LE SENS CHRETIEN DU
DIMANCHE :
Du septième
au huitième jour …
… qui
devient le premier !
1. DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Un des deux poèmes bibliques
de la création du monde se termine ainsi : Dieu conclut au septième
jour l’ouvrage qu’il avait fait, et, au septième jour, il chôma, après tout
l’ouvrage qu’il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il
avait chômé après tout son ouvrage de création (Gn
2,2-3).
Ce septième jour, il
est dans le monde de l’Ancien Testament un jour sacré : c’est le shabbat (ou
sabbat), mot dont la racine signifie « cesser, arrêter ». Moïse
assembla toute la communauté des Israélites et leur dit : « voici ce
que le Seigneur a ordonné de faire : pendant six jours on fera le travail,
mais le septième jour sera pour vous un jour saint, un jour de repos complet
consacré au Seigneur. Quiconque fera ce jour-là un travail quelconque sera mis
à mort » (Ex 35,1-2). C’est donc un jour où tout le monde se repose, y
compris les serviteurs. L’homme se consacre à la prière. C’est un jour où
l’homme se tourne vers son Créateur, mais n’oublie pas ses frères, puisque le
serviteur lui-même doit, normalement, bénéficier de ce jour de repos, de ce
jour pas comme les autres. Encore aujourd’hui, pendant le sabbat (entre le
vendredi soir et le samedi soir donc), on lit la Torah (les livres de la Loi),
il y a des offices le vendredi soir et le samedi matin (aujourd’hui à la
synagogue), et un repas de fête à la maison, comportant des prières de
bénédiction prononcées par le père de famille.
L’intention de départ de ce
jour consacré à Dieu est donc une excellente intention. L’homme a
besoin de temps de respiration, de repos, de disponibilité. Mais cette
intention de départ va, comme beaucoup de bonnes intentions, être gâchée
par le désir scrupuleux à l’extrême de réglementer et de faire respecter la
loi. Une fois de plus, l’intuition est transformée en institution. Le peuple
juif, ou plutôt le monde du temple de Jérusalem, va codifier de manière
étouffante ce qui est permis et défendu le jour du sabbat, rendant la vie
invivable, du moins pour les non pratiquants ou
même les moins pratiquants. On sait que, par la suite, Jésus
prendra quelques libertés avec cette règle du shabbat, ce qui lui vaudra l’hostilité
de beaucoup de Juifs pratiquants. Les scribes et les pharisiens l’épiaient
pour voir s’il allait faire une guérison le jour du sabbat afin de pouvoir
l’accuser (Lc 6,7). Si Jésus passe outre, ce
n’est pas par provocation, c’est pour rendre à ce jour du sabbat son sens
profond : le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le
sabbat (Mc 2,27). Pour nous, aujourd’hui, on
dirait : on n’est pas chrétien parce qu’on va à la messe : on va à la
messe parce qu’on est chrétien.
Ce septième jour, ce dernier jour de la semaine, est
donc une sorte d’apothéose, où l’homme est appelé à reprendre conscience de la
place de Dieu dans sa vie.
2. DANS LE NOUVEAU TESTAMENT
Il est une expression nouvelle qui revient très souvent dans le Nouveau Testament : le premier jour de la semaine. Puisque la semaine juive se termine par le sabbat, le Samedi, le premier jour de la semaine, c’est donc le Dimanche. Nous n’aurons jamais fini de nous convertir à cette réalité de foi : le Dimanche est le premier jour de la semaine et non le dernier jour du week-end.
A l’origine, le mot « Dimanche » veut dire
« jour du Seigneur » (dies dominica, d’où
le mot « dominical »). Mais pourquoi ce jour est-il le jour du
Seigneur ?
Pour les chrétiens, le
Dimanche fait référence à deux événements majeurs.
Le premier, c’est évidemment la résurrection du
Christ. C’est le premier jour de la semaine que Jésus se laisse voir par
les siens : après le jour du sabbat, comme le premier jour de la
semaine commençait à poindre, Marie de Magdala et
l’autre Marie vinrent visiter le tombeau (Mt 28,1) Quand le sabbat fut
passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et
Salomé, achetèrent des aromates pour aller embaumer le corps. Et de grand
matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil s’étant
levé ( Mc 16,1-2 ). Le premier jour de la
semaine, à la pointe de l’aurore … (Lc 24,1)
Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala
vient de bonne heure au tombeau (Jn 20,1) C’est le Dimanche que Jésus
apparaît aux Douze, c’est le Dimanche suivant que Thomas le voit enfin, c’est le
Dimanche qu’il se laisse reconnaître par les pèlerins d’Emmaüs.
Le premier jour de la semaine est le jour de la
résurrection. Jésus est mort le 6° jour de la semaine, la veille du sabbat, il
s’est en quelque sorte reposé dans la mort le 7° jour, le Samedi, et se lève de
la mort le Dimanche. C’est le huitième jour. On ne recommence pas un
cycle, c’est le premier jour d’un monde nouveau : c’est une
re-création, une naissance.
A Pâques, le mort sort de son tombeau et ressuscite.
C’est un Dimanche. C’est l’origine du rassemblement des chrétiens le Dimanche,
puisque la résurrection est bien le cœur de la foi chrétienne, et cette
habitude va se répandre dans le monde chrétien dès la fin du I° siècle et au
II°. Les disciples du Christ, dont il ne faut jamais oublier que tous les
premiers d’entre eux étaient Juifs, à commencer par les Douze, les disciples du
Christ vont transférer le jour consacré à Dieu du Samedi au Dimanche.
On le voit, le Dimanche est intimement lié à la fête de Pâques. Ce qu’on oublie davantage, c’est que le Dimanche, c’est aussi le jour de la Pentecôte. A Pâques, le mort sort de son tombeau et ressuscite, à la Pentecôte, le groupe des disciples sort de la maison verrouillée et devient Eglise vivante. Le Dimanche est donc aussi le jour du don de l’Esprit Saint. Et c’est aux disciples rassemblés que l’Esprit est donné au jour de la Pentecôte. Il en est de même dans l’Evangile de Jean, lorsque Jésus donne son Esprit : recevez l’Esprit Saint (Jn 20,22). Le don de l’Esprit est lié à l’Eglise rassemblée, à la communauté. Et puisque le don de l’Esprit est lié à l’envoi en mission des disciples, le Dimanche, jour privilégié de ce don, est lié à l’envoi en mission des chrétiens rassemblés. C’est une des raisons pour lesquelles l’envoi, la fin de la messe est si proche du moment de la communion (remarquez, ça dépend du nombre et de la durée des annonces !) : ayant repris des forces intérieures en recevant le pain de vie, le corps du Christ, comme nourriture spirituelle pour la semaine qui nous attend, nous sommes envoyés en mission. « Allez », dit le prêtre. La messe dominicale est le lieu par excellence où on vient reprendre des forces spirituelles. Je pense à un ami médecin généraliste dans un quartier très difficile de Paris, et qui me dit souvent : « j’ai besoin de la messe du Dimanche pour prendre des forces pour la semaine ».
Le rassemblement du Dimanche va être le moment où les chrétiens viennent renforcer et approfondir leur foi, autour de la fraction du pain. C’est tout le sens de cet épisode mal connu mais assez pittoresque du livre des Actes des Apôtres : saint Luc raconte : Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain ; Paul s’entretenait avec eux. Il prolongea son discours jusqu’au milieu de la nuit. Il y avait bon nombre de lampes dans la chambre haute où nous étions réunis. Un adolescent, du nom d’Eutyque, qui était assis sur le bord de la fenêtre, se laissa gagner par un profond sommeil pendant que Paul discourait toujours. Entraîné par le sommeil, il tomba du troisième étage en bas. On le releva mort. Paul descendit, se pencha sur lui, le prit dans ses bras et dit : « ne vous agitez pas. Son âme est en lui ». Puis il remonta, rompit le pain et le mangea, longtemps encore il parla, jusqu’au lever du jour. C’est alors qu’il partit. Quant au jeune garçon, on le ramena vivant, et ce ne fut pas une petite consolation (Ac 20,7-12). Tout y est : le premier jour de la semaine, le rassemblement, l’enseignement, la fraction du pain, l’envoi. Longueur de l’homélie mise à part ! , on a déjà là le schéma de la messe. Au cœur-même du partage de la parole et du pain, Paul redonne vie, comme le faisait Jésus.
3. DANS L’EGLISE
Ce matin, Isabelle parlait du Dimanche. C’est aussi le jour du tiercé, le jour où on va chez le pâtissier, où les enfants sont censés mettre le couvert, où on retrouve de la famille ou des amis. Et puis, vie moderne oblige, le petit matin de Pâques est devenu une grasse matinée. Le Dimanche, qui depuis Pâques est un réveil, n’est parfois plus qu’un jour pour dormir… Combien de gens me disent : « tu comprends, je me lève tôt tous les matins, alors, le Dimanche, c’est le seul jour où je peux dormir » …
Il n’en reste pas moins que le Dimanche est le jour où l’Eglise renaît, vivante, rassemblée. Rappelons-nous que le mot Eglise, ekklesia, veut dire « assemblée, rassemblement ». Et que fait-on le Dimanche à l’église ? On ne se contente pas de se souvenir ce que Jésus a dit et a fait. « Vous ferez cela en mémoire de moi », cela ne signifie pas seulement « se souvenir ». On rend présent l’événement fondateur, le Christ mort et ressuscité pour nous, le Christ vivant, aujourd’hui présent dans l’assemblée qui se réunit en son nom. Le Dimanche, les chrétiens célèbrent le Christ vivant, présent dans la communauté. Le Dimanche est donc un événement collectif, pas individuel. Je ne cherche pas à avoir « ma » messe, je rejoins mes frères dans la foi pour fêter et célébrer le ressuscité. On se retrouve pour se reconnaître frères et sœurs, pour accueillir le Christ qui se donne dans la Parole et le pain partagés. C’est pourquoi, dans l’absolu, je crois qu’il ne devrait y avoir qu’une seule messe le Dimanche, pour bien marquer cette dimension de communauté rassemblée.
Le partage de la Parole et du Pain. Pour nous, comme sur la route d’Emmaüs, la rencontre du ressuscité avec ses disciples est liée d’une part à l’écoute de la Parole de Dieu : il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait (Lc 24,27) et d’autre part à la fraction du pain : et eux de raconter ce qui s’était passé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain (Lc 24,35). Le Dimanche est le jour où, de manière privilégiée, on communie ensemble à la présence du Christ parmi nous. Cela n’empêche pas la messe en semaine, mais c’est un tout autre registre.
Dernier élément : le Dimanche est un rendez-vous.
Un rendez-vous régulier. Autant nous avons besoin de temps forts, exceptionnels
(par exemple, des fêtes de famille, le FRAT, les JMJ ou les Jamboree scouts
pour les jeunes, les fêtes nationales, etc.), autant nous avons besoin de
régularité, car l’action de Dieu s’inscrit dans une histoire. Dans certaines
familles, il y a des rites immuables : le poulet du Dimanche midi, le
gâteau au chocolat des anniversaires, etc. La régularité, cela inscrit nos
choix dans la durée. Et la messe du Dimanche est un rendez-vous régulier. Nous nous rassemblons chaque premier jour de la semaine devenu,
en raison de la résurrection de Jésus, le « jour du Seigneur ». Ce
n’est pas une affaire de choix personnel, d’envie : « aujourd’hui
j’ai envie ou je n’ai pas envie d’aller à la messe ». C’est un
rassemblement qui dépasse infiniment notre propre petite personne.
Le Dimanche, jour de l’événement le plus important de l’histoire de notre
monde : la résurrection du Christ, nous nous rassemblons pour nous
reconnaître frères et soeurs (c’est le sens profond du geste de paix), pour
proclamer l’unique paternité de Dieu et nous nourrir de la Parole et du pain du
Christ.
Alors, oui, vive le Dimanche !
Mais le Dimanche ensemble.
Philippe BERNARD, Sept 2005
Avec
l’aide précieuse de la revue « Points de Repère »,
(Mars
/Avril 2004), du P. BIANCHI ( in revue
« Panorama »,
Avril 2005), du P. DEBRUYNNE
(in
livres « Ouvrez » et « en blanc dans le texte »),
de l’encyclopédie THEO, du Vocabulaire de
Théologie
Biblique,
et de la traduction biblique de la Bible
de
Jérusalem.