerre à cause de la mort des innocents, du désir de vengeance qu’elle entraîne, de la spirale de violence qu’elle engendre et qui rendent encore plus difficile la juste solution des problèmes. Il faut donc que se développe un droit international vraiment efficient, placé sous le contrôle d’une autorité publique, suprême et universelle, reconnue par tous.
Mais l’Eglise insiste pour que le mal soit attaqué à la racine, car, aux sources de la guerre, il y a souvent des motifs réels et graves : injustice, frustration d’aspirations légitimes, misère, exploitation et désespoir. C’est le désespoir en effet qui pousse à la guerre lorsque l’homme humilié ne voit plus aucune possibilité d’améliorer ses conditions de vie par des moyens pacifiques. C’est pourquoi l’autre nom de la paix est le développement des peuples. Tant sur le plan intérieur que sur le plan international, le développement est une vraie garantie de paix : la culture, en faisant progresser la confiance dans les capacités humaines, participe à cet effort de compréhension mutuelle, de connaissance et donc de sensibilisation des consciences.
Le développement ne peut pas ignorer l’importance de l’écologie qui nous apprend à limiter le gaspillage des ressources naturelles et humaines. La mise en valeur de la planète, tant en matière de biens matériels que spirituels, fruits du travail et de la culture, participe à l’enrichissement humain global de toutes les nations.
6. L’HOMME EST LA ROUTE DE L’EGLISE
L’enseignement social de l’Eglise fait partie intégrante de la mission évangélisatrice du peuple de Dieu. En défendant sa vision de l’homme c’est aussi Dieu qu’elle annonce aux nations.
Depuis Léon XIII l’Eglise a manifesté à de nombreuses reprises sa pensée sociale dans l’unique but « d’exercer sa sollicitude et ses responsabilités à l’égard de l’homme qui lui a été confié par le Christ lui-même, cet homme qui est la seule créature sur terre que Dieu ait voulue pour elle-même et pour lequel Dieu a son projet, à savoir la participation au salut éternel » (Jean Paul II). Quand l’Eglise parle de l’homme il ne s’agit pas d’une notion abstraite mais de l’homme concret, situé dans son histoire. Il s’agit de chaque homme vivant sur cette terre, inclus dans le mystère de la Rédemption. Il s’ensuit que l’Eglise ne peut abandonner l’homme à une sorte d’errance, cet homme qui est la première route que l’Eglise doit parcourir pour accomplir sa mission.
Les sciences humaines et la philosophie ont aidé à bien saisir que l’homme est situé au centre de la société, qu’il est un être social. Mais seule la foi lui révèle pleinement sa véritable identité et l’aide sur le chemin du salut. L’enseignement social de l’Eglise est donc par lui-même un instrument d’évangélisation puisqu’il révèle l’homme à lui-même. Ainsi, s’occuper des droits humains et sociaux n’est pas étranger à la découverte de l’homme car cela vient enrichir sa dignité.
Voilà pourquoi l’Eglise a développé sa théologie morale, réflexion nécessaire pour résoudre les problèmes de la convivialité humaine. Car la doctrine sociale de l’Eglise ne doit pas être considérée comme une théorie mais avant tout comme un fondement et une motivation de l’action. Plus que jamais le message social sera rendu crédible par le témoignage des œuvres notamment à l’égard des plus pauvres. En première place doit se situer, pour tout chrétien, la promotion de la justice à travers des structures sociales plus justes. Devant la mondialisation de l’économie on sent davantage la nécessité de faire exister par exemple des organismes internationaux de contrôle et d’orientation afin de guider l’économie dans le sens du bien commun. Pour cela s’impose la concertation entre les grands pays et le rôle d’organisations internationales spécialisées qui veillent aux intérêts de toute la famille humaine et à une équitable représentation de tous les peuples.
Pour que toute justice soit vraiment accomplie il est nécessaire de se placer dans la mouvance de la grâce divine car elle seule peut nous faire porter du fruit. Seule elle confère à nos entreprises humaines une efficacité qui ne dépend pas de nous. Car c’est la lumière de la foi qui éclaire la réalité pour la faire vraiment comprendre et appréhender en vérité. Non seulement pour trouver des solutions mais pour supporter les situations de souffrance, empêcher l’homme de se perdre en lui rappelant sa dignité et sa vocation.
La doctrine sociale de l’Eglise a une importante dimension interdisciplinaire : elle entre en dialogue avec un maximum de sciences et disciplines qui s’occupent de l’homme. Elle est aussi pratique et expérimentale puisqu’elle se manifeste dans les actions entreprises par les chrétiens tant à titre individuel et familial qu’à travers les agents sociaux et culturels, les hommes politiques, etc.
Père Robert POINARD, Paris, avril 2006.