Dans le monde biblique, le repas est signe de
politesse, d’hospitalité : Gn 18,1-8.
Le repas est aussi signe de réjouissance lors de la
visite d’un parent : Ragouël tua un
mouton du troupeau et on leur fit une réception chaleureuse. On se lava, on se
baigna, et on se mit à table. Tobie dit : « frère Azarias,
et si tu demandais à Ragouël de me donner Sarra ? » Ragouël
surprit ces paroles et dit au jeune homme : « mange et bois, ne gâte
pas ta soirée, parce que personne n’a le droit de prendre ma fille Sarra si ce n’est toi, mon frère » ( Tb 7,9-10 ). Les choses essentielles et les liens
privilégiés entre les personnes vont donc se décider à la faveur d’un repas.
L’abondance est le signe de la bénédiction de
Dieu : va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car
Dieu a apprécié tes œuvres ( Qo 9,7 ). Mais
trop de luxe peut mener au châtiment : on raconte que la reine Judith put
tuer l’ennemi de son peuple, le roi Holopherne, parce que celui-ci avait trop
festoyé avec ses amis : ils allèrent se coucher, fatigués par l’excès
de boisson, et Judith fut laissée seule dans la tente avec Holopherne effondré
sur son lit, noyé dans le vin ( Jdt 13,1-2 )
Judith saute sur l’occasion et saute aussi sur l’épée du roi : elle lui
tranche la tête qu’elle ramène triomphalement à son peuple. C’est une forme
biblique de féminisme ! Charmante époque …
Les sages vont donc édicter des recommandations et
des règles de tempérance, de prudence. On les trouvera notamment dans le livre
des Proverbes. Par exemple : le vin est moqueur, l’alcool
tumultueux ; quiconque se laisse enivrer par eux ne pourra être sage (
Pr 20,1 ). Mais surtout, les sages prédisent le
malheur de celui qui ne respecte pas les lois de l’hospitalité ou trahit les
liens créés par la communauté de table. Exemple : Pr
23,6-8. La situation la plus cruelle est d’être trahi par celui qui mange à la
même table : même l’ami sur qui je comptais, et qui partageait mon
pain, a levé le talon sur moi ( Ps 41,10 ). C’est être trahi dans l’acte
même qui établit la confiance. A l’autre bout de la Bible, rappelons-nous la
trahison de Judas : Jn 13,21-30.
La nourriture a donc une dimension sacrée. Ce sera
d’autant plus vrai lorsque les hommes ne pourront plus compter sur eux-mêmes
pour se nourrir, et se tourneront vers Dieu : occasion de regarder de
près le célèbre mais souvent mal compris récit de la manne.
On connaît le contexte de ce célèbre épisode du
Premier Testament : Le peuple qui, durant des générations, a connu la dure
loi de l’esclavage, a quitté l’Egypte ; la libération a eu lieu, Dieu a
sauvé son peuple.
Mais la libération n’est pas complète. On le voit
bien dans la vie politique de toutes les époques, y compris la nôtre :
lorsqu’un peuple sort enfin d’une dictature, il lui faut beaucoup de temps pour
s’habituer à la liberté. Il va falloir au peuple hébreu ce long temps d’épreuve
et de purification que va être la traversée du désert. Et la question de la nourriture,
qui est dans le désert encore plus qu’ailleurs la question vitale, va être
l’occasion d’une mise à l’épreuve de Dieu et de ses envoyés, Moïse et
Aaron : Ex 15,22-24 ; 16,2-3 ; 17,1-3. Cela sera repris par le
Ps 78,16-29. Ce qui ne change d’ailleurs pas forcément le cœur de
l’homme : v.32.
Dieu va donc répondre aux récriminations par un
double prodige : les cailles et le « pain du ciel », la manne.
Selon leurs désirs, les hommes vont avoir de la nourriture en abondance :
Ex 16,4-5. Ce pain est don de Dieu, mais il est aussi mise à l’épreuve de la
confiance des hommes en Dieu. Car ce pain n’est pas donné une fois pour
toutes : il est à recevoir chaque jour : Ex 16,13-21. C’est
donc plus qu’une distribution gratuite de nourriture, type « restos du cœur » :
c’est comme un rendez-vous de confiance et d’espérance qui a lieu chaque jour.
Plus tard, le Notre Père dira : « donne nous aujourd’hui notre pain
de ce jour ». Pas de stock, pas de fausse sécurité, avec l’exception du
jour du sabbat : Ex 16,22-30. Ce jour du sabbat remplit deux fonctions :
-
la mise à l’épreuve de la confiance,
-
mais aussi moment prévu pour donner du temps à la louange. Car ce pain
fait connaître Dieu .
Devant l’étrangeté de cette nourriture ( Ex 16,31 ),
la vraie question n’est pas celle de sa composition chimique : on suppose
qu’il s’agit d’une sorte de pâte émise par des buissons épineux. Quant aux
cailles, on pense à ces vols d’oiseaux perturbés par une tempête de sable et
qui s’abattent au sol par épuisement. Mais la vraie question telle que la
formuleront ceux qui écrivent ce récit, soit bien longtemps après les
événements, c’est de savoir quelle est l’origine de cette nourriture,
qui est celui qui la donne aux hommes : Ex 16,32.
La manière dont Dieu donne le pain, loin d’asservir
ou d’humilier le peuple, manifeste sa
fidélité et sa sollicitude envers lui. Au désert, Israël est nourri par Dieu,
mais autrement que ce qu’il attendait. Cela dès lors doit amener le croyant à
devenir un être de désir : c’est
moi le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte. Ouvre grand la
bouche, et je la remplirai ! ( Ps 81,11 )
Comment vivre dans le dénuement, c’est l’expérience
du désert. Mais si la Terre Promise est bien, comme le laisse entendre le livre
du Deutéronome, un pays où ruissellent le lait et le miel ( Dt 11,9 ), comme le répète à l’envi le texte
biblique, un pays où tu mangeras du pain sans être rationné, où rien ne te
manquera ( Dt 8,9 ), que deviendra la faim
spirituelle ? La question est de toute les époques. Vous connaissez
sans doute la remarque attribuée au dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne
au temps du rideau de fer : « je suis effrayé par le manque de faim
spirituelle de l’Occident ». Comment garder ou retrouver cette faim
spirituelle ?
Pour ce faire, il faut d’abord ne pas oublier d’où
l’on vient, ce qu’on a vécu ( Dt 8,2 ). La leçon du
désert, c’est de ne pas oublier le pain de la parole : Dt
8,3. La manne, donnée au jour le jour, rappelait à chaque fois la présence de
Dieu. Qu’en sera-t-il, dans la conscience des hommes, de cette présence de Dieu
lorsque le pain ne sera plus le pain du ciel, mais le pain qui est fruit du
travail des hommes ? Ce pain sera-t-il encore perçu comme don de
Dieu ? En d’autres termes, que devient la foi lorsque l’homme croit pouvoir
se suffire à lui-même ?
La réponse spirituelle réside dans la fidélité
de l’homme qui répond à celle de Dieu, et dans le respect de la parole de Dieu.
La terre promise a des allures de paradis : Dt
8,7-9. Au milieu de cette abondance, il y a comme un clignotant : ne
pas oublier l’expérience du désert. N’oublions jamais d’où nous
venons si nous voulons comprendre l’aujourd’hui de nos vies. Au lieu de
jalouser les autres, pensons-nous à bénir Dieu pour ce que nous avons ?
N’oublions pas l’expérience du passé si nous voulons mesurer la valeur de ce
que nous avons aujourd’hui. Nous rejoignons là l’intime de la réflexion
biblique : comme la manne était donnée par Dieu, et comme tout bien
matériel, la terre est donnée par Dieu. Se trouver rassasié, ne plus connaître
la faim ni la peur du lendemain, n’est évidemment pas un mal. Cela ne devient
un mal que lorsqu’on oublie à qui l’on doit toute cette richesse. Oublier,
c’est refuser de bénir, de reconnaître l’action de Dieu : Dt 8,10. Il faut donc manger, mais toujours en
bénissant : Dt 8,11. Ne pas oublier l’expérience
du désert, sans cela le cœur peut se corrompre : Dt
8,12-18. L’expérience du désert est donc vitale, et Jésus y fera
référence : Mt 4,3-4.
QUELQUES MOTS A PROPOS DE L’EAU …
Ce qui est vrai du pain, de la nourriture, est
également vrai, on ne s’en étonnera pas,
de la boisson et de l’eau en particulier. C’est une évidence, l’eau est
une richesse extrêmement précieuse dans ce Moyen Orient où le désert est omniprésent.
Cette richesse est souvent source de conflits. On voit par exemple Moïse
protéger les filles du prêtre de Madiân contre les
bergers qui veulent les empêcher de ramener de l’eau pour le troupeau de leur
père ( Ex 2,16-20 ). Ce geste chevaleresque, d’abord honoré par un repas,
vaudra d’ailleurs à Moïse de recevoir en cadeau une des filles en question ( v.
21 ), comme quoi la vertu est parfois récompensée …
Une des raisons du conflit entre Isaac et Abimélek était la propriété des terres mais surtout des
nappes d’eau qu’elles comportaient : les puits sont des lieux très
importants ( pensez au puits de Jacob ). On ne dit d’ailleurs pas assez que la
question de la propriété et de la maîtrise de l’eau est un des enjeux vitaux du
conflit israélo-palestinien aujourd’hui.
Les Psaumes, à leur manière, développent le
parallélisme entre la Parole de Dieu et l’eau qui fait vivre : Ps 42,2-3.
63,2 ; 143,6.
On a vu, dans le Deutéronome, le lien très fort
entre le pain et la parole de Dieu. Dans la Bible, cette Parole, c’est beaucoup
plus que des mots, c’est beaucoup plus qu’un livre, qu’un texte sacré. La
Parole est efficace, elle agit. La Parole est l’agir de Dieu, soit par
l’intermédiaire de ses porte parole ( les prophètes ) soit directement. Dans le grand poème biblique de la création
du monde, c’est la Parole qui crée : Dieu dit : que la lumière
soit, et la lumière fut … Dieu dit … et il en fut ainsi ( Gn 1,3.6.9.11, etc ). Pensez au
prologue de saint Jean : Jn 1,1-3, 9-11, 14.
On trouve donc la Parole dans des genres littéraires
très différents. On va la retrouver liée à la nourriture chez les prophètes,
et en particulier chez Ezékiel et Isaïe. Au désert,
Israël a fait l’expérience de la manne mais aussi de la Parole de Dieu comme nourriture
( l’homme ne vit pas seulement de pain …. ). L’expérience de la Parole que
l’on mange, que l’on avale, qui nourrit l’homme, sera aussi celle des
prophètes. Et c’est au fond assez logique : comment dire la Parole de Dieu
si on ne l’a pas d’abord ingérée, assimilée, ruminée ? Il faut faire
sienne une connaissance avant de pouvoir la restituer.
Lors de sa vocation, Ezékiel
entend une voix : Ez 2,1-4. Cette voix va ajouter : Ez
2,8. Manger la Parole, c’est accepter d’être nourri et transformé par elle. Ce
n’est pas nous qui la transformons, c’est elle qui nous transforme. Cette
nourriture est donnée par Dieu et c’est lui qui tient en main la Parole sous
forme d’un rouleau : Ez 2,9. Le contenu est
solide et inquiétant : 2,10.
Faut-il manger cette Parole-là ? Ne peut-on pas
en choisir une autre ? Mais non : Ez 3,1.
Le prophète accepte : 3,2-3. Même si les paroles sont rudes, elles portent
la douceur de Dieu : 3,3. Dès lors, au milieu de mille difficultés, Ezékiel va aller trouver le peuple d’Israël et, nourri de
la Parole de Dieu, il va pouvoir la donner au peuple, quelle que soit la
réponse de celui-ci. Cela me fait penser à la réponse de Bernadette Soubirous à
je ne sais plus quel ecclésiastique mettant en doute l’authenticité des paroles
de la Vierge à la jeune fille : « la dame ne m’a pas dit de vous le
faire croire, elle m’a dit de vous le dire ».
Après Ezékiel, venons-en à un autre grand prophète : Isaïe. Le croyant biblique a conscience de l’écart, de l’abîme qui existe entre Dieu et lui : Is 55,8-9. Mais cette distance, au lieu d’écraser le croyant, l’invite à la conversion, car il se produit déjà quelque chose entre le ciel et la terre, le ciel faisant descendre l’eau bienfaisante : 55,10. L’action de l’eau est efficace, et l’auteur développe le parallèle avec la Parole de Dieu : 55,11. Cette eau de la Parole vient vivifier, irriguer l’âme assoiffée, comme disait le psalmiste tout à l’heure. Là encore, on retrouve la foi en l’efficacité de la Parole de Dieu : 55,12-13.
La tentation a toujours été grande, pour le peuple
d’Israël, de se compromettre avec des cultes païens censés unir l’homme aux
forces divines : le peuple commença à se livrer à la débauche avec les
filles de Moab. Elles invitèrent le peuple aux sacrifices de leurs dieux ;
le peuple y mangea et se prosterna devant leurs dieux ( Nb
25,1-2 ) ; Ez 18,5-6.10-11.15 et 22,8-9. Tout
acte religieux comportait un repas de
sacrifice : 1 S 9, 11-14, et tout repas comportant de la viande avait un
caractère sacré : 1 S 14,31-35. Tout cela va d’ailleurs rendre la vie quelque
peu compliquée : Lv 10,12ss.
Toujours est-il qu’un objectif essentiel du repas
sacré est de confirmer une alliance entre des clans ( Gn 26,26-31, texte déjà vu la fois précédente – alliance
entre Isaac et Abimélek - ; 31,44-46 et 51-54 )
ou l’alliance de Dieu avec son peuple : Ex 24,9-11 ; et la grande
liturgie de l’assemblée de Sichem : Dt 27,1-8.
Le repas pris en présence de Dieu dans un lieu qui
lui est destiné devient une sorte de profession de foi : Dt 12,1-7. On notera que ce repas est une fête joyeuse en
présence du Seigneur : Dt 12,17-18 ;
14,23-26. Cette fête doit d’ailleurs être partagée : Dt
14,28-29.
Autrement dit, dans l’Ancien Testament, une fois « épurés » les vestiges des religions païennes, le seul repas sacré est celui qui réunit le peuple dans le lieu choisi par Dieu pour sa présence. Par ce repas, le peuple commémore, dans l’action de grâces, les bénédictions de Dieu, le louant avec ses propres dons. Sur ce point, pour nous, chrétiens, comment ne pas penser aux paroles de l’offertoire : « tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donne ce pain ( ce vin ) fruit de la terre ( de la vigne ) et du travail des hommes : il deviendra pour nous le pain de la vie, le vin du royaume éternel ».