La famille
dans la Bible
1. UNE INSTITUTION DE BASE
Dans le monde biblique, la famille était la cellule de base de la société. Elle a même longtemps constitué une véritable entité juridique. A l’opposé de notre société actuelle, l’individu pesait peu par rapport à la famille : il n’existait pas en dehors d’elle. La famille était donc l’élément essentiel de la vie sociale, même si c’était doute un peu moins fort au temps du Christ : à force de déportations, d’exils et d’invasions, d’autres cultures s’étaient mêlées à la culture juive. Un détail révélateur : il n’y avait pas de nom de famille au sens où nous l’entendons, mais on appelait les gens en fonction du nom de leur père : Jr 1,1-3 ; Jl 1,1. Dans le Nouveau Testament, on trouve par exemple dans le même épisode : Jésus, fils de David, et Bar-timée, le fils de Timée ( Mc 10,46-48 )
La famille était aussi une entité religieuse, elle était même la communauté religieuse de base, avec ses fêtes, dont le père était le célébrant. C’est ainsi que le repas de la Pâque se prenait ( et se prend encore ) en famille, ou entre proches et en tout cas à domicile et non à la synagogue ou au Temple : Ex 12,3-4. Lc 22,7-13.
Le terme « famille » recouvrait une réalité plus large qu’aujourd’hui. En araméen comme en hébreu, le même mot peut désigner le frère, le demi-frère, le cousin, le proche parent. Mais les liens du sang constituaient un lien que rien ne devait défaire. On en trouve d’ailleurs trace jusque dans le Nouveau Testament, la conversion du père entraînant celle de toute la famille : Jn 4,53 ; Ac 16,29-34 ; 18,8. On imagine mal cela aujourd’hui …
Il était donc capital pour l’homme d’assurer la pérennité de la famille, et donc de se marier. En Israël, le célibat a très longtemps été une anomalie, quasiment une honte. Cependant, certains religieux, appelés les nazirs, gardaient le célibat ou la continence pendant un certain temps. Cela avait un peu changé au temps de Jésus, où il y avait des célibataires par vocation : Mt 19,12. On les trouvera notamment chez les Esséniens. Et si st Paul est un partisan du célibat, il n’en fait pas une règle pour autant : 1 Co 7,1-9. Il développe plus loin les raisons de ce choix : vv. 25-40.
2. MONOGAMIE OU POLYGAMIE ?
Longtemps, les Hébreux ont admis la polygamie.
Pourquoi ? Raison principale – mais pas la seule - : garantir
l’avenir de la race et de la famille : Jg 8,30-31 ; et l’exemple
venait de haut quand il s’agissait, officiellement du moins, de
politique : 1 R 11,1-3. Pour d’évidentes raisons économiques, les hommes
se contentaient généralement d’une ou deux épouses. Mais, si la première était
stérile ( c’était toujours la femme qui était considérée comme responsable ),
le mari se voyait contraint de prendre soit une autre épouse, soit une
concubine pour que la famille se perpétue : Gn 16,1-4 ; 1 Sam 1,1-7.
Cependant, si certains rabbis estimaient qu’un homme
pouvait avoir autant de femmes qu’il voulait, si certains autres limitaient le
harem à quatre femmes ( ce à quoi se tiendra d’ailleurs Mahomet ), beaucoup de
traditions religieuses représentaient la monogamie comme répondant au projet de
Dieu, comme l’union idéale voulue par Dieu : Gn 2,21-24.
D’ailleurs, le premier polygame de la Bible est Lamek, un descendant de Caïn,
ce qui n’est pas une référence ( Gn 4,19 ). Dans les livres des prophètes –
Osée, Esaïe, Jérémie, Ezékiel … - le mariage unique était le symbole de
l’alliance entre Dieu et les hommes. Il était d’ailleurs formellement interdit
au Grand Prêtre d’avoir plus d’une femme.
Il semble qu’au temps de Jésus, la monogamie
dominait très largement, ce qui, évidemment, comme dans toute société,
n’empêchait pas l’adultère : pensez à la Samaritaine ( Jn 4 ) ou à la
femme adultère ( Jn 8 ).
SE MARIER, OUI … MAIS AVEC QUI ?
On ne vivait pas forcément très longtemps, alors on
se mariait jeune : 18 ans était un bon âge pour les garçons. Quant aux
filles, on les mariait souvent entre 12 et 13 ans. Dans la plupart des cas, c’étaient
les parents qui mariaient leurs enfants. C’était le père du futur
époux qui avait l’initiative, puisque c’était sa famille qui allait s’agrandir.
Certains rabbis recommandaient de ne pas prendre de femme d’un rang social
inférieur, car c’était un déshonneur pour la famille. Mais d’autres rabbis
recommandaient le contraire pour que l’homme ne soit pas méprisé par une femme
de plus haute naissance que lui… Comme quoi, en matière de mariage, rien n’a
jamais été simple …
Les Israélites étaient, du moins en théorie, restés
longtemps fidèle au principe d’endogamie : on épouse des gens de sa
propre race, voire de sa propre tribu : cf. les parents de Moïse ( Ex
2,1 ). Bien. Mais on pouvait difficilement ignorer ou cacher que le premier-né
d’Abraham était issu d’une femme égyptienne ( Gn 16,1-4 ), que Moïse avait pris
pour femme une fille du pays de Madiân ( Ex 2,15-21 ), que Ruth, ancêtre du roi
David, était une Moabite ( Rt 1,1.4 ), et que ce même David, dans des
conditions pour le moins regrettables, avait pris pour femme Bethsabée, une
Hittite ( 2 Sam 11,2-5 ) ! Aucun texte n’interdisait clairement le mariage
exogamique, mais la tradition du refus du mariage avec une étrangère était
quand même très ancrée dans la culture juive.
Etaient interdits certains mariages consanguins. Etait
interdite l’union de la mère avec le fils ( mais pas formellement l’inverse,
peut-être à cause de l’histoire de Loth, le neveu d’Abraham : Gn 19,30-38
) ; l’union d’un homme avec une des femmes de son père ( cf. 1 Co 5,1 ),
ou avec sa sœur ou demi-sœur, étaient proscrites, mais rien n’interdisait à
l’oncle d’épouser sa nièce ( c’était même assez fréquent ) ; était
proscrit pour l’homme le mariage avec sa petite fille, sa belle fille ou sa
belle sœur ( sauf le cas du lévirat, nous allons y revenir ), de même que le
mariage d’un homme avec deux sœurs. Enfreindre ces interdictions exposait les
coupables à la peine de mort.
Il y avait un cas où un Israélite était forcé
d’épouser une femme, même s’il n’en avait pas envie : quand un homme
mourait sans laisser de fils, son frère ou son héritier devait épouser la
veuve, pour lui donner une postérité qui serait considérée comme celle du
défunt. C’était le principe du lévirat : Dt 25,5-6. Ce qui ne
plaisait pas à tout le monde : Dt 25,7-9 ; Gn 38,7-11.
Une fois le choix des époux effectué, commençait le
temps des fiançailles, d’autant plus important lorsque, ce qui était
fréquent, les futurs ne se connaissaient que peu voire pas du tout : Mt
1,18-20. L’exhortation de l’ange à Joseph : « ne crains pas de
prendre chez toi Marie ton épouse », permet à Marie de passer du statut de
fiancée à celui d’épouse. Mais, de fait, déjà à cette époque !, les deux
statuts étaient quelque peu confondus, et la loi juive donnait aux fiançailles
quasiment les mêmes règles qu’au mariage. Reconnue adultère, la fiancée devait
être lapidée, comme l’épouse. Comme l’épouse, elle ne pouvait pas être renvoyée
sans une lettre de répudiation ; si elle était enceinte, l’enfant était
légitime : si son fiancé mourait, elle était considérée comme veuve :
les fiançailles étaient donc un quasi mariage.
Qui disait mariage disait dot, mais en sens
inverse de chez nous : c’est le père de la mariée qui recevait de l’argent
en échange du don de sa fille. Mais le fiancé était tenu de faire à sa future
un ensemble de cadeaux que sa femme garderait en cas de veuvage. Une sorte
d’assurance-vie, quoi … Il arrivait qu’un homme riche, pour rehausser le
prestige de sa fille, lui fasse une dot, mais ce n’était pas toujours bien vu,
car cela ne se faisait pas qu’un homme soit financièrement entretenu par sa
femme.
Le mariage avait généralement lieu à l’automne, une
fois les moissons et récoltes achevées et les vendanges terminées, mais aussi
les grosses chaleurs passées. La fête durait généralement sept jours, parfois
le double. Le mariage était consommé par les époux le premier soir. On invitait
large : la famille et les amis, mais aussi tout le village et les amis des
amis ( cf. les noces de Cana, Jn 2 ).
Le père était vraiment le chef de famille, au sens le plus
fort du mot « chef ». Sa femme l’appelait « seigneur » ou
« maître ». Le mot « famille » se disait d’ailleurs souvent
« maison du père ». Tout, personnes et biens, était soumis à l’autorité
du père. Le respect que lui devaient ses enfants était tout proche de celui
qu’ils devaient à Dieu. Le respect des parents, inscrit dans la Loi, était
resté très vif au temps de Jésus, même s’il n’y avait plus de mises à mort
comme autrefois : Dt 21,18-21 ; Ex 21,15.17 ; Lv 20,9. La vie
familiale était très cadrée : Si 3,1-16 ; 22,3, et les filles étaient
particulièrement surveillées : Si 42,9-11. Il y avait évidemment des
enfants ingrats ( Lc 15 ) et d’autres qui utilisaient habilement la Loi : Mt
15,4-9. Que signifie ce texte obscur ? Que, pour ne pas aider financièrement
leurs parents, certains offraient au temple l’argent destiné aux parents, du
coup cet argent devenait sacré et ne pouvait plus être donné à la famille.
C’était légal mais moralement discutable ...
Ex 20,17 : Les hommes interprétaient souvent ce
texte des « dix commandements » en lui faisant dire que la femme
était propriété de son mari au même titre que le reste, serviteurs, animaux,
etc. D’ailleurs, la femme d’un esclave était vendue avec lui.
La morale conjugale était sévère, même au
temps du Christ, et ce d’autant plus que les maris juifs devaient voir d’un
mauvais œil le relatif libéralisme grec et romain en la matière. La femme
devait à son mari fidélité absolue, mais ce n’était pas réciproque. Son époux
pouvait la répudier sans difficulté, l’inverse étant extrêmement rare. Le
Talmud ( Menaoth 43b ) stipule d’ailleurs que l’homme devait chaque jour
remercier Dieu de ne l’avoir fait naître ni païen, ni esclave, ni femme !
Tandis que la femme, elle, devait se contenter de dire « loué sois-tu,
Seigneur, qui m’a créée selon ta volonté »… Les femmes ne mangeaient pas
avec les hommes, elles se tenaient à l’écart dans la rue et dans le Temple, et
elles sortaient très peu de chez elles, sauf par nécessité ( aller au puits par
exemple ). Un homme ne parlait pas à une femme dans la rue ( cf. Jean 4 ). Le
témoignage de la femme n’avait pas de valeur juridique, et elle ne pouvait pas
hériter. En cas d’adultère, si la Loi prévoyait en théorie le même châtiment
pour les deux amants ( Lv 20,10 ; Dt 22,22 ), la condamnation tombait
beaucoup plus sur la femme adultère que l’inverse : Si 23,22-26 et Jn 8,1-11.
Mais, parce qu’elle était faible, la Loi protégeait
la femme, au moins jusqu’à un certain point : Dt 22,25-29. Son mari devait
la loger, la vêtir, la nourrir, et en règle générale les maris juifs tenaient à
avoir des femmes bien habillées et parées de bijoux.
Les devoirs religieux des hommes n’étaient pas obligatoires pour les femmes, mais ils ne leur étaient pas interdits non plus. Il leur était même conseillé de bien connaître la Loi pour bien élever leurs fils. Mais elles n’étaient pas tenues aux trois pèlerinages d’obligation ( Ex 23,17 ).
La vie de la femme se passait essentiellement en travaux
domestiques : cuisine, lessive, ménage bien sûr, mais aussi filer et
tisser les étoffes, faire la farine et préparer le pain, aller chercher l’eau
au puits ou à la fontaine, etc. Elles étaient donc, comme dans toute société,
indispensables aux hommes : Si 36,29-30. Moyennant quoi on trouve dans l’Ancien Testament un véritable
florilège de la misogynie : cf. livre des Proverbes (
21,9.19 ; 27,15 ), mais aussi Siracide ( ex : Si 25,15-26 ;
42,12-14 ). Le prophète Osée s’appuiera sur ses mésaventures conjugales pour en
tirer une comparaison au vitriol sur l’infidélité du peuple d’Israël envers son
Dieu. L’idéal féminin existe aussi, on le vante, mais il est conçu en fonction
du bonheur de l’homme : Prov 19,14 ; 31,10-31. Si 7,19 ;
9,1-9 ; 26,13-16 ; 36,26-28.
En Israël comme ailleurs, il y avait des couples qui
ne marchaient pas, mais comme la Bible est entièrement écrite par des hommes,
le regard n’est pas toujours très objectif … Le Siracide glisse rapidement sur
les défauts des hommes avant de se déchaîner sur ceux des femmes ( Si 25,13-26,
26,7-12 ). La définition de l’adultère n’était d’ailleurs pas la même pour les
hommes et pour les femmes : l’intérêt de la famille veut que l’adultère
féminin soit sévèrement puni, car la femme déshonore son mari et fait entrer un
bâtard dans la famille. En revanche, la mauvaise conduite de l’homme ne porte
pas atteinte à la famille, sauf s’il séduit une femme mariée ou fiancée, parce
qu’en ce cas il porte atteinte à la famille d’autrui…
Le sort de la femme répudiée n’était pas enviable.
La plupart du temps, elle devait retourner chez ses parents ; en revanche
elle conservait la garde des enfants, des fils jusqu’à 6 ans, des filles
jusqu’à leur mariage, et elle recevait une indemnité, ce qui refroidissait
parfois les désirs de divorce des hommes. Le divorce était donc un pis-aller.
LA NOUVEAUTE DU … NOUVEAU TESTAMENT
En schématisant à peine, la société Israélite, même
au temps de Jésus, était divisée, cloisonnée en catégories bien
distinctes : sur le plan des relations entre les peuples, il y avait les
Juifs d’un côté, les païens de l’autre. Sur le plan de la vie sociale, il
y avait d’un côté les hommes, de l’autre les femmes, les enfants et les
esclaves.
Or, le Christ va rencontrer indifféremment les
hommes et les femmes, les Juifs et les païens, les malades et le bien-portants,
les religieux et les prostituées, il va mettre en avant les enfants : le
message de l’Evangile affirme donc une liberté totale dans les relations
humaines, contestant ainsi radicalement les fondements très anciens de
l’organisation de la société juive, y compris dans sa dimension religieuse.
Jésus n’hésitera pas à laisser des femmes
l’accompagner ( Lc 8,1-3 ) ou à leur confier une mission : Jn 20,17.
L’Eglise naissante signale la place et le rôle joué par de nombreuses
femmes : Ac 9,36.41 ; 16,13-15.
Nous savons que les premiers témoins de la
résurrection du Christ sont les femmes : Mt 28,8-10 ; Jn 20,13. Elle
reçoivent le message de l’ange annonçant la résurrection, mais elles ne seront
pas crues pour autant : Lc 24,5-11.
Au fond, l’Evangile, en ouvrant une brèche dans
l’organisation socio-religieuse de l’époque, annoncera une certaine
complémentarité homme-femme : bien qu’en principe est juif l’enfant né
d’une mère juive, c’est Joseph et non Marie qui est de la descendance de David
et qui donne donc sa légitimité au titre de « fils de David » donné à
Jésus. Détail révélateur : les Evangiles rapportent deux
annonciations différentes : chez Matthieu, l’évangéliste juif, l’ange de
Dieu ( autrement dit Dieu lui-même ) apparaît à Joseph ( Mt 1, 18-21), tandis
que chez Luc, l’évangéliste grec, l’ange Gabriel apparaît à Marie ( Lc 1,26-38
). Contradiction ? Pour ma part, je penche plutôt pour la complémentarité.
La logique des textes bibliques n’est pas la nôtre.
Jésus, célibataire, va élargir la notion de famille.
Les trois évangiles synoptiques rapportent cet épisode de la rencontre de Jésus
avec sa famille : on lui annonça : « ta mère et tes frères se
tiennent dehors ; ils veulent te voir ». Il leur répondit :
« ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et
qui la mettent en pratique » ( Lc 8,20-21 et // ). Cela ne veut
évidemment pas dire que Jésus dénie toute importance à la famille humaine.
Simplement, il donne une vision infiniment plus ample de la famille, du cercle
familial et du peuple de Dieu. Saint Paul développera abondamment ce thème :
les hommes sont frères en Jésus Christ, c’est la célèbre image paulinienne de
l’Eglise qui est un corps dont le Christ est la tête : Rom 12,4-5, 1 Co
1,12-13, Gal 3,28.
Décembre 2007 Philippe
BERNARD