IV
Les sacrements
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Signes, symboles, rites et sacrements
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Mythe ou conte ? l'irrationnel ?
Le plus réel de tout être humain
Le signe désigne, le symbole établit une relation
Le signe délimite, le symbole ouvre des horizons
* Des actes fonctionnels de toute communauté
* Symboles chrétiens et ritualité humaine
Signes, symboles, rites et sacrement
Dans l'Eglise des premiers siècles, on appelait sacrements les événements, les paroles de l'Ecriture, les éléments du culte religieux qui laissent transparaître l'action du salut réalisé par le Christ, où Dieu se manifeste dans notre temps, où il se rend présent à nous. On peut donc dire que le sacrement a évidemment un aspect visible , c'est une célébration. Mais il a aussi un aspect invisible, il est une réalité divine, il révèle le mystère du salut. La réalité du monde s'exprime par le signe et le rite et la réalité divine par le symbole. Rites, signes, symboles sont des réalités riches que souvent on ne comprend plus bien. Elles sont très importantes car elles concernent ce qu'il y a de plus profond en l'homme. Les comprendre mieux, c'est donc mieux nous comprendre. Et, d'autre part, ce sont des réalités que le Seigneur a choisies pour maintenir au milieu de nous sa présence active. Il y va de notre vie de foi que nous les comprenions mieux.
Nous allons essayer de comprendre d'abord ce qu'est un symbole et, en particulier, un symbole chrétien. Notons au passage qu'aux premiers temps de l'Eglise on employait souvent le mot symbole pour désigner aussi bien un sacrement qu'une profession de foi : le symbole des apôtres, le symbole de Nicée.
1/ Un symbole, c'est quoi ? Retour Plan
Les civilisations anciennes faisaient grande utilisation des symboles pour signifier des réalités difficiles à cerner. Vous avez lu des contes dans votre jeunesse. Vous savez que dans la plupart des contes et des légendes, les héros vivent dans un monde où certains objets ont des vertus magiques, bénéfiques ou maléfiques. La tâche du héros est de les mériter ou de les conquérir s'ils sont bénéfiques ou de déjouer leurs pièges s'ils sont maléfiques. Il y a ainsi des épées qui rendent invulnérable, des philtres d'amour pour conquérir l'être aimé, des poisons capables de plonger dans des éternités de sommeil.
Le style littéraire du récit de la création, au début du livre de la Genèse s'apparente à ce style des contes. L'arbre de vie qui est au centre du jardin du paradis et l'arbre de la connaissance du bien et du mal se présentent comme des objets magiques. Tout comme un philtre d'amour donne l'amour, l'arbre de vie donne la vie lorsque l'on mange de son fruit et l'arbre de la connaissance du bien et du mal donne la connaissance du bien et du mal. Or, il est interdit à Adam et Eve de manger de ce dernier arbre, pourquoi ? Il serait un peu trop simple et assez incompréhensible de penser qu'il s'agit de connaître ce qui différencie le bien du mal ; on ferait alors de Dieu ce que justement le serpent va insinuer à Eve qu'il est, un être jaloux qui craint la concurrence de l'homme. D'abord le verbe connaître a un sens fort, celui d'expérimenter et pas seulement de savoir. Donc la phrase ne dit pas qu'il s'agit de choisir entre le bien et le mal, mais d'expérimenter le bien et le mal à la fois, c'est-à-dire de faire toute chose, qu'elle soit bonne ou mauvaise, ce qui revient à faire tout et n'importe quoi. Il s'ensuit que l'interdit de Dieu signifie à l'homme qu'il ne peut pas faire n'importe quoi sans y laisser la vie. Il a des limites.
Mais si on prenait la signification de savoir choisir entre le bien et le mal, l'interdiction de Dieu voudrait dire que l'homme, par ses seules forces, ne peut faire ce choix. On me dira : c'est une question d'expérience. Mais l'expérience qui consiste à goûter des champignons pour savoir s'ils sont bons ou mauvais peut mener à la mort…Donc l'homme a besoin que quelqu'un d'autre lui enseigne la différence entre le bon et le mauvais, ce qui implique qu'il soit guidé par d'autres. L'interdiction de Dieu alors signifie que l'homme a besoin des autres pour vivre, qu'il n'est pas tout puissant.
Or, dans notre culture, nous avons perdu la dimension symbolique des êtres et des choses. Elle n'a rien à voir avec la réalité. Nous avons, en effet, donné la priorité à une approche rationnelle, matérialiste de la vie et des relations humaines. Alors on a l'habitude d'opposer le symbolique au "réel", avec une nuance de mépris pour l'irrationnel. Or on ne cesse de parler de réalités qui existent certes, mais qui sont en même temps complètement absentes de la perception sensible de celui qui en parle: la justice existe et aussi l'amour ou la liberté, mais ce sont des réalités abstraites qu'on ne peut voir, qu'on ne peut toucher, qu'on ne peut comprendre que par des intermédiaires qui sont chargés de les représenter. Et Dieu ? N'est-il pas aussi réel qu'absent de notre appréhension ? Nous ne sommes pas que cerveau, nous sommes corps, cœur, esprit et rien de ce qui est important ne pourra nous toucher si notre être tout entier n'est pas concerné. Ce qui est corporel, il faudra le spiritualiser et ce qui est spirituel, il faudra le corporéiser, si on peut dire. D'où l'importance du symbole qui est une sorte de corporéisation de tout ce qui relève du domaine de l'esprit;
Aujourd'hui on emploie le mot symbole pour désigner un objet lié à l'identité, à l'appartenance sociale, à l'histoire d'une personne. Le symbole sera l'insigne, le vêtement, le monument, …Il peut aussi qualifier un geste investi d'une signification particulière : saluer, fleurir, défiler, …Certaines personnes peuvent être considérées, après leur mort, comme le symbole de leur pays, ou d'une action humanitaire (Gandhi pour la non-violence, par ex.). On l'emploie souvent aussi à la place du mot "signe" lorsqu'il s'agit d'une enseigne, d'un panneau de signalisation, d'un logo, …
En ce qui concerne les sacrements, on emploie donc le mot dans son sens le plus fort. Il vient du verbe grec "sunballein" qui veut dire littéralement "jeter ensemble", c'est-à-dire : unir, faire se rencontrer des éléments séparés pour faire apparaître leur unité et leur sens. Le symbole, ou le récit symbolique, est donc opérateur et révélateur de connaissance, de relation, d'alliance. "Marie, dit l'évangile de Luc à la fin du récit de la nativité, gardait tous ces événements dans son cœur en en cherchant le sens". Chercher le sens traduit ici le mot grec qu'emploie Luc "sunballein", c'est-à-dire quel sens, quelles relations, établir entre tous les événements qu'il était donné à Marie de vivre ?
Avant de mourir, Tobie, le sage déporté, confie à son fils Tobias son testament spirituel et l'envoie récupérer une somme d'argent jadis déposée en Médie.
(Tobie 5,1-3). "Alors Tobias répondit à son père Tobie : Je ferai, père, tout ce que tu m'as ordonné. Mais comment pourrai-je lui reprendre cet argent, alors que ni lui ni moi ne nous connaissons ? Quel signe lui donner pour qu'il me reconnaisse, qu'il me fasse confiance et me donne l'argent? Et puis je ne connais pas les chemins pour aller en Médie ! Tobie répondit alors à son fils Tobias: " Il m'a signé un acte, je l'ai contresigné, je l'ai partagé en deux pour que nous en ayons chacun une moitié et j'ai mis la sienne avec l'argent. Et voilà maintenant vingt ans que j'ai mis cet argent en dépôt! À présent, mon enfant cherche-toi quelqu'un de pur pour t'accompagner; nous lui paierons un salaire jusqu'à ton retour. Va donc reprendre cet argent chez Gabaël "
Ce récit décrit ce qu'est une action symbolique. Lors d'un pacte, dune alliance, les partenaires après avoir signé un acte, s'être engagés l'un par rapport à l'autre, le déchirent et chacun en emporte une moitié, comme un élément de puzzle. Quand ils se rencontreront de nouveau, eux ou leurs descendants, l'assemblage des deux moitiés fera apparaître l'unité du document ou de l'objet qui atteste le pacte commun. Le symbole leur permettra de se reconnaître et de s'identifier comme partenaires et solidaires de l'engagement commun. Les symboles sont ainsi des choses, des gestes, des paroles qui font de nous des alliés, des parents, et nous permettent de nous reconnaître comme tels. Ils nous construisent comme personnes reliées, membres de familles, de groupes, de communautés humaines, ayant en commun une histoire, des valeurs, des coutumes, des rites, des monuments... Nous redonnons ici au symbolique toute sa consistance et son réalisme. Le plus réel de tout être humain n'est-il pas d'abord ce qui fait de lui un être de mémoire, un être d'alliance, et donc un être symbolique, relié à d'autres (ancêtres, parents, amis, époux, enfants ... ) et relié au monde de manière unique et spécifique.
Une double conclusion :
Premièrement, toute existence humaine révèle à qui veut bien la considérer pour elle-même, quelque chose qui dépasse ses seuls constituants matériels et ses attitudes immédiatement perceptibles. Deuxièmement, seules des réalités d'ordre matériel peuvent révéler des réalités spirituelles. Nous n'avons aucun accès à une réalité de cet ordre-là sans passer par les données matérielles dans lesquelles elle se manifeste. Ou, pour être concret, seule une conduite humaine aimante peut témoigner d'un amour. De quoi témoignera alors qui osera aimer d'un amour absolu ?
Mais une réalité ne dévoile sa portée symbolique qu'à la mesure de la lecture qu'on en fait. « Il n'est de signes que pour ceux qui veulent les voir » a-t-on dit. Un symbole demande toujours à être reçu, c'est-à-dire déchiffré. C'est là une des grandes conditions de la liberté : aucune réalité spirituelle ne s'impose à moi de force puisqu'elle ne m'est jamais proposée qu'au travers de données matérielles et qu'en conséquence, je dois toujours m'en saisir pour qu'elle me parle. Réciproquement, cela engage ma responsabilité : à moi de me rendre disponible et attentif pour être ouvert à ce qui ne me parle que si je le veux bien.
2/ Signes et symboles Retour Plan
Comment définir l'un par rapport à l'autre le signe et le symbole ? Disons d'abord qu'ils sont inséparables et qu'on ne peut les opposer. Le signe, qu'il s'agisse d'un mot, d'une image, d'un geste, d'un objet, d'une personne, vise en premier lieu à informer, à faire comprendre,
à expliquer. Il "désigne". Pour être efficace, il doit d'être clair. Il met en mouvement l'intelligence rationnelle pour comprendre où agir. Le symbole, quant à lui, vise à établir une relation entre des personnes qui communiquent, qui échangent qui s'entretiennent. Il met en mouvement non seulement l'intelligence rationnelle, mais aussi et surtout le corps et l'intelligence pratique, l'intelligence du cœur, de la sensibilité. Il affecte la personne dans ce qui la relie à ceux avec qui elle communique. Quand on voit un drapeau aux couleurs bleu-blanc-rouge on re connaît le drapeau français. Ce n'est le plus souvent qu'un signe indiquant par exemple qu'un bâtiment est une mairie ou une gendarmerie. Mais quand on hisse ce drapeau dans un stade olympique, à l'occasion de la victoire d'un athlète français, celui-ci en pleure d'émotion, et les téléspectateurs français sont émus eux aussi, car plus encore que le drapeau, c'est l'athlète qui devient symbole pour eux (symbole). Pour les non-français, à l'occasion de la coupe du monde de football, le drapeau était surtout un signe. Mais les français, le jour de la victoire de leur équipe l'ont porté, agité, brandi comme un symbole très fort d'identité, d'appartenance, d'intégration, de fierté et de jubilation.
On ne peut opposer signe et symbole. Il est quasi-impossible de participer à une action symbolique, à une célébration, si l'on ne comprend rien et si l'on ne connaît personne. Dans toute conversation, toute communication, signe et symbole sont étroitement mêlés. Quand un professeur (de maths ou de théologie) ou un technicien font un cours ou une démonstration, la dominante est celle du signe. Ils veulent faire comprendre, mais la dimension symbolique n'est pas absente (relation de chacun au professeur, au groupe qui écoute, intérêt ou passion pour ce qui est expliqué ... ). Quand deux amis se rencontrent et boivent un verre ensemble, la dominante est celle du symbole. Ils sont heureux de se revoir, se serrent la main, s'embrassent, trinquent, rient et parlent fort. Mais la dimension du signe n'est pas absente, car ils ont mille choses à se dire et peut-être à s'expliquer. Le langage courant emploie souvent les mots « signe » et « symbole » l'un pour l'autre.
On ne peut pas non plus considérer comme synonymes symbolique et irrationnel. Il y a de l'irrationnel dans l'être humain. Il se greffe sur son imaginaire, sur sa capacité de rêver, de fantasmer, d'avoir des visions, d'être créatif et parfois de délirer quand il prend ses rêves pour la réalité. La fonction du symbole est d'ajuster l'être humain au réel, de rendre celui-ci raisonnable, sensé, organisé, socialisé. Mais cet ajustement s'opère par un triple travail de l'intelligence. Le travail du cerveau pour nommer, penser, expliquer. Le travail des sens pour toucher, goûter, regarder, etc. Le travail du cœur pour s'émouvoir, faire alliance, s'engager.
Enfin, la logique du signe est celle de la précision du sens que l'on veut donner, tandis que celle du symbole est de rassembler une multiplicité de sens. Le signe ferme et délimite, tandis que le symbole ouvre des horizons quasi-inépuisables, car il condense des sens multiples. Il agit comme la parabole dans les évangiles: comprenne qui pourra. Ou encore comme l'Esprit à la Pentecôte: chacun entend l'unique message dans sa langue maternelle. L'Esprit souffle où il veut... Aucun commentaire ne peut, par exemple, épuiser le sens des symboles du baptême au nom du Père, du Fils et de l'Esprit Saint, du repas eucharistique où Jésus dit: Ceci est mon corps livré pour vous, prenez et mangez, ou le sens de la Parole de Dieu.
3/ Rites et symboles. Retour Plan
Si le drapeau est un signe et peut être un symbole, l'action de le hisser, de le saluer en écoutant un hymne national constitue un rite. Avec les rites, nous entrons dans la célébration.
La société des hommes pullule de rites. On peut, d'un certain point de vue, les définir comme des actes répétitifs, programmés, apparemment inutiles, et pourtant surchargés de sens et pleins d'efficacité.
Si l'on prête attention à ce qui se passe par exemple dans une famille ou un club de sport ou un parti politique ou une communauté nationale on constate une ritualité diffuse et omniprésente (par exemple les conventions de politesse !) au sein de laquelle émergent des rites recherchés et construits.
* Les actes fonctionnels d'une communauté de personnes Retour Plan
Chaque groupe humain de quelque consistance présente une constellation organique de rites fonctionnels.
Des rites d'accès : l'accueil du nouveau-né, ou du jeune marié et de sa famille ; rituels d'adhésion, d'intégration ; « baptêmes » ou « bizutages », prolongés par le port d'un insigne, d'un vêtement, d'un surnom... Les rituels judiciaires, d'excuses, d'exclusion, d'exécution, de réconciliation...
Des rites d'autorité : la désignation, l'instauration et le fonctionnement de l'autorité, ne va pas sans rituels : places à table, tables ou tribunes de présidence, cérémonies d'intronisation ou de prise de fonction ou d'intervention solennelle de l'autorité. Insignes du pouvoir : écharpes, vêtements, galons, robes...
Des rites de représentation : un élément de la vie d'un groupe est promu comme représentatif de tout le groupe : figures ancestrales encadrées, personnalités médaillées, champions glorifiés... Emblèmes, drapeaux, hymne qui exalte un idéal...
Des rites de synthèse : ils intègrent en une seule action toutes les dimensions de la vie du groupe et donc aussi articulent sur eux tous les autres rites. C'est le repas solennel de famille, une fois dans l'année ou au moment des grands événements familiaux ; la fête du club avec ses survêtements neufs, ses démonstrations, ses discours. C'est le congrès avec ses invités, ses orateurs, ses emblèmes. C'est aussi la Fête Nationale, avec son défilé solennel. Par ces rites, un groupe intègre les individus dans sa vie, dans son histoire et dans sa vision du monde. Par ces rites, chaque individu devient participant de ce groupe et son histoire personnelle y trouve sens.
* La parole dans le rite Retour Plan
Un élément particulier joue dans le rite : c'est la parole. Elle est enfouie au milieu du rite et pourtant elle en est l'élément le plus fin. Elle court tout au long de l'action, depuis les mots d'accueil stéréotypés (ce qui ne les empêche pas forcément d'être sincères) jusqu'aux discours fleuves ou aux images, photos, affiches ou murs d'images, ainsi qu'aux slogans ou applaudissements... La parole traverse le rite qui la contient. Elle raconte l'histoire dans laquelle on se situe, avec ses débuts, ses fins, ses moments significatifs. Elle dit les valeurs de la famille, de la patrie, du club, du parti, le mystère du monde, du bonheur ou du malheur.
Au nom de tout cela, elle appelle à l'assentiment, à l'adhésion, à la marche en avant. Et l'assentiment est donné par le « oui » personnellement donné, les applaudissements, les slogans repris en chœur.
Le rite est une action complexe dont tous les éléments sont mis en forme par l'histoire qui les traverse avec la vision du monde qu'elle porte, comme. les limailles de fer sont mises en forme par champ magnétique. Ou inversement, le rite est une histoire et une vision du monde qui sont condensées dans une action, et qui y sont relancées par la participation des hommes à cette action et à la parole qui la traverse.
* La frontière avec l'inconnu Retour Plan
Pourquoi les hommes font-ils des rites ? Quel est l'enjeu de ces actes ? Il faut commencer par observer que les rites ont tendance à proliférer dans certains lieux : la justice et ses tribunaux, l'armée, les religions, le mariage, la mort, la table...
Pourquoi les rites foisonnent-ils ici plus qu'ailleurs ? Parce que ce sont des lieux sensibles du mystère d'être humain : plus précisément des lieux frontière entre le connu et l'inconnu. L'inconnu de la mort, de l'au-delà, l'inconnu de l'individu et de sa liberté capable d'on ne sait quoi, l'inconnu du groupe et de sa puissance sécurisante ou menaçante, l'inconnu du partenaire masculin ou féminin et de son clan, l'inconnu du sens ultime de la vie, l'inconnu de Dieu...
Les rites sont des actes par lesquels l'homme « gère » sa relation avec l'inconnu. En eux s'opère l'ouverture collective et personnelle de l'homme aux grandes inconnues de la vie. Ceci, bien sûr, dans le meilleur des cas. Car les rites peuvent être aussi des actions où s'opère la fermeture, l'anesthésie, la mise au pas, la régression de l'homme face à l'inconnu (ne vouloir célébrer la messe que suivant le rite de St Pie V, par exemple).
* Rite et action de grâce Retour Plan
Donc quand le chemin des hommes s'approche de l'inconnu, que ce soit celui de l'autre ou du groupe ou de la femme ou de la mort ou de Dieu... les rites apparaissent. Et dans ces rites, l'homme donne ou laisse prendre quelque chose de soi, comme on offre un don, pour établir un rapport, pour remercier, pour demander... Et il se dispose à recevoir en retour bienveillance, bienfaits, contre-dons... Il se peut aussi qu'on commence par recevoir. Auquel cas, c'est bien « la moindre des choses » que de savoir, à son tour, offrir.
Ainsi donc, dans les innombrables rituels d'échanges de cadeaux, d'invitations, de repas... ce qui se joue est très grand. Il s'agit de rien moins que de l'action de grâce et du don. Les rites sont des chemins, des célébrations d'inter-cession entre les hommes et avec Dieu.
Bien sûr, les actes rituels peuvent être aussi lieu où l'on se ferme à l'action de grâce et au don. Combien de rites accomplis parce qu'« au moins, on ne sera redevable de rien », ou de premiers pas faits par peur, ou par égoïsme ! Il y a des repas de famille qui ouvrent les relations. Et d'autres qui les referment. Il y a les rituels olympiques, et aussi les rituels nazis...
* Des actes efficaces Retour Plan
Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, ou le plus souvent pour l'ambigu, les rites, manifestement, induisent, canalisent, organisent, orientent des comportements. Ils sont suprêmement efficaces. Comment opèrent-ils ?
Le plus évident est qu'ils mettent enjeu le corps: marches, démarches, postures, ingestion de nourriture, gestes, vêtements, parfums...
Avec le corps, c'est l'imaginaire qui est mobilisé, formé, ouvert: les images, la décoration, la musique, l'organisation de l'espace, les chants, la « mise en scène » de l'action... tout cela induit une représentation du groupe, et de chacun en lui, et de son destin dans l'histoire et dans le monde. Avec le corps et l'imaginaire, l'émotion est suscitée : une attention, des silences, des cris, des applaudissements, une admiration, une « extase », une contemplation.... une sécurité, un sentiment de respect.
Au milieu de cela, la liberté de chacun est séduite, est appelée, désire, répond, s'engage.
Dans le rite, tout l'homme est mis en jeu, depuis ce qu'il a de plus obscur et de plus profond, son osmose biologique avec l'univers, son inconscient ... jusqu'à ce qu'il a de plus fin, le bourgeonnement de sa liberté.
Ainsi, dans l'action qui met en mouvement le corps, organise l'espace, construit une relation, tandis que la parole raconte l'histoire, dit le sens, ouvre un échange d'appel et de réponse, dans la complicité de l'imagination, de l'émotion et de l'intelligence, quelque chose de fort se passe : le rite induit l'ouverture ou la fermeture de la liberté et du cœur des participants.
Le rite semble bien être l'acte humain en lequel culmine la communication de l'homme avec les autres et avec Dieu. D'abord parce qu'il est un acte de communication pleinement humain, à la fois matériel et verbal, corporel et spirituel. Ensuite parce qu'il respecte et promeut la consistance des êtres dans la relation qu'il instaure. Il respecte la distance entre les êtres en même temps qu'il la franchit. Il respecte et construit le mystère des êtres en même temps qu'il les relie. C'est à cause de cette richesse que le rite peut aussi être perverti.
Quand on considère les rites humains, leur foisonnement, leurs formes recherchées et concentrées, les lieux où ils opèrent, leur puissance d'affectivité, on découvre que les rites sont la fine pointe d'une culture et d'une civilisation. Ils en sont comme le sommet et la source, pour le meilleur et pour le pire. Ils sont les actes en lesquels s'opère la rencontre personnelle et collective entre les hommes et le mystère en lequel ils baignent.
* Symboles chrétiens et ritualité humaine Retour Plan
Les sacrements sont les rites qui font les chrétiens et accompagnent leur vie en Église. Ces rites, l'Église les a reçus du judaïsme pour une large part. Mais ils n'ont rien d'étrange, car ils font partie d'une ritualité humaine commune. Les symboles chrétiens présentent un caractère universel. Depuis que les hommes vivent sur la terre, ils célèbrent les grands passages de l'existence humaine : la naissance et la mort, les épousailles, les changements de statut social. Ils prennent ensemble leurs repas, ils soignent et soulagent leurs malades, ils initient les plus jeunes à la vie adulte, ils s'excusent et se réconcilient après les conflits, ils se donnent des dirigeants pour organiser et servir le bien commun.
Pour les chrétiens, Dieu s'est donné à connaître, à rencontrer, à aimer dans l'humanité concrète de la personne de Jésus. Lui-même à tout expérimenté de la condition humaine commune et donc aussi de sa ritualité. Il a été initié à la foi juive ainsi qu'à toutes ses pratiques. Cependant, il a habité la condition humaine de manière unique, étonnante et parfois scandaleuse pour beaucoup, y compris pour ses propres amis. Sa façon de se comporter par rapport à Dieu, par rapport aux pauvres, aux pécheurs, aux malades, par rapport aux institutions religieuses - le Temple, le Sabbat, les rites, les scribes, les grands-prêtres, les pharisiens... - ont remis en cause l'ordre symbolique de son temps. Ce qui a été sans doute la principale raison de son procès et de sa mort.
C'est à la fois cet enracinement des symboles chrétiens dans l'expérience humaine et religieuse de la Bible, et l'originalité qu'ils revêtent à la lumière de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ que nous découvrons dans la célébration de chaque sacrement.
Exemples dans la célébration du baptême ou dans l'Eucharistie