Cycle 2003-04 : Groupe Biblique ; la Création 1ère Séance 


 5ème séance du 2-3 février 2004                                        Par le Père Philippe Bernard

ADAM, EVE, LE BIG BANG ET MOI 5

 

La rupture de l’unité humaine

( Gn 11 )

3) La dispersion des hommes ( 11,1-9 )

L’univers des récits précédents était assez restreint. L’épisode de la tour de Babel va s’atteler à l’explication d’un problème considérable : celui de la rupture de l’unité humaine. Pourquoi cette dispersion des hommes en peuples, nations, langues, non seulement différents mais si souvent, trop souvent opposés, voire ennemis ? Les récits des origines insistaient sur l’unité du genre humain, puisque, symboliquement parlant, tous descendaient des mêmes ancêtres. Ici, l’auteur biblique constate qu’il s’agit d’une unité déchirée, et il en cherche la cause. Son explication s’appuie sur une sorte d’« image d’Épinal » que nous allons tenter de déchiffrer.

La tour …Quelle tour ?

On sait que les Mésopotamiens plaçaient souvent leurs temples sur une tour à étage, appelée Ziggourat. Celle de Babylone, consacrée au dieu national, Mardouk, portait le nom de « temple du fondement du ciel et de la terre ». Voici ce qu’en disent les archéologues :

- Cette tour était située dans une grande cour, d’environ 400 m de côté, dont les murs étaient percés de 12 portes. La tour était faite en briques ; elle avait une base sensiblement carrée, chaque côté faisant à peu près 90 mètres. La ziggourat avait sept étages. On ne connaît pas bien le mode d’accès aux étage supérieurs. Au sommet, le temple supérieur. La hauteur totale devait sans doute atteindre 90 mètres. Cette tour, qui devait être assez impressionnante pour les visiteurs, a été saccagée au VII° s par les troupes assyriennes.

Le texte biblique

C’est donc l’image de cette tour qui est prise dans le texte biblique comme symbole de l’idolâtrie mésopotamienne.

Lisons le texte de près :

v.1 : s’il en était besoin, on a là une nouvelle preuve de l’existence de différentes traditions dans ces récits, puisqu’au chapitre 10, les peuples ont déjà chacun leur langue : 10,5.20.31

v.4 : on sent là la trace d’une sorte d’impérialisme politico-religieux, dont Babylone sert d’exemple.

v.7 : à lire en parallèle avec 3,22 : comme il l’avait fait pour Adam et Ève qui avaient acquis la connaissance du bien et du mal, Dieu met à mal les projets des hommes, mais sans anéantir ceux-ci pour autant.

Dieu prononce donc un jugement sur cette civilisation urbaine orgueilleuse qui se dresse contre lui. Car la Ziggourat idolâtre de Babylone ne peut pas être le lieu de rassemblement des hommes : puisqu’elle manifeste leur arrogance envers Dieu, elle sera nécessairement le signe de leur dispersion. L’auteur biblique le montre en jouant sur le mot « Babel », artificiellement rapproché de la racine « balal », qui signifie « mélanger, confondre ».

Essayons de comprendre : nous savons tous qu’une langue est en évolution permanente, ne serait-ce que par la disparition ou l’apparition d’objets ou de concepts : aujourd’hui, si on parle de téléviseur en noir et blanc, de plume Sergent-Major, de jeton de téléphone, de radio transistor, de manivelle pour faire démarrer les voitures, les jeunes se demandent de quoi on parle. C’est aussi éloigné de leur vie que les diligences ou les arbalètes. A l’inverse, il y a moins de 50 ans, qui aurait compris de quoi on parlait si on avait prononcé les mots de logiciel, de station orbitale, de CD, de DVD, d’Internet, de vache folle, de légionellose, de traçabilité, de tremblante du mouton, de courrier électronique, d’appareil photo numérique, etc. ?

Et les langues sont d’autant plus en évolution lorsqu’il n’y a pas d’écriture pour les fixer. Il n’y a qu’à voir comment un enfant qui ne sait pas encore écrire déforme rapidement les mots. Aux temps bibliques, les groupes humains étaient peu nombreux ( un exemple : à l’époque de Jésus, on estime que la population de Jérusalem ne devait guère dépasser 30 ou 40 000 habitants, soit l’équivalent de la paroisse st Joseph ). De plus, ces groupes humains avaient la plupart du temps peu de contacts les uns avec les autres, voire ignoraient carrément leur existence réciproque : les habitants de Babylone ou de Jérusalem devaient probablement ignorer l’existence des Gaulois, je ne parle même pas des Esquimaux ou des Papous … Même à supposer qu’il y ait eu au départ une langue universelle, il aurait suffi de quelques générations pour que selon les groupes humains, cette langue à la fois évolue et se multiplie à l’infini. Regardons ce qu’est devenu aujourd’hui le Français tel qu’il est parlé en Louisiane, au Sénégal ou au Québec, sans parler du langage des jeunes ou des cités …

D’où la perplexité de l’auteur biblique : pour expliquer ce phénomène qu’il constate, il en cherche l’origine dans une réaction de Dieu à un comportement humain.

Mais le rêve d’unité est toujours là. Pour l’homme de l’Ancien Testament, la réunion des peuples du monde ne pourra se faire qu’autour de Dieu reconnu à la fois comme seul Dieu et comme Dieu universel. Le prophète Isaïe décrira cette réconciliation universelle sous la forme d’un pèlerinage des peuples vers le temple de Jérusalem : celle-ci est donc l’antithèse de Babel. Car le projet de Dieu est bien là : « je viens pour rassembler toutes les nations et toutes les langues ; elle viendront et verront ma gloire » ( Is 66,18 ). Et, environ six siècles avant Jésus, Isaïe a un langage missionnaire au sens où on l’entend aujourd’hui, autrement dit « aller vers » et non pas « faire venir » : « en outre j’enverrai de chez eux des rescapés vers les nations (…) et les îles lointaines qui n’ont jamais entendu parler de moi, qui n’ont jamais vu ma gloire, ils annonceront ma gloire parmi les nations » ( Is 66,19 )

Attention, danger…

Évidemment, on voit bien le danger : un rassemblement de tous les peuples autour de Dieu, très bien, on ne peut qu’adhérer à un tel rêve, et tout faire pour qu’il devienne réalité. Mais le risque est de faire de ce rêve spirituel un rêve politico-militaire, et ce d’autant plus que les images de forteresse, de citadelle, sont très souvent utilisées dans les Psaumes pour parler de Dieu. Exemple : Ps 18,2-3.32, tout va bien. Mais – et parce que c’est la conception biblique des choses – l’auteur ajoute tout de suite le v.4. La fin est plus délicate ( vv. 44-51 ) Rassembler les peuples autour du Seigneur de l’univers, oui. Les rassembler sous l’autorité du roi d’Israël, si à l’époque cela semblait évident, aujourd’hui on voit les choses autrement. Car il y a là toute l’ambiguïté de la notion de « peuple choisi », de « peuple élu ». En Israël, le Roi est en quelque sorte le fils adoptif de Dieu, le « messie ». Il est le bénéficiaire du trône de David qui est, en même temps, le « trône de la royauté du Seigneur sur Israël » ( 1 Ch 28,5 ). Voir par ex. Ps 89,19-30. En Israël, le roi est à la fois le chef militaire, le chef politique et le chef religieux. On comprend mieux à partir de cela les réticences de Jésus lorsque des gens veulent le faire roi.

Bien évidemment, nous, chrétiens, nous lirons tout cela en termes spirituels, en disant que tous les hommes ont vocation à faire partie de ce peuple. En dehors de l’actualité du monde d’aujourd’hui, quand nous disons « Jérusalem », nous pensons : Jérusalem céleste et non pas : capitale historique du peuple juif. Nous pensons à ces mots de l’Apocalypse : il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne, et il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu. Elle brillait de la gloire-même de Dieu ( Ap 21,10-11 ) Mais ce n’était pas forcément toujours comme cela que le voyaient les auteurs bibliques. Quelques exemples dans les Psaumes : le Ps 9 peut être lu des deux manières. Le Ps 15,1-3 donne bien la dimension spirituelle. On ne peut qu’adhérer au très beau Ps 67. On peut être perplexes devant certaines lectures qui pourraient être faites de la finale du Ps 137 …

Babel aujourd’hui

Quoi qu’il en soit, cet épisode de la Tour de Babel est, à mes yeux, terriblement actuel : en effet, dans les premiers récits de la Création, nous avions vu que Dieu confiait toute la terre à l’être humain, avec pour mission de la soumettre, de la gérer. Dispersion sans doute, mais tous les hommes étant unis et parlant le même langage, dans tous les sens du mot. Aujourd’hui, le progrès technique permet de voir les choses à l’échelle de la planète, et notamment de programmer et réaliser des travaux gigantesques ( travaux sur des grands fleuves asiatiques, construction de villes à partir de rien comme Brasilia, plate-formes de forage pétrolier en mer, etc.). Cela représente beaucoup d’argent. Cela éveille les appétits de pouvoir. Il n’y a qu’à voir comment la France – chacun en pensera ce qu’il veut sur le plan moral et sur le plan politique – comment la France s’est pliée en quatre pour accueillir le président chinois la semaine dernière. Ce n’est pas pour rien que les hommes politiques – quels qu’ils soient – lors de leurs déplacements à l’étranger et notamment dans des pays dits en voie de développement, emmènent dans leurs bagages industriels et entrepreneurs.

Le danger, on le voit bien, peut être le suivant, et là on retrouve Babel : soif de domination et sentiment de toute-puissance : ce sont les ressorts cachés des grands empires, quels qu’ils soient.

Et que nous dit le livre de la Genèse ? Que Dieu s’indigne : ce n’est pas cela qu’il souhaite pour l’humanité. Et il va, une fois de plus reconstruire, comme il l’avait fait avec Noé. Reconstruire à partir des humbles : ce sera l’appel d’Abraham, au chapitre suivant. N’oublions pas que la première promesse de Dieu à Abraham sera de rassembler toutes les nations dans sa descendance : en toi seront bénies toutes les familles de la terre ( Gn 12,3 ). Ce n’est pas pour rien qu’à Paris, une des principales instances qui rassemble pour une réflexion commune Juifs, chrétiens et musulmans s’appelle « la fraternité d’Abraham » …

En Église …

Pour nous, chrétiens, cette fraternité universelle commence à se réaliser à la Pentecôte ( Ac 2 ). Primitivement, la Pentecôte était une fête agricole, mais dans les derniers siècles de l’Ancien Testament elle était devenue la fête du don de la Loi à Moïse sur le Mont Sinaï, donc la fête célébrant la naissance du peuple d’Israël. D’où le rassemblement de gens venus de partout pour ce qui était une des plus grandes fêtes juives de l’année. Et la douzaine de peuples cités par Luc, énumérés à peu près d’Est en Ouest avec la Judée ( la région de Jérusalem ) au centre, est sans doute sous la plume de l’auteur le symbole de la totalité du monde habité. On voit sans peine le lien entre cette célébration et la naissance d’un nouveau peuple de Dieu sous l’impulsion de l’Esprit Saint.

La Pentecôte est l’anti-Babel, puisque chacun entend dans sa propre langue proclamer les merveilles de Dieu. L’Église de la Pentecôte est le type-même d’une communauté ouverte, puisqu’il n’y a pas d’uniformité : chacun parle sa propre langue, mais tous se comprennent. L’unité n’est pas l’uniformité.

Le fait important de la Pentecôte, ce n’est pas que les apôtres, d’origine palestinienne, se mettent à parler des langues étrangères. Il est que tous ces étrangers, dans leur diversité, entendent dans leur propre langue proclamer les merveilles de Dieu : c’est rappelé trois fois dans le récit, aux versets 6,8 et 11. Tout se passe comme si Dieu posait lui-même les bases de l’évangélisation : ceux qui sont appelés à la foi n’ont pas à renoncer à leur langue ou à leur culture pour entrer dans l’Église. Au contraire : c’est par toutes les langues et toutes les cultures que Dieu veut être loué et béni.

Cette naissance de l’Église universelle qu’est la Pentecôte réalise en germe ce projet de Dieu, en attendant que, dans le monde à venir, se rassemble, comme dit l’Apocalypse, « une foule immense que nul ne peut dénombrer, de toutes nations, races, peuples et langues » ( Ap 7,9 )

 

 

AUTRES REGARDS BIBLIQUES SUR LA CREATION

Il n’y a pas que dans le livre de la Genèse que l’Ancien Testament évoque la Création. Et les auteurs bibliques l’évoquent sous deux aspects :

- la création au sens du monde matériel, de la nature

- mais aussi la création de la vie du monde, car pour l’homme de l’Ancien Testament, Dieu est omniprésent. Dieu agit, Dieu crée, Dieu fait vivre en permanence.

Dieu crée en permanence. L’Ancien Testament ne s’intéresse pas à la Création pour satisfaire la curiosité des hommes quant à la question des origines. L’Ancien Testament voit avant tout dans la Création un point de départ, non pas au sens chronologique, mais au sens spirituel : le commencement de la mise en œuvre, de la réalisation du dessein de Dieu. L’acte créateur est, ni plus ni moins, le premier des hauts faits du Seigneur. Il sera suivi de bien d’autres dans l’histoire d’Israël. Le tout culmine, on le sait, dans la sortie d’Égypte, dans la libération du peuple et son retour sur la terre de ses ancêtres Abraham, Isaac et Jacob. Il ne faut jamais oublier que tout l’Ancien Testament est écrit après la sortie d’Égypte. De même que nous, chrétiens, nous lisons toute la Bible avec comme point central la résurrection du Christ, l’Ancien Testament lit toute son histoire avec comme point central la sortie d’Égypte. La Pâque du Seigneur répondra à la pâque des Hébreux.

 

 

Les Psaumes

Ces prières, chantées au temple de Jérusalem, ont été composées sur un temps long, entre l’an 1000 et l’an 500 environ.

On y trouve de superbes hymnes au Créateur, mais le Créateur est rarement séparé du Dieu agissant dans l’histoire :

Ps 8 

Ps 19,2-7

Ps 33,6-11, 13-15

Ps 89,6-10, 12-13

Ps 90,2-4

Ps 104

Etc …

Et, pour terminer, l’image de ce Dieu de l’Ancien Testament est admirablement déployée dans le Psaume 136, appelé dans la tradition juive le Grand Hallel ( chant de louange ).