Nous avons vu qu’un objectif essentiel du repas
sacré est de confirmer une alliance entre des clans, et que le repas
pris en présence de Dieu dans un lieu qui lui est destiné devient une sorte de
profession de foi : Dt 12,1-7. Cette fête doit
d’ailleurs être partagée : Dt 14,28-29.
Autrement dit, dans l’Ancien Testament, une fois « épurés » les vestiges des religions païennes, le seul repas sacré est celui qui réunit le peuple dans le lieu choisi par Dieu pour sa présence. Par ce repas, le peuple commémore, dans l’action de grâces, les bénédictions de Dieu, le louant avec ses propres dons. Sur ce point, pour nous, chrétiens, comment ne pas penser aux paroles de l’offertoire : « tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donne ce pain ( ce vin ) fruit de la terre ( de la vigne ) et du travail des hommes : il deviendra pour nous le pain de la vie, le vin du royaume éternel ».
Car
elle est le repas sacré par excellence. Historiquement parlant, au départ, il y avait
probablement deux fêtes différentes :
-
la fête du printemps des nomades : le pain sans levain (
donc « neuf » puisque fabriqué sans le ferment obtenu à partir de
vieux pain ) est consommé à la pleine lune de printemps, pour célébrer
l’agnelage et les nouvelles pâtures. Après la sortie d’Egypte, cette fête
deviendra la Pâque.
-
La fête du printemps des sédentaires : avec le premier coup
de faucille est célébrée l’offrande de la première gerbe. Pendant 7 jours on
mange du pain « neuf » donc sans levain. C’est la fête des Azymes.
Cinquante jours plus tard avait lieu la fête de la moisson qui deviendra la
Pentecôte.
Avec la sédentarisation d’Israël, aux alentours du X° s, ces deux fêtes, celle des nomades et celle des sédentaires, vont peu à peu se mêler, se conjuguer l’une à l’autre. La jonction sera définitive à partir de 622 av. J.C.
Au temps du nomadisme, il y avait différents lieux
de culte. A partir de la sédentarisation, toute grande fête exigera de monter
au Temple de Jérusalem. Pessah est donc une des trois fêtes dites
« de pèlerinage », avec Chavouoth et Soukkoth. En Français, la Bible appelle ces trois
pèlerinages : celui des pains sans levain, celui des Semaines et celui des
Tentes : Dt 16,16-17. La finale est pour nous
très intéressante : chacun fera une offrande de ses mains selon la
bénédiction que t’a donnée le Seigneur : cela nous renvoie à
l’offrande des parents de Jésus au temple, un couple de tourterelles ou deux
petits pigeons, cela nous renvoie à l’offrande de la veuve au temple :
la sincérité spirituelle du don n’est pas proportionnelle au nombre de zéros
sur le chèque …
Les deux autres fêtes de pèlerinage se présentent
ainsi :
- Chavouoth
a lieu 7 semaines après Pessah : ( fête des semaines, Pentecôte, d’abord
fête des prémices des récoltes, puis fête du don de la loi au Sinaï )
- Soukkoth ( fête des cabanes ) a lieu à
l’automne ; elle était la fête des récoltes, elle est devenue surtout le
rappel de la marche au désert
Intéressons-nous de plus près à la Pâque. Pessah,
fête du printemps et du renouveau, va célébrer l’événement fondateur du
peuple : la libération de l’esclavage par la sortie d’Egypte.
Pessah était donc d’abord fête des semailles pour les uns, fête des premiers
agneaux pour les autres; elle est devenue peu à peu fête de la libération.
Le rite principal de cette fête est le repas pascal
pris en famille, repas qui comprend invariablement les mêmes aliments de
base : l’agneau, les pains azymes, les herbes amères et les quatre coupes de
vin.
Cette commémoration a lieu au printemps ( mois de Nisan ), soit fin mars et Avril : Nb 9,2-3. Les 14-15, c’était la fête de Pessah, et du 15 au 21 fête des Azymes ( Ex 12,15-20 ). Au départ, il s’agissait donc de deux fêtes distinctes, rapprochées ensuite en raison, de la proximité de date. Le lendemain du sabbat de cette semaine des Azymes, on offrait la première gerbe, qui était accompagnée de pains non levés. La tradition Israélite a rattaché ce rite à la sortie d’Egypte, et évoque le départ à la hâte, si rapide que les Israélites ont dû emporter leur pâte avant qu’elle n’ait levé. Dans les différents calendriers liturgiques que l’on trouve dans l’Ancien Testament, ces deux fêtes sont tantôt distinctes, tantôt confondues. N’oublions pas qu’il a fallu près de quatre siècles aux chrétiens pour fixer la date de Noël, davantage pour fixer celle de Pâques, et encore, on n’est toujours pas tous d’accord …
Après le retour d’exil ( édit du roi Cyrus, en 538
), la Pâque devient la fête par excellence, dont l’omission entraînerait
une véritable excommunication : Nb 9,13. Au fil
du temps, la Pâque a évolué, notamment en transformant la vieille célébration
familiale en fête du Temple. Le sang ne sera plus versé sur les murs et
linteaux des maisons, mais sur l’autel du temple. Le sacrifice de l’agneau ne
se fera plus dans les maisons mais au temple. Une sorte de centralisation
cultuelle …
Pour cette fête de la Pâque, chaque famille
apportait dans l’enceinte du Temple un agneau pour l’immolation, puis se
réunissait pour le repas pascal où chacun recevait une portion des aliments
traditionnels. On chantait les Psaumes du Hallel (
113 à 118 et 136, la grande litanie d’action de grâce ), que l’on retrouve
d’ailleurs dans les trois grandes fêtes de pèlerinage.
Aujourd’hui comme jadis, les Juifs célèbrent la
Pâque par ce repas familial rituel. Au cours de ce repas, à une question posée
par l’enfant, le père répond : « je fais cela en mémoire de ce que
Dieu a fait pour moi lorsque je suis sorti d’Egypte. Le Seigneur n’a pas
délivré seulement nos pères. Il nous a délivrés nous-mêmes avec eux ».
Cela signifie que chaque personne doit se considérer comme étant elle-même
sortie d’esclavage, étant elle-même libérée par Dieu, et doit lui rendre
grâces.
Au cours de ce repas, que mange-t-on ?
On mange essentiellement un agneau, qui doit
répondre à des critères bien précis. Un équilibre est requis entre sa taille et
le nombre de participants : Ex 12,3-4. L’animal est donc consommé dans le
cercle familial, par la famille au sens strict, ou élargie aux proches voisins.
Si l’on se préoccupe du nombre de convives, c’est que tout doit être
consommé : Ex 12,10. Evidemment, pour nous chrétiens, par contraste, nous
pensons à la surabondance de la multiplication des pains ou du vin de Cana …
Ce souci de ne rien conserver - c’est la même chose pour la manne - signifie, symboliquement, laisser derrière
soi la terre d’esclavage. Ce repas est un repas de passage.
L’animal sacrifié répond à d’autres exigences : Ex 12,5. Pourquoi un mâle ? Parce que cet animal rappellera que tous les enfants mâles d’Israël avaient été menacés de mort : Ex 1,15-17, et que les premiers-nés d’Israël avaient été épargnés, tandis que seront frappés ceux de l’Egypte. L’agneau est rôti au feu : Ex 12,8. Ce mode de cuisson permet de ne rien garder, de brûler les restes : repas de nomades…
L’agneau est donc sacrifié, et son sang devient le
signe de l’adhésion à Dieu : le sang de l’agneau marque les portes des
maisons pour les protéger de la dernière plaie d’Egypte ( Ex 12,12-13 ). Le
sang de l’agneau désigne les maisons où la Pâque est consommée : Ex 12,7.
Ce repas pascal, s’il est un passage de la servitude à la liberté, est donc aussi
une forme de passage de la mort à la vie pour le peuple.
Mais pourquoi le pain sans levain et les herbes
amères ?
Nous savons tous, même si nous ne sommes pas des
rois de la boulangerie ou de la pâtisserie ! que le levain fait fermenter
la pâte. Mais nous rencontrons aussi, symboliquement, du levain dans le cœur de
l’être humain : ce sont les passions qui bouillonnent et fermentent en
nous. C’est pourquoi se débarrasser du levain pour ne manger que des pains non
levés, c’est chercher à se débarrasser du levain qui est en nous, c’est se
préparer intérieurement à la Pâque : Ex 12,15. Saint Paul
reprendra très exactement cette symbolique : 1 Co
5,6-8.
Quant aux herbes amères, elles rappellent le goût de
l’amertume de l’esclavage. Un goût à ne pas oublier, pour ne pas retomber
soi-même en esclavage.
Ce repas a lieu de nuit, à la hâte, dans une tenue
particulière qui est la tenue de voyage : Ex 12,11. La nuit évoque
l’attente, la veille : il faut veiller pour vivre la rencontre. Ex 12,42.
Ce repas est donc le rappel que Dieu seul peut sauver son peuple,
et que l’homme doit être prêt. Ce repas de la Pâque est un mémorial
( Ex 12,14 ) Il devra être répété, dans ses moindres détails, d’année en année,
de génération en génération : Ex 12,24-27. Car la Pâque, contrairement à
ce qu’on pourrait croire, n’est pas seulement tournée vers le passé, mais aussi
vers l’avenir : puisque Dieu a déjà sauvé, il sauvera encore. Répéter ce
repas avec sa symbolique, c’est vivre à nouveau le passage, savoir que l’on
a toujours à devenir libre en recevant de Dieu cette liberté.
L’agneau est au cœur de ce repas pascal. Plus tard, les prophéties d’Isaïe ( 53,2-12 ) et de Jérémie ( 11,19 ) annonceront la venue d’un serviteur de Dieu doux comme un agneau, qui se laissera comme lui mener à l’abattoir, et par qui s’accomplira le dessein de salut de Dieu. Jean Baptiste désignera Jésus comme l’agneau de Dieu ( Jn 1,29 ). Dans l’Apocalypse de Jean ( 5,6-9 et 12-13 ), le Christ ressuscité est symbolisé par un agneau égorgé, mais vivant, glorieux et victorieux ( 14,1.4 ), et on trouve là aussi le parallèle entre le repas et la Parole de Dieu : 19,7-9.
Il est au passage intéressant de noter que l’agneau
est à la fois l’animal à immoler et la nourriture de fête des trois grandes
religions monothéistes.
Pâque
et l’attente du Messie.
Le peuple fait donc mémoire de toutes les interventions de Dieu par le passé, et notamment de la libération d’Egypte. Il attend une transformation du monde, une nouvelle création ( Is 65,17 ) une victoire totale sur le mal, le Paradis retrouvé ( Is 65,25 ). L’envoyé de Dieu chargé de réaliser cette transformation est le Messie, si bien que chaque nuit pascale ravive dans le peuple juif l’attente de la venue du Messie. Si vous allez dans le 19° arr. de Paris, quartier à forte population juive, au moment de la Pâque fleurissent des affiches sur les murs et sur les voitures : «Machiah revient ».
Au temps du Christ, certains imaginaient ( c’est encore vrai aujourd’hui ) ce messie sous des traits guerriers, signe évident d’un nationalisme latent : c’est souvent au moment de la Pâque que s’affirmaient des mouvements politiques ( Lc 13,1ss ) et que les passions religieuses prennent se déchaînaient : Ac 12,1-4. A l’époque de Jésus, sous la domination romaine, le pouvoir veille à maintenir l’ordre pendant les fêtes pascales : Mt 26,3-5.
Au temps de la Pâque, Jésus prononce des paroles et accomplit des gestes qui vont en changer le sens. Schématiquement, il y a quatre axes dans la nouvelle Pâque telle que Jésus la dévoile :
a) la Pâque du Fils unique, qui s’attarde auprès du
Saint des saints parce qu’il se sait chez son Père : c’est le fameux
épisode de Jésus enfant au temple ( Lc 2,41-50 )
b) la Pâque du nouveau Temple : Jésus purifie le sanctuaire : Jn 2,1-17, et annonce que le nouveau Temple sera son corps ressuscité : Jn 2,18-21, 4,20-24 ( dialogue avec la Samaritaine ).
c) la Pâque du pain multiplié, qui sera la propre chair du Christ offerte en sacrifice ( Jn 6,48-53 ).
d) la Pâque du nouvel agneau, où Jésus prend la place de la victime pascale, et institue le nouveau repas pascal : Jn 13,1.
Les évangiles synoptiques vont décrire le dernière repas de Jésus comme un repas pascal, bien qu’il ait lieu la veille de la date officielle : la Cène est prise à l’intérieur des murs de Jérusalem ( Mt 26,17-18 ), le soir ( le soir venu, Mt 26,20 ; quant à Judas, ayant pris la bouchée, il sortit immédiatement : il faisait nuit, Jn 13,30). La Cène est située dans une liturgie qui est celle du repas pascal : après avoir chanté les psaumes, ils se rendirent au mont des Oliviers ( Mc 14,26 ). Mais c’est évidemment le repas d’une toute nouvelle Pâque : Jésus greffe l’institution de l’eucharistie sur les bénédictions rituelles ; en donnant son corps et son sang à manger et à boire, il décrit sa mort comme le sacrifice de la Pâque dont il est lui-même le nouvel Agneau, et Jean insiste sur la coïncidence de date : 18,28 ; 19,14.31.42.