Sœur Lucette, Loisy 19 sept 2004
L'ATTENTION AUX "PETITS"
Missionnaires et maristes, nous vivons généralement "aux frontières", très proches des petites gens. On nous a demandé de glaner, dans notre environnement, quelques perles qui illustrent l'attention aux "petits" : aux laissés pour compte, aux mal aimés, aux exclus, à ceux qui sont différents… la liste est longue. S. Anne Marie et moi-même en avons collecté quelques unes.
"Portez les fardeaux les uns des autres"
Sur la ligne 13 du métro, à l'approche de la Porte St Ouen, de nombreux voyageurs plongés dans leurs pensées, la musique, la lecture ou enfermés dans une conversation. Nous nous préparons à descendre. Anne Marie est très chargée à son retour de congés et nos forces sont limitées. Une jolie jeune dame africaine nous a vues. Elle se lève et remet son sac à main à Anne Marie en disant : "vous saurez ainsi que je ne partirai pas avec la valise". Elle l'empoigne, descend du métro, monte allègrement les 58 marches et la dépose sur le trottoir, à la sortie. Elle ne nous dit pas qui elle est, écoute à peine notre chaleureux merci et redescend pour continuer son voyage. Nous sommes ébahies, pleines de reconnaissance pour ce beau geste gratuit à notre égard qui nous renvoie au Christ et que nous célébrerons, le soir, dans notre prière.
Quelques jours après, devant moi, une dame marche très lentement, un lourd cabas sur une épaule. Je n'ai presque rien dans mon sac et je dois la dépasser. Je la regarde et la salue. Elle parle et j'écoute. Elle a très mal à une épaule. Son mari ne l'a pas attendue... Je lui demande si elle veut bien que je l'aide. Elle hésite puis accepte. Nous portons le sac à deux. Arrivées aux marches à l'entrée de la tour, je saisis le et le porte dans l' ascenseur. Je ne l'accompagne pas, par respect, pour ne pas la gêner en arrivant chez elle. Alors, à ma grande surprise, elle s'approche et dépose un baiser sonore sur chacune de mes joues. Je suis émerveillée par la reconnaissance si spontanée d'une personne que je connais à peine..
Reconnaissance du pauvre! joie du "donner et recevoir"
"On ne voit bien qu'avec le cœur. De petites choses toutes simples mais d'un grand prix.
A Saint Lazare, chaque matin, je rencontre des clochards. Ils sortent à peine de leur sommeil. Je m'arrête et les salue d'un "bonjour messieurs". L'un d'eux sort de son carton et prend ses béquilles. Il a déjà avalé son litron. Il est étonné mais tellement heureux qu'on puisse les saluer, eux que nul ne voit plus ! Et surtout qu'on les appelle "messieurs".
Après un mois d'absence, je reconnais à l'intérieur de sa boulangerie le jeune homme masqué à cause de son allergie à la farine. Il m'avait confié sa peine de ne pouvoir continuer un travail qu'il aime. Il pensait qu'il était déjà oublié aussi sa joie est grande de me revoir !
Beau témoignage d'une voisine présente en Algérie au moment du tremblement de terre. A son retour, elle découvre qu' une dame de la tour s'est inquiétée à son sujet et a demandé de ses nouvelles à son mari. Elle va la remercier pour cette sollicitude dont elle n'a pas l'habitude. De son côté, celle qui s'est inquiétée réalise soudain l'importance de son geste et s'ouvre à de nouvelles relations.
Lève-toi et marche."
Durant les vacances, à tour de rôle, nous avons donné quelques cours de rattrapage à 3 enfants algériens en difficulté scolaire. Leur famille modeste a connu des drames et reste marquée. L'important pour nous a été le regard porté sur chacun d'eux pour lui révéler sa valeur, ses dons, ses compétences si souvent niés au cours des années passées. Nous essayons d'être pour eux les mamies qui écoutent et comprennent; pour leur maman, des amies à qui elle peut confier ses soucis et ses interrogations; pour le papa, l'oreille qui écoute ses inquiétudes concernant les enfants. Malgré les difficultés pour joindre les deux bouts, la maman s'est montrée pleine de sollicitude à notre endroit, nous apportant régulièrement plats et fruits.
C'est cette même maman qui, intéressée par ce que vivent des jeunes de la paroisse avec des enfants en Lettonie, a demandé pour eux et nous a apporté tous les jouets et livres qui restaient après la kermesse de l'école publique voisine. Le temps donné, les dons reçus et partagés, tout cela met les gens debout et ouvre leur cœur à d'autres plus démunis
"Il le vit et fut touché de compassion."
En revenant de la messe, je rencontre une maman africaine et son enfant. Elle est modestement habillée et comprend très peu le français. Où est la Croix Rouge, demande-t-elle? Je ne sais pas. Je suis tentée de filer. Je la regarde ainsi que le bébé qui sourit. Une voix intérieure me souffle : "C'est les vacances, tu disposes de plus de temps, fais quelque chose". Je me renseigne donc et l'accompagne à la Croix Rouge d'abord puis chez elle à Saint Ouen. Je suis bouleversée en voyant la chambre squattée où elle loge au 6ème étage! Pas d'eau! pas de lait ! pas de couches pour le bébé ! Des compatriotes guinéens l' accueillent dans la journée au 3ème. Comment l'aider sans l'assister? Qui pourrait me renseigner? Je pense à la paroisse mais les personnes compétentes sont en vacances. Une semaine passe…
Un matin, après la messe, je remarque une jeune femme africaine. Je me risque, l'aborde et fais sa connaissance. Je découvre entre autres, qu'elle est bénévole dans un organisme et prête à m'accompagner chez la jeune guinéenne. Touchée elle aussi de compassion, elle n'hésite pas à tout mettre en œuvre pour la faire aider mais avec sa participation active. Il va falloir encourager cette dame pour qu'elle ne devienne pas une assistée mais qu'elle accepte de faire elle - même les démarches pour régulariser sa situation et suivre quelques-unes des activités proposées par l'organisme. Beaucoup de patience et de temps seront nécessaires.
"J'étais malade et vous m'avez visité"
Une amie algérienne est hospitalisée. Nous allons lui rendre visite avec sa fille et une autre voisine. Chemin faisant, nous découvrons que nous sommes de religions différentes : musulmane, juive et chrétienne, unies dans une même amitié pour notre voisine éprouvée. Cette visite fut une vraie rencontre - découverte pour chacune, un temps de partage profond à partir de la souffrance de la juive à cause de la violence survenue, la veille, entre un juif et un musulman dans le quartier.
Ces "petits" qui sont nos proches :
Ce sont parfois nos parents âgés, notre conjoint, nos enfants, nos sœurs qui sont ces petits à cause de leur handicap, de leur conduite, de leur caractère. Il faut des tonnes d'attention, de patience et de tendresse folle pour aller sans cesse vers eux et pour trouver les mots, les gestes qui sauvent. Mais la joie est grande quand, malgré nos limites, nous parvenons à leur donner un peu de bonheur et d'espérance.
Chaque matin, nous avons la chance de nous laisser regarder et aimer par le Christ, d'éprouver la force de l'amour fou de Dieu qui nous relève là où nous sommes perdus. Chaque matin, nous sommes invités à sortir de chez nous, surtout de nous-même, pour oser de nouvelles rencontres, voir en chacun une personne unique à aimer avec tout notre cœur, avec le risque d'être rejetés, agressés et d'échouer. Mais nous ne sommes pas seuls. La communauté nous aide à porter des "petits" qui sont bien lourds. Elle permet aussi de discerner ce que Dieu attend réellement de nous avant de nous lancer.
Ce partage chacun pourrait le poursuivre. Combien d'occasions de nous émerveiller ensemble et de célébrer la mystérieuse attirance de Dieu pour ce qui est petit et perdu. C'est pour nous deux , Anne Marie et moi-même, un vrai bonheur et le secret de la jeunesse et du punch qui nous habitent.