Dans l’Ancien Testament, nous l’avons vu, les repas étaient le lieu où se scellaient les alliances : alliances entre les hommes d’une part, entre les hommes et Dieu d’autre part. C’était aussi le lieu où l’on rendait grâces à Dieu pour ses bienfaits, cette action de grâce suivant deux grands axes :
- les bienfaits de la Création : le Dieu créateur
- mais aussi ce que Dieu avait fait et faisait pour son peuple, avec en point de repère permanent le grand moment de la vie de ce peuple : la sortie d’Egypte : Dieu est non seulement créateur, il est aussi, et peut-être surtout, libérateur.
Le repas de la Pâque commémorant cette sortie d’Egypte était donc devenu, au fil des siècles, le repas sacré par excellence. Ce repas de la Pâques, à l’époque du Christ, avait, dans la tête de certains, pris une connotation politique et militaire autant que religieuse : puisque autrefois Dieu avait délivré son peuple de la main des Egyptiens, pourquoi ne délivrerait-il pas à présent son peuple de la main des Romains ?
Quoi qu’il en soit, au temps du Christ, les repas, outre leur dimension utilitaire et quotidienne, rythmaient les grands événements de la vie. Repas des fêtes religieuses, mais aussi bien sûr repas familiaux et amicaux, mariages en particulier. Les repas de mariage avaient une ampleur que l’on imagine mal aujourd’hui. Les noces se faisaient de préférence à l’automne, récoltes rentrées et vendanges effectuées, et grosses chaleurs passées. Les noces duraient généralement sept jours, parfois le double, et on invitait très largement : pensez aux noces de Cana. Il y avait aussi des repas funèbres, mais d’une grande sobriété, et les rabbins, toujours vigilants, fixaient le nombre de coupes de vin que l’on pouvait boire pour noyer son chagrin.
Dans le Nouveau Testament, la fête de ces repas humains va trouver tout son sens lorsque le Christ, l’homme-Dieu, y est présent. Et ce qui saute aux yeux, c’est d’abord que les évangiles nous racontent beaucoup de repas de Jésus, mais c’est aussi et surtout qu’ils racontent la très grande diversité des circonstances et des personnes rencontrées, ce qui était tout à fait inhabituel dans une société au bout du compte très cloisonnée. Quelques exemples :
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Jésus est l’ami que l’on invite à la table familiale ( Lc 10,38-39 )
-
Il est invité au banquet de noces de Cana ( Jn
2,1-11 )
-
Il accepte l’invitation du pharisien Simon, mais il y accueille la
démarche de repentance de la pécheresse ( Lc 7,36-47 )
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Il accepte sans hésitation ni scrupule la table du publicain Mathieu (
Mt 9,9-13 )
-
Il s’invite lui-même chez un autre publicain, Zachée ( Lc 19,1-10 )
On voit bien que, là encore, Jésus dépasse les rites
et les règles de son peuple, avec une ouverture non seulement à des personnes
ne faisant pas partie du peuple choisi, mais aussi à des gens méprisés ou
marginalisés.
Par sa présence, Jésus donne leur pleine valeur aux
repas des hommes. Il ne méprise pas les lois de l’hospitalité, nous l’avons vu
avec le repas chez Simon le pharisien ( Lc 7,44 ss ),
mais il va profiter de ces repas pour annoncer sa vision du monde. C’est ainsi
qu’il va utiliser le repas de fête pour une série de leçons sur
l’humilité : Lc 14,1-24. Il va également prendre l’image du repas pour
donner une leçon sur la charité : Lc 16,19-31.
L’Evangile ne dit rien, du moins avant les récits de
résurrection, sur les repas de Jésus avec ses seuls disciples. Mais pour lui,
le repas partagé, festif, est donc bien plus que la simple réponse au besoin
alimentaire de l’homme : le repas est l’image du Royaume que Dieu veut
instaurer. Voir par exemple la finale de la parabole du fils perdu et
retrouvé : Lc 15,22-32.
1) LES NOCES DE CANA : 2,1-11.
Quelques remarques sur ce
récit :
-
C’est la première manifestation publique de Jésus, qui vient
immédiatement après l’appel des premiers disciples. Elle a lieu le 3° jour
après la promesse faite à Nathanaël ( 2,1 ), soit, si
on regarde de près la chronologie, 7 jours après le témoignage de Jean Baptiste
( 1,28 ) : l’évangile de Jean s’ouvre donc, comme le récit de création du
monde, par une semaine. La première semaine de la Création aboutissait à la
création de l’homme par Dieu. La première semaine de cette nouvelle Création
aboutit à la première manifestation de la gloire de Jésus, l’homme-Dieu ( 2,11b )
-
Cette manifestation a lieu non pas à Jérusalem, mais à Cana de Galilée,
Jean le précise 2 fois ( vv. 1 et 11 ), dans cette
Galilée méprisée des Juifs de Jérusalem qui appelaient cette région le
« carrefour des païens ». D’entrée de jeu, Jésus manifeste que le
Temple n’est plus le lieu de la présence de Dieu, et que son message sera
universel. Notons au passage qu’immédiatement après cette scène des noces de
Cana, l’évangile de Jean rapporte que Jésus montera à Jérusalem pour la fête de
la Pâque. Il chassera les marchands du Temple et annoncera la future inutilité
de celui-ci, remettant ainsi en cause de manière radicale le fonctionnement
religieux de son peuple.
-
Jésus ne méprise pas les fêtes humaines. Il les méprise d’autant moins
que le thème des noces, des épousailles, on le sait, est une image fréquemment
employée dans la Bible pour évoquer l’alliance de Dieu avec les hommes.
-
Une remarque sur Marie : quoi qu’il vous dise, faites-le (
autre traduction possible : tout ce qu’il vous dira, faites-le ).
Je trouve très beau que ces mots soient les derniers prononcés par Marie :
elle désigne son Fils, elle demande de lui obéir, et elle ne dira plus rien …
ce qui ne l’empêchera pas d’être présente jusqu’au bout. Beau témoignage de
foi !
-
La surabondance : six jarres contenant chacune deux à trois
mesures, à 40 litres par mesure, cela fait environ 600 litres ! 600 litres
de bon vin pour des gens qui ont déjà vidé toute la cave, cette profusion
annonce l’abondance du don de Dieu, thème qui sera repris dans les récits de
multiplication des pains.
-
La qualité : le vin nouveau meilleur que l’ancien annonce une
nouvelle alliance ( « le sang de l’alliance nouvelle et éternelle » )
infiniment supérieure à l’ancienne.
2 ) LA MULTIPLICATION DES PAINS : 6,1-15, ET LE
DISCOURS SUR LE PAIN DE VIE : 6,32-35.48-58
La multiplication des pains
est un repas qui occupe une place à part dans le Nouveau Testament.
D’abord par sa fréquence,
unique dans les évangiles : on en trouve six narrations, 1 chez Jean ( 6,1-15 )
et chez Luc ( 9,10-17 ), 2 chez Matthieu ( 14,13-21 et 15,32-39 ) et chez Marc
( 6,30-44 et 8,1-10 ).
Par ailleurs, hormis le
récit de la passion, il y a très peu de récits communs aux quatre évangiles, et
celui-ci en fait partie : c’est dire son importance. Enfin, il occupe une
place particulière par la force symbolique que lui donne sa dimension
eucharistique.
Nous allons nous intéresser au récit de Jean, car son évangile rapporte peu de miracles de Jésus ( 7 en tout ) : ils sont donc soigneusement sélectionnés.
-
Ce récit marque le terme de l’activité de Jésus en Galilée. Il en est
donc le sommet, et il va être l’occasion pour les disciples de Jésus de se
déterminer par rapport à lui : le suivre ou non : 6,60.66-69.
-
Comme à son habitude, l’évangéliste place cet événement dans le cadre
d’une fête juive : c’était peu avant la Pâque qui est la fête des Juifs
( v.4 ) Il affirme ainsi que Jésus donne un sens radicalement nouveau aux
traditions religieuses de son peuple. On lit en filigrane l’opposition entre
l’Eglise et le monde de la synagogue que connaît Jean lorsqu’il écrit son
Evangile.
-
Jésus, une fois de plus, manifeste qu’il n’est pas indifférent aux
besoins des hommes, mais la suite ( le discours sur le pain de vie ) rappelle
que satisfaire les besoins vitaux est une étape nécessaire mais non suffisante :
cf. 6,26-27.
-
Jésus sait ce qu’il va faire, mais il met ses disciples ( ici Philippe
) à l’épreuve : il les amène à réfléchir et à ne pas être de simples
admirateurs ou de simples exécutants.
-
Deux cent deniers : il s’agit d’une somme très importante, puisque le salaire moyen
d’une journée de travail était d’un denier. Le disciple est donc très
normalement dépassé par l’ampleur de la tâche. Il doit faire tout ce qu’il
peut, mais il ne peut pas l’accomplir sans le Christ.
-
Cinq pains et deux poissons : nous l’avons vu lors d’une rencontre
précédente, il s’agit de la nourriture de base des gens simples. On retrouve
exactement les mêmes chiffres chez Luc, chez Matthieu ( premier récit ) et chez
Marc ( premier récit ). La démesure entre la modestie du point de départ et la
profusion finale a manifestement marqué les esprit pour que tout le monde se
souvienne de ces chiffres des dizaines d’années après, au moment de la
rédaction des évangiles.
-
Où trouver de quoi les rassasier de pains, ici, dans un désert ? Il y a là une référence
évidente à la manne. Une fois encore, Dieu va nourrir son peuple, mais pas de
manière « anonyme » si j’ose dire : le pain ne tombe pas du
ciel, c’est l’homme-Jésus qui manifeste sa divinité.
-
Jésus distribue lui-même la nourriture aux convives. Dans les autres
évangiles, il donne la nourriture à ses disciples, qui la donnent à la
foule : Jean insiste davantage sur le fait que c’est Jésus qui donne et se
donne, les autres évangélistes mettent davantage en valeur le rôle des disciples,
qui agissent au nom du Christ. Dans les deux cas, on voit bien dans ce récit
l’image, la préfiguration de l’eucharistie, avec deux approches
complémentaires. Ce lien avec l’eucharistie est également bien marqué par
l’action de grâce de Jésus avant la distribution des pains.
-
Restent douze paniers, soit un par disciple : leur mission
se dessine déjà. On sait par ailleurs que le chiffre 12 est le chiffre de
l’universalité : ce repas n’est donc pas réservé à quelques-uns.
-
Ces restes abondants, comme le vin de Cana, nous dit l’ampleur du don
de Dieu.
Cette multiplication des pains prépare ce qui va
suivre : on entend presque Jésus nous dire : « si moi, Jésus, je
peux vous donner du pain à volonté pour nourrir vos corps affamés, je pourrai
faire encore davantage et combler une autre faim : la faim du cœur ».
Ce récit va donc trouver sa suite logique et son
complément dans le discours sur le pain de vie ( vv.
32ss ). On y retrouve pour commencer la référence à la manne ( v. 31 ), qui
était pour les Juifs un des plus grands prodiges de Dieu.
Jean utilise à six reprises en quelques phrases le
mot chair, dont 5 fois dans la bouche de Jésus ( v. 51-56 ). Ce
mot désigne tout l’être humain, dans toutes ses dimensions, y compris ses
faiblesses et le fait d’être mortel. Jean avait déjà utilisé ce mot dans son
prologue : le Verbe s’est fait chair ( 1,14 ). Sans doute un
avertissement de l’évangéliste : dès la fin du 1° siècle, certains
affirmaient que Dieu avait fait semblant de s’incarner. Autre mot très
réaliste : « manger » qu’on pourrait traduire littéralement
« mâcher » ( ce que fait d’ailleurs la traduction d’André Chouraqui ) : Celui qui mange ma chair ( v.54 ).
L’insistance est donc mise sur la réalité de l’incarnation.
Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie
éternelle … il demeure en moi …il vivra par moi : le pain et le vin de
l’eucharistie transmettent à ceux qui les reçoivent la vie-même de Jésus.
En termes d’aujourd’hui, nous pouvons commenter
ainsi ce passage un peu ardu :
- Dieu n’est pas qu’un bienfaiteur. Dans le désert,
les Hébreux s’étaient davantage attachés à ce qu’ils recevaient qu’à celui qui
le leur donnait. Après avoir reçu la manne, l’ingratitude humaine accomplissant
son habituel travail d’oubli, ils s’étaient révoltés contre Dieu : c’est l’affaire
du veau d’or ( Ex 32 ). Les choses matérielles ne rendent pas l’homme
meilleur : elles ne peuvent pas lui donner la vraie vie. Si on ne demande
que des choses matérielles à Dieu, on entre dans l’engrenage du « toujours
plus » et de la déception du désir infiniment inassouvi. En Jésus, le don de Dieu change radicalement
de nature : le pain qui descend du ciel n’est pas quelque chose mais
quelqu’un. Ce vrai pain nous communique effectivement la vie éternelle, mais à
une condition : celle d’une réponse personnelle de l’homme : croire
au Christ. A la fin de cet épisode, Jésus demandera à ses disciples : et
vous, ne voulez-vous pas partir ? ( 6,67 ). Et la réponse de Pierre
sera très juste : à qui irions-nous, Seigneur ? Tu as des paroles
de vie éternelle ( 6,68 )
3) L’APPARITION AU BORD DU LAC : 21,1-14.
Ce récit, qui représente un appendice, un ajout à
l’évangile de Jean, se déroule dans ce lieu central que constitue le lac de
Tibériade. Comme au tombeau ( 20,2-10 ), le disciple que Jésus aimait (
figure du disciple véritable ) est le premier à reconnaître le Seigneur, et il
alerte Pierre. On va retrouver les gestes du repas quotidien : le feu de
braise, du poisson, du pain. Comme dans le récit de la multiplication de pains,
Jésus va solliciter les disciples : apportez donc ces poissons que vous
venez de prendre. Et les gestes de Jésus, sans parole, vont être les mêmes
que lors de la multiplication des pains, qui avait eu lieu, sinon au même
endroit, du moins dans le même paysage que les disciples connaissaient par
coeur. Les disciples sont invités et partagent la nourriture que leur offre le
Seigneur. C’est après le repas que Jésus va poser la question de confiance à
Pierre : m’aimes-tu ? C’était après le repas de la Cène que
Pierre avait trahi Jésus … Tout se met en place, tout prend sens. Les disciples
retrouvent leur environnement habituel, mais transfiguré par la présence du
ressuscité.
LES RECITS DE RESURRECTION CHEZ LUC
Lc 24,28-32.
L’invitation des deux disciples est tout à fait
conforme aux traditions de l’hospitalité palestinienne, elle n’a rien
d’étonnant. Jésus n’a sans doute pas reproduit la Cène, mais ce geste de la
fraction du pain est un geste essentiel de la vie de la première communauté
chrétienne, et Luc utilise probablement ce vocabulaire eucharistique pour
rappeler à ses lecteurs que la fraction du pain est un des lieux de
rencontre du Ressuscité. Et c’est bien à ce geste que les disciples d’Emmaüs
l’ont reconnu : v. 35. Et ce sera un des gestes fondateurs des premières
communautés chrétiennes : Ac 2,42.46 ; 20,7.11.
Comme Jean l’a fait ( pensons à l’épisode de Thomas
), Luc va insister sur la réalité corporelle du ressuscité : 24,41-43.
C’est sans doute parce que les lecteurs de Luc, de culture grecque, devaient
avoir quelques problèmes avec la résurrection. On retrouvera cela dans les
Actes : Ac 17,32.
LA PARABOLE DU FESTIN NUPTIAL ( Mt 22,1-14 ) ET
LE FESTIN ESCHATOLOGIQUE
Nous l’avons vu, les festivités duraient plusieurs
jours, et ceux qui avaient préalablement été invités devaient attendre que les
serviteurs de l’organisateur de la fête viennent les chercher. Les noces, comme
souvent dans la Bible, sont ici le symbole de la communion désirée par Dieu
avec son peuple, une communion joyeuse.
L’incendie de la ville est peut-être une référence
à l’incendie de Jérusalem par les Romains en 70.
Mais si l’invitation de Dieu est sans condition et sans limite, elle n’en est pas moins exigeante : c’est ce que signifie l’affaire du vêtement de noce. Notre rencontre autour de l’eucharistie doit nous rappeler que Dieu nous invite à nous préparer, chaque jour, pour le banquet qu’il réserve à l’humanité. Ce banquet est évidemment au-delà du matériel : Jésus promet ce bonheur à ses disciples : ce sont les Béatitudes ( Mt 5,3-12 ), et tous ceux qui auront répondu par la foi prendront place au festin ( Lc 22,30 ). S’ils ont été fidèles à veiller, le Maître les servira ( Lc 12,37 ; cf. Jn 13,4-5 ).
Dans ce festin éternel, tous seront réunis, mais en même temps ce sera pour chacun le temps du face-à-face intime avec Dieu : Ap 3,20.