16-17 janvier 2006 : L'Œcuménisme par Père Philippe Bernard
SÉPARATION (S) DES CHRÉTIENS :
QUELQUES REPÈRES HISTORIQUES
Tout d'abord, il suffît d'ouvrir le Nouveau Testament pour s'apercevoir que les conflits et les risques de divisions existent depuis les commencements de l'Eglise : pensons au conflit à Antioche à propos de la circoncision, conflit réglé par l'assemblée de Jérusalem en laquelle on reconnaît le premier Concile de l'histoire : nous sommes en l'an 49 ! ( cf. Ac 15 ). Et relisons le début de la 1° épître aux Corinthiens : 1 Co 1,10-13, ou bien celui de l'épître aux Galates ( Ga 1,6-9 ), sans oublier les débats autour de la résurrection du Christ ( 1 Co 15 ) et les difficultés autour du repas du Seigneur, ce qui fait dire à Paul : 1 Co 11,18-19.
Dès le début du IV° s, le concile de Nicée ( 325 ) va réagir contre des hérésies concernant la divinité du Christ.
Le premier véritable schisme intervient au V° s : des Eglises s'opposent à la doctrine commune sur la personne du Christ : il s'agit des Eglises « nestoriennes » et « monophysites ». Les Conciles d'Ephèse (431 ) et de Chalcédoine ( 451 ) consomment la rupture avec ces Eglises, que l'on retrouve aujourd'hui essentiellement au Moyen-Orient et en Inde pour les premières, en Syrie, Ethiopie, Arménie et Egypte pour les secondes.
Une grande date à retenir, hélas, est celle de 1054, date de la séparation ( grand schisme d'Orient ) des Eglises d'Orient ( Constantinople ) et d'Occident (Rome). L'Eglise d'Orient va se donne le nom d'« orthodoxe » ( = conforme à la juste doctrine ). Ce schisme a pour origine, plus que des questions de doctrine, une incompréhension croissante entre les parties orientale et occidentale de l'Eglise, chacune s'étant développée dans un contexte culturel de plus en plus différent (par exemple, le fait de parler des langues différentes crée des malentendus permanents dans la discussion théologique). Les quelques divergences avaient du coup pris un caractère passionnel. Les excommunications réciproques, malgré des efforts aux XIII0 et XV° s, ne furent réellement levées qu'en 1965, par une déclaration commune du Pape Paul VI et du patriarche Athénagoras. La question de fond entre catholiques et orthodoxes reste celle de la conception du gouvernement de l'Eglise universelle. Pour le reste, c'est surtout une question de forme, de culture, de liturgie : même si nous sommes très proches des orthodoxes sur le plan théologique, il est plus souvent facile à beaucoup de catholiques de se retrouver dans un culte réformé ou luthérien que dans certaines liturgies orthodoxes.
A noter qu'il existe des Eglises orientales catholiques, unies à Rome tout en gardant leurs spécificités liturgiques ou autres, avec notamment souvent un clergé marié. A Paris, on trouve plusieurs de ces communautés : ukrainienne, arménienne, maronite, syrienne, chaldéenne, russe, roumaine, copte et grecque- melkite, toutes placées sous l'autorité suprême de l'archevêque de Paris.
Autre date essentielle, 1517 : L'Eglise, il ne faut pas l'oublier, est engluée depuis le milieu du XV° s dans une des périodes les plus sombres de son histoire, à savoir les pontificats des Borgia, les pires de tous étant sans doute Innocent VIII et Alexandre VI : on atteint les sommets de la débauche, de la corruption, du luxe, des intrigues, des crimes. C'est dans cette ambiance que paraît Martin Luther, moine et professeur allemand. Il publie en 1517 une déclaration en 95 thèses contre les indulgences et le trafic qui en est fait par la papauté pour financer la construction de saint Pierre de Rome, trafic lancé par Jules II et prolongé par Léon X.
A ce moment, il n'est pas dans l'intention de Luther de se séparer de l'Eglise, pas plus, par exemple, qu'un François d'Assise 3 siècles auparavant. C'est progressivement, à partir de sa condamnation par une bulle de Léon X ( 1520 ) que, par enchaînement, Luther va prendre des positions de plus en plus radicales vis à vis de Rome, et va élaborer sa doctrine. Elle vise à restaurer l'authenticité de la foi chrétienne et de l'Eglise telles qu'à ses yeux l'enseigne l'Ecriture Sainte.
Très schématiquement, on peut définir trois axes essentiels dans la doctrine de Luther, et dans cette de la Réforme en général :
a) l'autorité de l'Ecriture Sainte, que Luther oppose en partie à la Tradition
b) la justification par la foi seule et non par les œuvres ;
c) et le sacerdoce universel des chrétiens ( les ministres ne sont que des laïcs chargés d'un service )
1534 : un conflit éclate entre le Pape Clément VII et le roi Henri VIII d'Angleterre à propos du divorce de celui-ci. Au passage, il faut bien reconnaître qu'Henri VIII n'épousera pas moins de huit femmes successives ... Ce conflit aboutira à la rupture, le roi se faisant reconnaître par l'assemblée du clergé anglais comme chef de l'Eglise d'Angleterre : c'est la naissance de l'anglicanisme. L'anglicanisme évoluera pendant un certain temps entre catholicisme et protestantisme selon les monarchies. Il a donc une dualité d'inspiration, catholique et réformée. Il a, par exemple, gardé l'ordination épiscopale, comme les catholiques, mais développe une théologie des sacrements proche de la Réforme. Dans certains pays, U.S.A. notamment, les anglicans sont appelés épiscopaliens
1541 : réforme calviniste ; Jean Calvin est proche de la pensée de Luther, mais avec des nuances importantes concernant notamment la prédestination, l'eucharistie et la conception de l'organisation ecclésiale. C'est ainsi que Calvin va refuser de mêler les princes à la discipline dans l'Eglise, préférant la confier aux fidèles eux-mêmes par le biais de synodes élus. Calvin, qui est Français, fait de Genève, où il s'est installé, la capitale de la Réforme. La plupart des Eglises calvinistes portent aujourd'hui le nom d'Eglise réformée.
Il y a donc trois branches maîtresses de l'arbre de la Réforme : luthéranisme, calvinisme ( réforme ), anglicanisme. Sur ces trois branches surgiront souvent des ramifications donnant naissance à de nouvelles Eglises. On peut citer :
ceux qu'on appelle parfois les anabaptistes, qui ne reconnaissent comme valide que le seul baptême des adultes, donné après un certain temps de vie chrétienne. Ce courant va notamment donner naissance à la grande famille des Baptistes, qui s'est séparée de l'Eglise anglicane au XVII°s ;
les Puritains, ou congrégationnistes, d'esprit calviniste, séparés eux aussi de l'Eglise anglicane au XVI°s chez qui toute autorité supra-paroissiale est récusée ;
les Méthodistes, apparus en Angleterre au XVIII0, insistant sur l'expérience mystique et s'appuyant essentiellement sur le Symbole des Apôtres. Ils font preuve d'un militantisme très fort et très organisé d'où leur nom. L'Armée du Salut se situe dans ce courant.
Les Pentecôtistes, qui mettent l'accent sur l'action du Saint Esprit et sur les dons qu'il confère. On y vit des formes extériorisées de la foi ( notamment chez les Tziganes et certaines communautés originaires du Tiers-Monde )
Les Eglises Evangéliques, généralement plus strictes que les Eglises protestantes historiques.
ACCORDS ET DIVERGENCES
LE CONTENU DE LA FOI
Globalement, toutes les Eglises s'accordent sur les données de foi formulées par le texte de Nicée-Constantinople ( 325 - 381 )
L'EGLISE
On peut dire que pour tous les chrétiens, l'Eglise est l'Assemblée de ceux qui répondent à l'appel adressé par Dieu à tous les hommes ; elle est le corps dont le Christ est la tête ; elle est envoyée à tous les hommes ; c'est le baptême qui fait entrer le chrétien dans l'Eglise.
Des divergences existent entre catholiques et protestants à propos du rôle de l'Eglise : pour les protestants, elle est uniquement l'instrument du Christ ; les catholiques insistent davantage sur le rôle de médiateur de l'Eglise.
C'est sur la question de l'autorité que les divergences sont importantes : pour les catholiques, les évêques n'ont de pouvoir qu'en communion avec le successeur de Pierre, le pape, garant de la communion dans la fidélité à la foi transmise depuis les apôtres. Le pape a donc un pouvoir spirituel plénier et universel sur les fidèles et les pasteurs.
Cette primauté du pape n'est pas reconnue par les orthodoxes, qui insistent sur l'autonomie des Eglises : ils n'accordent à Rome qu'une primauté d'honneur. Pour les protestants, l'institution ecclésiale ne doit pas faire oublier que l'Eglise est essentiellement d'ordre spirituel, que son seul chef est le Christ, et la seule autorité, la Parole du Christ donnée dans l'Ecriture Sainte. Pour les anglicans, on trouve une conception originale, avec une structure épiscopale proche des catholiques et des orthodoxes, une autonomie des Eglises et une organisation synodale proche du protestantisme.
LES SACREMENTS
Catholiques et orthodoxes reconnaissent sept sacrements, protestants et anglicans deux : baptême et eucharistie ( Sainte Cène )
II y a un accord assez général sur le baptême ; de nombreux accords sont intervenus entre Eglises pour reconnaître mutuellement la validité de leurs baptêmes respectifs.
Les principales différences portent sur la question du ministère d'une part, et sur l'eucharistie d'autre part (les deux questions étant évidemment assez liées), ce qui est d'autant plus sérieux que l'eucharistie est normalement le sacrement par excellence de l'unité ...
Sur la question de l'eucharistie, catholiques, orthodoxes et anglicans sont assez proches les uns des autres. La question porte essentiellement sur le mode de présence du Christ dans l'eucharistie.
Sur la question des ministères, les protestants ne reconnaissent pas de ministère sacerdotal au sens catholique ou orthodoxe.
Entre catholiques et orthodoxes d'un côté et anglicans de l'autre, la question est aussi celle de la succession apostolique des évêques qui confèrent l'ordination sacerdotale.
Catholiques et orthodoxes ont globalement la même théologie, avec des différences portant davantage sur la pratique que sur le fond ( par exemple, les orthodoxes confèrent en même temps aux jeunes enfants les trois sacrements de l'initiation chrétienne : baptême, confirmation, eucharistie, ce qui est d'ailleurs la pratique habituelle de l'Eglise catholique pour les baptêmes ... d'adultes )
LES SAINTS
L'ensemble des Eglises professent leur foi dans la communion des saints ( cf. Symbole des Apôtres ), c'est-à-dire dans la solidarité spirituelle qui unit tous les disciples, encore présents dans le monde terrestre ou l'ayant déjà quitté. Tous ont vocation à partager la sainteté de Dieu. L'ensemble des chrétiens vénère les grands témoins de la foi.
Pour les catholiques et les orthodoxes, les grands personnages ( saints ) sont des témoins exemplaires, et une vocation d'intercesseurs leur est reconnue ( cf. le «je confesse à Dieu » : c'est pourquoi je supplie ... tous les saints ... de prier pour moi »
Pour les protestants et les anglicans, le seul médiateur entre Dieu et les hommes, c'est le Christ : on ne peut donc attribuer aucun rôle de médiateur à qui que ce soit d'autre. On ne peut rendre aux saints aucun culte : celui-ci est réservé à Dieu seul
LA VIERGE MARIE
L'ensemble des Eglises reconnaissent que Jésus s'est incarné en prenant chair dans le corps d'une vierge nommée Marie sous l'action de l'Esprit Saint.
Pour les catholiques ( et les orthodoxes, même s'ils ne formulent pas les choses aussi précisément et juridiquement ), Marie a une place privilégiée parmi les saints. Ils estiment que, pour être la Mère de Dieu, il a fallu que Marie fût pure de toute souillure du péché ( dogme de l'Immaculée Conception, 1854 ) et ait échappé à la corruption de la mort ( dogme de l'Assomption, 1950, même si la « dormition de la Vierge, chère aux orthodoxes, était déjà célébrée en Orient dès le VF s )
Les protestants, contrairement à ce que disent beaucoup de catholiques, ont une grande vénération pour Marie, mais estiment que la dévotion catholique et orthodoxe prend un caractère d'adoration qui ne revient qu'à Dieu. Les notions d'Immaculée Conception et d'Assomption, par exemple, sont pour eux étrangères à l'Ecriture Sainte, et sont donc des ajouts sans fondement. Le titre de « Marie Médiatrice » parfois utilisée dans l'Eglise catholique n'est pas recevable, le Christ étant le seul médiateur entre Dieu et les hommes.
Quant aux anglicans, s'ils ne remettent pas en cause le culte à Marie, il n'occupe qu'une place secondaire dans leur spiritualité et leur théologie.
Documents utilisés :
- encyclopédie catholique « Théo »
- Documents du Concile Vatican II ( constitution sur l'Eglise, décret sur l'œcuménisme)
- «Histoire des Conciles » (F. Bécheau)
- «Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification » ( Fédération Luthérienne Mondiale, Eglise catholique)
- «Concorde de Leuenberg » (entre Eglises issues de la Réforme en Europe )
- «L'hospitalité eucharistique» (commission épiscopale sur l'unité des chrétiens)
- «L'Eglise Réformée : qui sommes-nous ? » ( Fédération Protestante de France )