II

Présence du Seigneur

 

 

 

2è séance

Le chemin de la rencontre du Ressuscité

 

 

Quand nous parlons des sacrements, c'est de la présence du Christ dans nos vies qui est en question, c'est l'expérience des disciples après l'Ascension, la découverte qu'ils ont fait de leur Seigneur. Rappelons-nous certains épisodes, celle de Marie-Madeleine (Jn 20,11-18), qui elle est allée au tombeau, prend d'abord le Christ ressuscité pour le jardinier, et il faut qu'il se fasse reconnaître en quelque sorte. De même Pierre et d'autres apôtres (Jn 21,1ss) ont repris leur métier de pécheurs après la mort de Jésus ; et il leur faudra du temps pour reconnaître le Christ dans le personnage qui les interpelle depuis la rive. Il en sera ainsi aussi pour deux disciples qui se rendent à Emmaüs, ils ne reconnaîtront le Christ qu'à la fraction du pain. C'est pourquoi, pour eux, Jésus n'est pas seulement un personnage du passé, mais quelqu'un de vivant et présent dans le monde, même si c'est d'une façon mystérieuse, on ne le reconnaît pas facilement !

Cependant, ne faisons pas comme un certain langage pourrait nous inciter, les sacrements ne sont pas des opérations quasi-magiques dont le résultat serait obtenu par les paroles et le geste du prêtre. Cela, ça n'a jamais été la conception de l'Eglise. Il faut respecter la liberté humaine et retrouver son rôle. Nous accueillons l'action de Dieu dans la foi. Les sacrements sont agissants, mais dans la mesure où nous croyons. C'est pourquoi d'ailleurs ceux qui veulent sa marier à l'Eglise ou faire baptiser leur enfant, alors qu'ils ne croient à rien, parce que cela se fait dans leur famille, posent question. A quelle condition accepter de leur administrer, comme on dit, le sacrement.

Quoi qu'il en soit, accueillir le don de Dieu, l'Esprit à travers les sacrements ne se fait pas en un instant, ce n'est pas magique donc, il s'agit d'une évolution, d'un chemin, il y faut du temps et une maturation à travers diverses circonstances. Je voudrais relire avec vous un récit de l'évangile de Luc, "Les pèlerins d'Emmaüs" (Lc 24, 13 – 35)

(La conversion de St Paul (Ac 9, 1-19) - Le baptême d'un fonctionnaire éthiopien (Ac 8, 26 – 40)

Vous remarquerez que ce récit amène à un sacrement, à l'eucharistie. Notons qu'il se passe sur une route. Cela nous fait penser que le sacrement est aussi envoi en mission comme je le disais dans la causerie précédente. Cela semble bien être une intention de Luc. En effet, la route d'Emmaüs mène vers la cote et les ports, Césarée ou Joppé.

Je voudrais maintenant reprendre avec vous ce récit. Il est probable que ce récit servait pour la catéchèse que pratiquait les premières communautés chrétiennes. Il faut le lire en relever les détails. Les disciples ont vécu une lente évolution en cinq étapes en quelque sorte : (une présence mystérieuse – dans la vie des hommes – Une catéchèse – le signe de reconnaissance – la naissance de l'Eglise).

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1/ Une présence mystérieuse :

"Et voici que ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. Ils parlaient entre eux de tout ce qui était arrivé."

"Ce même jour", l'évangile de Jean raconte dans sa section précédente, que le matin de ce premier jour de la semaine, Marie de Magdala était allée au tombeau et elle l'avait trouvé ouvert et vide. Les disciples ont repris leur vie ordinaire après ces jours de fête juive mais de tristesse pour eux, ils retournent chez eux probablement.

"Et il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s'approcha et il faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître."

C'est dans leur vie ordinaire que le Seigneur se manifeste à eux. C'est dans notre vie de tous les jours, à nous aussi, qu'il se manifeste, sur notre route. Et ce n'est pas nous qui allons à la rencontre du Christ, c'est l'inverse. Chacun vaque à ses occupations sans tellement penser que le Seigneur peut venir au-devant de nous

Ceci nous fait penser qu'il y a dans les sacrements deux points dont il faut tenir compte. D'abord que la rencontre du Seigneur se fait sur notre route, dans notre vie telle qu'elle est. Aussi est-il important de tenir compte de la vie des personnes, de leur histoire personnelle, lorsque l'on donne les sacrements. Je me souviens d'un baptême collectif, tout au moins c'était plusieurs enfants que l'on baptisait ensemble, c'est tout juste si on demandait leur nom ! Et puis on oublie aussi parfois que mener une vie régulière et bonne ne mène pas automatiquement au Seigneur et que l'initiative de la rencontre lui revient.

2/ dans la vie des hommes

"Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître"

C'est la même chose dans tous les récits d'apparition du Seigneur après la résurrection. Marie Madeleine le prend pour le jardinier, les apôtres au Cénacle pensent que c'est un fantôme, sur le lac les apôtres ne le reconnaissent pas dans cet homme qui les hèle de la rive. C'était difficile pour les apôtres et les disciples de reconnaître le Seigneur, comme il est difficile aussi pour nous de découvrir la présence du Seigneur. La foi, c'est pas évident, il faut du temps et des étapes pour rencontrer le Seigneur, comme les disciples d'Emmaüs l'ont vécu par exemple.

"Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant ? Et ils s'arrêtèrent le visage sombre… Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui est arrivé ces jours-ci…Nous nous espérions que c'était lui qui allait délivrer Israël…"

Il faut partager la vie des autres. Jésus fait route avec eux, il les accompagne, il les fait parler de leur vie, de leurs souffrances et de leurs espoirs, il partage leur vie. C'est pourquoi, si les sacrements sont vraiment les signes de la présence du seigneur parmi les hommes, c'est dans la mesure où les chrétiens et la communauté, Corps du Christ, partagent les souffrances et les espoirs des autres hommes.

Par ailleurs, annoncer la présence du Christ parmi les hommes, la possibilité de la rencontrer, sa résurrection en somme, ce n'est pas facile. Regardez ce qui est arrivé aux femmes disciples : "Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai stupéfié. S'étant rendues au tombeau de grand matin et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues nous dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le disent vivant. Quelques uns des nôtres sont allé au tombeau et ont trouvé les choses tout comme les femmes avaient dit, mais lui, ils ne l'ont pas vu". C'est tout juste si l'on croit les femmes, la résurrection apparaît comme une histoire de bonne femme ! (cf Lc , 24, 10-12). Il est vrai que c'est difficile à croire, pour eux comme pour nous d'ailleurs, puisque l'on en a aucune expérience. Je voudrais dire aussi à ce propos la difficulté des évangélistes à signifier la résurrection si ce n'est par le tombeau vide et à décrire le Christ ressuscité, pareil et différent, si ce n'est par le fait qu'on ne le reconnaissait pas tout de suite si ce n'est par des gestes.

3/ Une catéchèse

Ils relisent leur vie :

"Il leur dit : Cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'avaient annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?" Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait."

C'est en relisant sa vie, ce qui s'y est passé, que l'on peut se rendre compte de la présence de Dieu dans nos vies. C'est ce qu'avait fait Jacob au bord du Yabock, après son rêve de l'échelle, il s'écrie : "En vérité Dieu était là et je ne le savais pas". Voyons bien que c'est après coup que l'on prend conscience des choses, qu'on en mesure la portée, qu'on essaie de nouer entre eux les fils des événements, qu'on en établit la trame, qu'on en construit un récit qui puisse s'intégrer dans l'histoire. Ce qui s'est passé a disparu, n'est plus là, il ne reste que des traces à déchiffrer. En fait il s'agit là d'une présence dans l'absence. De quelqu'un qui a été présent et qui n'est plus là, il ne reste rien qu'un vide, une absence. Seule sa "trace", le souvenir que l'on en a, permet de se représenter son passage. Et parler ainsi de trace conduit à parler de tradition. Prenons l'exemple de la généalogie. Mes ancêtres, mes grands parents ou mes parents par exemple, et tout ce que j'en sais ou m'en rappelle, tout ce qui peut me relier à eux, sont les traces les plus importantes pour moi de mon histoire et de mes origines. Mais ce sont aussi les traces vivantes de leur existence. Dans la Bible, la conception de l'histoire va dans ce sens. Puisque ses ancêtres sont sortis d'Egypte, chaque juif peut se considérer comme libéré avec eux et par eux. Et, pour lui, la trace de cette libération c'est d'abord qu'il vive lui-même au sein d'un peuple libre ayant reçu la loi et une terre. Des siècles après la sortie de l'esclavage d'Egypte, il peut proclamer : "mon père était un araméen errant …" (Dt 26,1-11). Par contre, celui qui refuse d'entrer dans cette perspective refuse d'entrer dans la solidarité avec les autres, il enfouit ce qu'il a reçu, il refuse de recevoir et de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit, il s'exclut lui-même de la communauté. C'est ce qu'a fait Jésus avec ces deux disciples. Ils avaient vécu avec lui pendant un certain temps, ils avaient ensemble un passé commun. Tout ce qui concernait Jésus les concernait aussi et c'est de cela dont ils parlaient sur la route.

En l'occurrence, la trace qui est le fondement même de la foi est celle d'un vide. La foi en la résurrection de Jésus coïncide avec la découverte que le tombeau est vide. Et cette découverte du tombeau vide est associée dans les évangiles à la rencontre par les disciples d'un Jésus autre que celui qu'ils croyaient connaître, voire posséder ou influencer au gré de leurs rêves. Ils ne le reconnaissent pas. Sa présence n'est plus la même qu'avant. On peut dire qu'il s'agit désormais d'une présence sacramentelle, une présence reconnue à des signes dans une absence reconnue, après un travail de deuil, condition nécessaire à la foi.

Le rappel du mystère pascal

"Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?"

Vous remarquez que lors de chacune de ses apparitions, le Christ rappelle sa passion. Au Cénacle, un peu plus loin dans le même chapitre, il montre les traces des clous et le trou fait par la lance dans son coté. Certes il s'agit qu'il authentifie qu'il est bien le Christ par cette manifestation. Mais plus que cela. Ici, on peut comparer cette scène avec celle d'amis qui se retrouvent après une longue séparation. Il faut refaire connaissance, se "reconnaître" à nouveau. Il faut la patience de se raconter ce qui s'est passé, les souffrances et les joies, les découvertes que l'on a faites, en somme se faire part mutuellement du chemin parcouru. A fortiori pour le Christ qui est passé par la mort, un abîme totalement inconnu. Il faut cette reconnaissance pour que les disciples puissent accepter de faire le même chemin que lui. De même pour nous, il y a, il y aura toujours à passer par la mort pour le suivre, le reconnaître. C'est la loi du grain de blé. Reprenons l'idée du mariage : pour vivre la fidélité, il faudra qu'ils meurent à leur égoïsme, à leur style de vie, à leurs habitudes de célibataires, etc… Ainsi tout sacrement est passage par une mort.

L'invitation

"Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d'aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme"

En fait, on le constate, rien ne se serait passé si les disciples n'avaient pas voulu que le Christ reste avec eux, s'ils ne l'avaient pas invité à entrer avec lui à l'auberge. Le Christ nous laisse libre de rechercher et de reconnaître sa présence ou non. Il ne s'impose jamais. Il y a toujours un moment où nous devons faire un choix décisif, sans avoir de certitude. Bien sûr on ne sait pas encore que le Christ est présent dans nos vies et pourtant, dans le fond de nous-mêmes, on désire qu'il en fasse partie et c'est la relecture, encore une fois, qui nous confirmera dans le bien-fondé de notre geste d'acceptation :"Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Ecritures ?" .

4/ Le signe de reconnaissance

"Il entra donc pour rester avec eux. Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent …"

C'est le moment de la célébration du sacrement. Il y a toujours un signe qui signifie ce moment de reconnaissance du Christ. C'est un signe pris dans la vie quotidienne et qui évoque pour ceux qui ont vécu avec Jésus en Palestine avant sa mort un moment passé avec Jésus et qu'ils revivent après la résurrection, c'est une manière aussi qu'a le Christ de se faire reconnaître. A Emmaüs, c'est la fraction du pain, sur la route de Damas, pour Paul, c'est le baptême que lui donnera Ananie "Il lui tomba des yeux comme des écailles et il retrouva la vue"(Ac 9,17-19), pour Marie de Magdala au tombeau, c'est la manière dont le Christ lui dit "Marie"…

Ce signe, un signe de la vie quotidienne, prend un sens nouveau du fait que la première communauté chrétienne l'a utilisé pour faire mémoire de qu'elle a vécu avec Jésus. Aussi tout sacrement comporte-t-il un signe qui est utilisé dans la liturgie pour que nous puissions, à notre tour, reconnaître Jésus. Ce sera, comme ici, la fraction du pain, dans d'autres cas, le bain du baptême ou l'imposition des mains. C'est la mission de l'Eglise de maintenir vivants, les signes qui font mémoire de son Seigneur.

Les sacrements donc, dans leur mise en œuvre liturgique, sont des moments de lumière qui ouvrent les yeux de la foi. A propos du baptême, beaucoup de Pères de l'Eglise ont employé le vocabulaire de l'illumination. En orient, on appelait le jour du baptême "jour de lumière". Dans sa catéchèse du baptême, St Ambroise insiste sur l'ouverture des yeux du cœur. D'ailleurs le cierge allumé signifie la lumière et le vêtement blanc, l'innocence retrouvée.

Pour que cette lumière des sacrements se manifeste concrètement, certes il faut la parole de Dieu et son commentaire, mais la langage explicatif doit laisser la place à la contemplation. Vous le savez bien, seuls les amoureux savent bien parler de l'amour et seuls les poètes savent montrer l'invisible. Quelques exemples d'expression pour le faire comprendre : on parle de "cœur aveuglé", des "yeux de l'esprit", ou bien on dit "il se laisse voir au-dedans de vous". Ces trois expressions parlent de lumière et de vision : aveuglé, les yeux, voir. Et à chacun de ces mots est associé un autre mot qui relève d'une autre logique. On parle comme si le cœur ou l'esprit avaient des yeux pour voir. Et c'est le corps qui a des yeux pour voir la lumière extérieure et non au-dedans de lui-même. Ce sont des métaphores et la métaphore associe des mots qui ne devraient pas l'être. Elle permet ainsi un choc entre les images qui ne parle pas seulement à l'intelligence mais aussi à l'imagination, qui crée donc une nouvelle manière pour exprimer ce que l'on a vécu ou éprouvé. D'ailleurs Dès le début de son évangile St Jean emploie une métaphore "Le Verbe s'est fait chair"…

5/ Naissance de l'Eglise et mission

"A cette heure même, ils partirent et s'en retournèrent à Jérusalem. Ils trouvèrent réunis les onze et leurs compagnons qui dirent :C'est bien vrai ! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon. Et eux de raconter ce qui s'était passé en chemin et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain."

Tout a changé dans la vie de ces deux hommes. Ils s'en retournaient chez eux, triste et désabusés, tout ce à quoi ils avaient cru n'était qu'illusion. Et puis voilà que tout change, que leurs espoirs les plus fous sont réalisés. Alors ils repartent vers les apôtres et les disciples, la communauté qui, précédemment, n'avait plus lieu d'être pour eux pour leur dire, leur annoncer que Jésus est bien vivant !

La célébration du sacrement n'est pas le tout du sacrement comme je le disais la dernière fois. On voit bien ici comment la résurrection construit une foi commune, chacun raconte aux autres comment il a reconnu le Seigneur. La certitude que le Christ est vivant est confortée par les autres membres de la communauté. Ils se disent les uns aux autres la Bonne Nouvelle, l'Evangile. Et, forts de cette certitude, après la Pentecôte, ils ne pourront faire autrement que de l'annoncer à tous ceux qui n'ont pas, comme eux, suivi le Christ dans sa vie et vu après sa résurrection. La naissance l'Eglise est inséparable de la mission. L'Esprit poussera les disciples sur toutes les routes du monde.

Je crois que cette catéchèse de la primitive Eglise est suggestive dans la mesure où elle est un modèle de nos célébrations liturgiques :

- Les chrétiens se retrouvent et se mettent en face de leur Seigneur,

- Ils écoutent la parole de Dieu pour mieux connaître le Seigneur et mieux le suivre, c'est la liturgie de la Parole,

- Nous célébrons les dons du Seigneur en lui offrant une partie de ce qu'il nous a donné, c'est l'offertoire,

- Le Seigneur dit la bénédiction, prend le pain, le rompt et nous le donne, c'est la liturgie eucharistique, nous reconnaissons sa présence,

- Il nous envoie dans le monde pour être ses témoins.

Ce récit est aussi suggestif dans la mesure où il nous aide à comprendre que le tout du sacrement n'est pas dans sa célébration. S'il n'y avait pas eu la fraction du pain, les deux disciples n'auraient pas reconnu le Christ, ils n'auraient pas été transformés. Et il a fallu ce temps de marche avec le Christ, cette conversation, cette catéchèse sur la Bible, cet arrêt dans une auberge pour que tout se réalise. Il faut de la durée et des étapes pour que s'établisse le rapport entre leur foi et le sacrements. Il en est de même aujourd'hui, c'est ce que nous allons voir maintenant. On peut dire que le sacrement est un chemin

 

6/ Un chemin dans la durée

Donc tout, dans la vie, s'accomplit dans la durée ; dans les voyages, on prépare les étapes, mais aussi on étudie l'itinéraire ; pour un examen on se prépare, on a un programme d'études étalées dans le temps. Il en est de même pour les sacrement, c'est ce que nous venons de voir dans le chemin d'Emmaüs. Dieu vient à la rencontre de l'homme, mais l'homme a besoin de temps pour le découvrir et en vivre. Il faut donner au sacrement le temps d'accomplir son effet. La célébration liturgique est un acte ponctuel, mais elle n'intervient que dans une histoire ; elle en est seulement la source et le sommet, mais ne pensons pas, pour autant que la grâce du sacrement ne commence qu'avec le geste du prêtre, c'est un peu trop simpliste. L'Esprit est déjà à l'œuvre quand il transforme le cœur de quelqu'un pour qu'il entreprenne une démarche de réconciliation. De même un mariage ne se vit pas seulement le jour de sa célébration, mais la grâce du sacrement est toujours présente, tout au long des jours, toujours proposée et à accueillir bien sûr.

C'est pourquoi, par exemple, l'Eglise primitive prévoyait des étapes sacramentelles, pour le baptême en particulier en organisant une Initiation chrétienne structurée, le catéchuménat – nous le reverrons dans une séance suivante. Le Concile Vatican II a retrouvé cette notion.

Le catéchuménat est cette période qui s'écoule depuis le moment où la personne demande le baptême et celui de la célébration. Elle n'a pas de durée fixe, elle dépend de chacun. C'est en somme un chemin, comme celui d'Emmaüs, au cours duquel la demande se précise, la foi s'approfondit et se développe le contenu de cette foi. Tout au long de cette période, la communauté l'enseigne et l'accompagne et des célébrations liturgiques soulignent la progression de la foi du futur baptisé. Ce parcours va de "l'Entrée dans la communauté" au baptême dans l'Esprit qu'est la confirmation.

De la même manière, l'Eglise s'est souciée du mariage en créant les centres de préparation au mariage pour fournir aux jeunes couples une catéchèse appropriée. Mais le problème se pose pour ceux qui viennent demander le mariage à l'église en n'ayant qu'un foi très rudimentaire ou pas la foi du tout et pour qui ce mariage n'a qu'un aspect vague, traditionnel ou mondain.

Mais le baptême n'est pas le seul sacrement dont la célébration s'étale dans le temps. Durant des siècles, le sacrement de réconciliation se vivait aussi par étapes. On ne donnait pas l'absolution immédiatement après l'aveu comme on le fait aujourd'hui. Le chrétien, après l'aveu, vivait une période de pénitence : il était exclu de l'eucharistie pour signifier que le péché l'avait coupé de Dieu ; dans sa vie quotidienne, le pénitent était astreint à des jeunes, des prières, parfois des pèlerinage. Et, quand on jugeait que le pénitent avait marqué vraiment qu'il était décidé à changer de vie, on le réintroduisait dans la communauté. C'était en général le jeudi saint que l'évêque accomplissait cette célébration.

7/ La célébration. A quoi sert-elle ?

Si le sacrement s'étale sur une durée et qu'il est partie intégrante de la vie quotidienne, on peut en arriver à trouver qu'une célébration devient facultative et presque sans intérêt alors qu'elle reste tout de même le cœur du sacrement. Prenons des exemples. Deux jeunes gens s'aiment, ils décident de vivre ensemble en se promettant mutuellement fidélité pour toujours. Pourquoi alors une célébration officielle du mariage. On peut aussi imaginer un couple qu'une infidélité ou un conflit divise profondément. Ils décident de se réconcilier et font tout pour y arriver. On peut dire que l'Esprit était à l'œuvre chez eux et que cette réconciliation est signe et réalisation du pardon de Dieu. Et, si le conflit était connue de leur entourage, la réconciliation l'est aussi ; par conséquent le visage de Dieu devient présent dans le monde. Alors pourquoi aller voir un prêtre pour lui demander l'absolution puisque la grâce sacramentelle existe dès avant la réception du sacrement ?

On peut cependant indiquer quelques raisons :

* Dépossession de soi. Recevoir comme un don

Il faut bien se dire et se convaincre que le sacrement est un don et il nous faut l'accueillir comme tel et en rendre grâce comme tel. Nous ne pouvons nous en attribuer le mérite. Alors la célébration est vivre cette reconnaissance du don et cette action de grâce. Le rôle du prêtre est alors de manifester que le Christ, par son Esprit, est présent dans l'engagement des époux ou dans la réconciliation vécue. La célébration manifeste que tout ne vient pas de nous-mêmes et que l'engagement ou la réconciliation est partie intégrante de notre foi. C'est encore plus flagrant dans l'eucharistie, celui qui la célèbre le fait au nom du christ (in persona Christi). Il manifeste ainsi que la communauté n'est pas propriétaire de son eucharistie mais qu'elle la reçoit comme venant de Dieu.

* Nommer les sacrements

Les sacrements ont une dimension sociale, ils sont actions du Corps tout entier. Ainsi celui qui a reçu le baptême sait, par la célébration, qu'il est devenu membre du Corps du Christ et participant à la communauté de foi. Le long chemin qu'il a parcouru prend à ses yeux et aux yeux de ceux qui l'entourent, sa famille et ses amis, un caractère de démarche authentiquement chrétienne. C'est un sceau mis par l'Eglise sur son désir de confesser la foi de Jésus-Christ.

* Faire Eglise

Le moment de la célébration est un moment vécu en communauté, où l'on en rejoint les autres membres. Ceux-ci d'ailleurs ne sont pas de simples spectateurs, ils sont appelés à vivre une relation nouvelle avec celui pour lequel le sacrement est célébré. Au baptême, la communauté revit, avec celui qui reçoit le baptême, la mort et la résurrection du Christ. Lors d'un mariage, tous sont invités à redécouvrir le Dieu de l'Alliance.

C'est pourquoi on affirme que si l'Eglise fait les sacrements, les sacrements font l'Eglise.

* Une confession de foi

La célébration est une profession de foi de celui qui vit le sacrement, mais ce l'est aussi de toute la communauté. c'est évident maintenant pour les célébrations du baptême ; ce l'est également, par exemple, pour le sacrement de réconciliation, lors des cérémonies pénitentielles. Tous affirment la foi en Jésus-Christ et le désignent comme celui qui agit par son Esprit et par son Eglise. Les signes visibles des sacrements nous permettent d'affirmer la présence du Christ dans notre monde.

* Le sacrement est prophétique

Le sacrement nous ouvre un chemin, il nous pousse à aller de l'avant. Il annonce une réalité qui n'est pas encore là et qui cependant est déjà là, mais qui nous entraîne vers un accomplissement. Les nouveaux mariés ont encore toute une vie devant eux pour vivre l'alliance.

Les textes de la célébration ne sont pas faits pour dire ce que nous vivons, mais bien plutôt à nous faire toujours mieux vivre à la suite du Christ. Souvent des fiancés souhaitent lire un texte profane, c'est bien parce que celui-ci dit où ils en sont et ce qu'ils espèrent. Mais la lecture de l'Evangile est indispensable pour nous ouvrir au mystère de notre vie avec le Christ. En cela, le sacrement est prophétique. La célébration met une distance entre nous et le Christ et c'est tant mieux : qui réussira à assumer tout ce qu'il dit et promet ? Nos vies contiennent autant d'échecs que de réussites.

* Le rite est toujours répétitif

C'est la notion même du rite. Les célébrations se répètent dans la vie de la communauté et nous y participons souvent. Alors, de célébration en célébration, la vie de foi est nourrie et le message de l'Evangile nous pénètre mieux. Enfin on revit ce que soi-même on a vécu.

* Un appel

Toute célébration est appel, incitation à ce que d'autres reçoivent tel ou tel sacrement. S'il n'y a plus personne qui se marie à l'Eglise, qui voudra alors recevoir ce sacrement ?

* Pour le monde

La constitution sur la liturgie de Vatican II dit la chose suivante : " Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l'Eglise … C'est pourquoi elles appartiennent au corps tout entier de l'Eglise, elles le manifestent et elles l'affectent". Cela veut dire que la célébration des sacrements manifeste ce qu'est l'Eglise.

Or l'Eglise est faite avant tout pour annoncer l'Evangile. Or s'il s'incarne dans la vie des croyants, ils disent une certaine manière de vivre, une vie qui a un sens et un but. Par ailleurs, la célébration elle-même est annonce de l'Evangile quand, à l'occasion d'un baptême, d'une première communion, d'un mariage, on invite des amis non croyants. La liturgie devient elle-même témoignage de foi aux yeux de ceux-ci.

 

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