Cycle 2003-04 : Groupe Biblique ; la Création 1ère Séance 


 4ème séance du 12-13 janvier 2004                                        Par le Père Philippe Bernard

ADAM, EVE, LE BIG BANG ET MOI 4

IV . LECTURE DE GENESE 1 à 11 ( suite )

2. LA GENESE DE L’HUMANITE : DES ORIGINES AU DELUGE

( chap. 4 et 5 )

Les trois premiers chapitres de la Genèse nous ont donc raconté les origines de l’humanité, en la représentant symboliquement par un couple : Adam, l’être humain, et Eve, la vie.

Les chapitres suivants évoquent le déploiement de cette humanité en deux temps : depuis les origines jusqu’au déluge, puis du déluge jusqu’à Abraham. On passe, nous l’avons évoqué la dernière fois, par des généalogies où les ancêtres font preuve d’une longévité fabuleuse : 930 ans pour Adam ( 5,5 ), 912 pour son fils Seth ( 5,8 ), Le record : 969 ans est pour Methoushèlah, plus connu sous le nom de Mathusalem, et qui réussit la belle performance de devenir père à 187 ans ( 5,25-27 ). Mais la médaille d’or revient sans conteste à Noé, qui se mit à procréer à l’âge de 500 ans ( 5,32 ), au moins il avait mûrement réfléchi, mais qui mourut modestement à 950 ans. Et après ça, on s’étonne qu’il y ait des problèmes avec les retraites !

Remarquez, la Bible fait preuve d’une étonnante sobriété, puisque dans les traditions de Mésopotamie, la longévité des rois d’avant le déluge oscillait entre 241 000 et 456 000 ans ! De quoi rendre jalouse Jeanne Calment jusqu’aux siècles des siècles …

Comme pour les textes de création, nous allons trouver deux récits différents : le récit yahviste ( le chapitre 4 ) et le récit sacerdotal ( le chapitre 5 ), dans le bon ordre – autrement dit dans l’ordre chronologique - cette fois.

a)L’histoire sainte yahviste ( chap 4 )

Adam, «l’homme ». devient un nom propre ( 4,25 ). Mais il ne joue plus qu’un rôle secondaire, effacé par les généalogies de deux de ses enfants : Caïn et Seth.

On sait que, dans le monde biblique, le nom est une sorte de description de la personne qui le porte. C’est ainsi que les enfants du prophète Osée ( milieu du VIII° s ) recevront des noms difficiles à porter : « non aimé » pour l’un, car Dieu en veut à son peuple qui l’abandonne, et « pas mon peuple » pour l’autre, pour la même raison. On sait que Jésus, Yeshouah, signifie « Sauveur » …

Or donc, pour revenir à la Genèse, le nom de Caïn est un éponyme ( c’est-à-dire un personnage qui représente symboliquement l’origine du groupe dont il porte le nom ) : celui d’un clan, les Qénites, qui entrera dans la tribu de Juda ; Seth, lui, porte un nom connu par la littérature égyptienne : les Soutou étaient des tribus de bédouins installés dans le Sud de Canaan, près du territoire de Juda.

On l’aura compris, il ne faut chercher dans ces textes ni généalogie, ni chronologie au sens où nous l’entendons aujourd’hui. On ne cherchera pas plus dans ce chapitre des personnages historiques : on a seulement une représentation populaire et symbolique des origines de la civilisation. Nous avons, en 4,2, la juxtaposition de la vie pastorale et de la vie agricole ; la querelle entre Abel et Caïn est sans doute à lire dans le contexte de l’opposition traditionnelle entre les agriculteurs ( sédentaires ) et les bergers ( nomades ). Les anciens Israélites, encore nomades, projetaient probablement dans cette histoire leurs propres affrontements avec les Cananéens sur les territoires desquels ils passent avec leurs troupeaux. Eux sont les bons et les autres les méchants : si on les attaque, ils sont des victimes, s’ils écrasent les autres, ils défendent les droits de Dieu. Il faut bien le reconnaître, mis à part les prophètes ( ce qui n’est pas rien ), l’Ancien Testament aura souvent du mal à dépasser cette perspective.

Dans la descendance de Caïn, on trouve notamment Hénok ( 4,17 ), dont le nom signifie « inauguration, dédicace » et évoque la construction des villes. Une dernière anecdote est construite autour de Lamek, l’initiateur de la polygamie

( 4,19 ) : sa première épouse enfante deux fils dont les noms font image : Yabal, dont le nom signifie « conduire le bétail », est l’ancêtre des bergers ; quant à Youbal, son nom est quasi synonyme du yobel, la trompe qui appelle à la prière : il est l’ancêtre des musiciens. Quant à la seconde épouse de Lamak, elle enfante Toubel Qaïn, ancêtre des forgerons ( 4,22 ) : Qaïn veut dire forgeron et Toubal désigne une contrée d’Asie Mineure connue par sa métallurgie.

L’auteur de ces lignes n’écrit donc pas une reportage historique sur son peuple, il écrit une histoire sainte : son problème essentiel est celui des relations entre les hommes et Dieu, relations troublées par le péché.

C’est en ce sens qu’il faut lire l’histoire d’Abel et Caïn ( 4,2-16 ). La mort d’Abel le juste prend acte de la dureté des relations humaines, et préfigure le thème du Juste souffrant. C’est un thème que développera longuement le prophète Isaïe, et que l’on retrouvera évidemment avec grande force à propos de Jésus.

Le péché, qui est là à la porte de Caïn, le pousse à tuer son frère : la mort fait donc son entrée dans le monde, sous l’impulsion de l’esprit du Mal. Les mots du v. 10 ( la voix du sang de ton frère crie du sol vers moi ) et du v. 15 ( si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois ) sont très exactement empruntés au vocabulaire des rivalités entre tribus, on dirait aujourd’hui « vendetta », et montrent la dureté des relations humaines. N’oublions pas qu’en termes bibliques, le sang, c’est la vie, nous le reverrons avec Noé. La situation empirera d’ailleurs avec Lamek, le fils de Mathusalem : pour lui, la vendetta n’est plus limitée au septuple, mais devient illimitée (4,23-24 ). Rappelons-nous les paroles du Christ sur le pardon : Mt 18,21-22 !

Soyons lucides : il suffit de voir ce qui se passe dans beaucoup de coins du monde aujourd’hui, en Afrique notamment, mais pas seulement, pour se dire que tout cela n’est pas seulement du passé … Et du coup, cela nous amène à lire autrement qu’avec des hurlements horrifiés la fameuse loi du talion d’Ex 21,23-25 ( vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ) : elle apparaît, étant donnée l’Histoire, comme un remarquable progrès qui vise à limiter l’âpreté des vengeances tribales. Vu avec nos yeux, c’est largement insuffisant, mais c’est mieux que rien … Aujourd’hui encore, au Moyen-Orient

( c’est-à-dire dans le même pays ), mais aussi ailleurs, la loi qui domine est davantage : un coup d’épée pour un coup d’épingle, un coup de missile pour un coup de fusil … C’est cette loi du talion, qui est une sorte d’encadrement de la violence et de la vengeance, qui sera dépassée par Jésus : Mt 5,38-42.

On trouve dans ce récit, pour la première fois, un thème que l’on retrouvera souvent : celui du cadet préféré à l’aîné. Abel préféré à Caïn. Ici se révèle, se manifeste, le libre choix de Dieu, son désintérêt pour les hiérarchies humaines, et sa prédilection pour les plus petits : ce sera Isaac préféré à Ismaël, Jacob à Esaü, David à ses frères, etc.

Pour ce qui est d’Abel et Caïn, on peut évidemment s’étonner, voire s’offusquer de cette réaction de Dieu qui semble être une injustice, ou, à tout le moins, du favoritisme. Le texte ne donne pas de raison au refus de l’offrande de Caïn par Dieu. Mais Dieu ouvre un espace à Caïn pour discerner ce qui monte en lui, pour choisir entre la vie et la mort, pour être fraternel ou pour devenir une bête féroce ( vv. 6-7 ). Agir bien ou ne pas agir bien, c’est dominer le péché ou se laisser dominer par lui, ce péché qui est là, prêt à fondre sur l’homme. On connaît le choix de Caïn. Mais ensuite, Dieu revient et ouvre à nouveau le dialogue avec le premier meurtrier de l’histoire de l’humanité : « Où est ton frère ? ». Là encore, deux chemins sont possibles : reconnaître sa faute ou la nier, accepter sa responsabilité ou la refuser. Caïn nie la vérité ( « je ne sais pas » ) et il nie même la fraternité (« suis-je le gardien de mon frère ? » ). En tuant son frère, non seulement Caïn s’est comporté comme la bête tapie prête à sauter sur sa proie, mais de plus il n’a rien résolu : il va même être à son tour en danger d’être tué : il a faussé les relations qui le faisaient vivre. En tuant Abel, Caïn a déclenché une violence qui risque à tout moment de retomber sur lui. A toutes les époques, la violence engendre la violence …

A l’époque de la mise en forme de ces écrits, le Dieu d’Israël est le Dieu souverain, dont les motivations échappent à ses sujets. Bien plus tard, vers la fin du I° siècle de l’ère chrétienne, l’évangile de Matthieu ( 23,35 ) et l’auteur anonyme de l’épître aux Hébreux ( 11,4 ) présenteront Abel comme le premier homme à mourir en raison de sa fidélité à Dieu.

A noter qu’à la fin de ce récit yahviste, on trouve le nom de Dieu ( 4,26b ) ; le mot Seigneur correspond au nom propre YHWH, que la tradition juive, par respect, remplacera généralement par « Seigneur ». Dans d’autres traditions, la révélation de ce nom ne se fera qu’à l’époque de Moïse ( Ex 3 ).

 

b) L’histoire sainte sacerdotale ( chap. 5 )

Ce chapitre 5 est en fait la suite du récit sacerdotal interrompu en 2,4a ( comparer 1,26 et 5,1-2 ). A travers ces généalogies, qui jouent un grand rôle dans la tradition sacerdotale, le thème essentiel qui intéresse l’auteur est la continuité de l’histoire humaine, figurée ici par une généalogie qui va d’Adam à Noé. Le dernier sur la liste est donc le héros du déluge. On retrouve des noms en commun avec la généalogie yahviste, mais organisés différemment, peu importe. Un personnage se distingue : celui d’Hénok ( vv. 21-23 ); il vient au N° 7 d’une série de 10, et vit 365 ans, chiffre parfait d’une année solaire. Il évoque la permanence des fidèles adorateurs de Dieu ( v.24 ). Cette fidélité est récompensée par cet « enlèvement au ciel ».

3. La légende du déluge ( Gn 6,1-9,17 )

Nous avions, lors de la première rencontre, évoqué à gros traits le récit assyrien du déluge. Avant de se plonger, si j’ose dire ! dans le récit biblique du déluge, un petit rafraîchissement, toujours si j’ose dire … :

- Le héros, Gilgamesh, part à la recherche du secret de l’immortalité. Cette quête de la vie le conduit chez son ancêtre divinisé, Outa Napisthtim

( appelé aussi Atra Hasis ). Les dieux, las du bruit que faisaient les hommes, notamment par leurs roulements de tambours, avaient décidé de supprimer l’humanité. Prévenu par le dieu Ea de l’imminence de la punition divine, Outa-Napishtim avait construit un bateau en sept jours, et y avait embarqué : sa famille et sa belle famille, ses richesses, des provisions et des spécimens de toutes les espèces animales. Lorsqu’ avait retenti le signal annoncé par le dieu Shamash ( = le soleil ), le héros était entré dans le bateau et en avait fermé la porte.

Le déluge s’abat pour cesser le 7° jour : le bateau s’est arrêté sur le mont Nisir. Outa-Napishtim attend sept jours et envoie une colombe, en vain ; puis une hirondelle, en vain ; c’est le corbeau qui verra l’assèchement des eaux et ne revient pas. Aussitôt le héros offre un sacrifice aux dieux. Au terme de l’histoire, Outa-Napishtim et sa femme sont enlevés par un dieu qui les transfère au Paradis.

Nous allons bien évidemment retrouver dans le récit biblique à la fois ces légendes mésopotamiennes, et les deux traditions auxquelles on commence maintenant à être habitués : la tradition yahviste, rédigée vers le X° s, et la tradition sacerdotale, rédigée vers le VI° s. Mais cette fois je vous ferai grâce des détails, d’abord parce que c’est très compliqué ( les deux traditions sont imbriquées l’une dans l’autre ), ensuite parce que l’attribution des versets à l’une ou l’autre tradition ne change pas grand chose à la compréhension du sens de l’ensemble du texte.

On trouve tout d’abord l’affirmation de la durée limitée de la vie de l’homme ( 6,3 ) : 120 ans quand même, mais ça diminue …

On notera aussi des expressions très curieuses : « les fils de Dieu » du v. 2, les « géants » du v. 4. L’expression « fils de Dieu » est souvent employée pour désigner les rois. Quant aux géants, ils étaient connus dans la région d’Hébron ( la première capitale du roi David ). Les Egyptiens aussi attribuaient une très grande taille aux habitants de cette région. Le texte interprète donc les vieilles traditions en expliquant la disparition des héros antiques par la condamnation de leurs erreurs par le Seigneur. 

Reprenant la tradition babylonienne, mais aussi le souvenir plus large de cataclysmes climatiques, les auteurs bibliques vont attribuer la cause du déluge, non à des jalousies entre divinités, mais à un jugement porté par le Dieu unique. Et ils soulignent deux points :

1. au milieu d’une humanité pervertie ( thème que l’on retrouvera tout au long des siècles, jusque chez saint Paul notamment ), Dieu choisit Noé, le juste, pour permettre à l’humanité un nouveau départ.

2. Dieu conclut avec Noé une alliance, qui aura notamment pour clause l’interdiction de consommer du sang ( parce qu’il est le siège de la vie ), et pour symbole l’arc en ciel, signe de paix après la tempête.

Vv. 14-16 : la description ne correspond ni de près ni de loin à une forme de bateau ( pas plus que le récit babylonien d’ailleurs ). En revanche, elle se comprend parfaitement en fonction de l’architecture des temples. On notera en passant que, contrairement au récit babylonien où le héros referme lui-même la porte du navire, ici, c’est Dieu qui s’en charge ( 7,16 ) : signe d’une sollicitude de Dieu pour l’homme.

L’arche du récit est construite sur le modèle d’un sanctuaire à trois étages, comme le temple de Salomon. Dans l’épopée d’Atra-Hasis, c’était aussi un sanctuaire de forme carrée. Dans la version assyrienne, c’était une ziggourat, une sorte de tour, à sept étages. On a donc ici bien autre chose qu’un prototype de bateau antique : l’homme ne trouve son salut que dans une « arche » qui est, en fait, le modèle sacré sur lequel sont construits les temples ! Autrement dit, l’homme ne trouve son salut que dans la relation à Dieu et la reconnaissance de la toute-puissance de celui-ci. D’ailleurs, beaucoup plus tard, pour les premiers chrétiens, l’arche de Noé flottant sur les eaux symbolisera l’Eglise où Dieu rassemble les hommes.

7,2-3 : contrairement au récit de 6,19-20, où il ne s’agissait que d’assurer la survie des espèces, et où donc une paire suffisait, dans ce récit, on tient compte de la nécessité d’avoir des animaux purs, car certains seront sacrifiés.

7,11 : on retrouve ici la vision de l’univers de nos lointains ancêtres dans la foi : la terre et l’air sont entre deux masses d’eau.

8,1 : on retrouve le souffle de Dieu de 1,2

8,4 : le navire mésopotamien se retrouvait sur le mont Nizir, celui de la Bible se retrouve sur le mont Ararat. Ce terme correspond à une réalité géographique : il désigne les montagnes du Nord de l’Assyrie, le Sud du Caucase. Ce n’est pas pour autant qu’il faut forcément y envoyer des missions archéologiques …

8,7 : le corbeau, qui avait un rôle essentiel dans le récit babylonien, ne l’a plus ici : il laisse la place à la colombe. Le détail du rameau d’olivier est propre à la Bible.

8,21 : c’est un expression d’origine babylonienne, qui exprime l’accord de la divinité avec le sacrifice offert par l’homme. A noter que le récit biblique élimine la note quelque peu triviale du récit babylonien où les dieux, « comme des mouches, se rassemblent au-dessus du sacrificateur ». 

8,22 : Le serment de Dieu a pour objet la stabilité de l’ordre cosmique qui règle les saisons et dont dépendent les récoltes, ce qui est capital à cette époque.

9,1ss : le nouvel ordre du monde reprend le commandement primitif de la fécondité. Il autorise la consommation des animaux purs, sous réserver de ne pas consommer le sang. Ceci est propre à la culture des Hébreux : selon eux le sang contenait le principe de vie, l’âme, et consommer la viande sans saigner l’animal leur paraissait profaner la sainteté de la vie : cf. Lv 17,10-14, Dt 12,23-25. C’est bien évidemment l’origine et le sens de la viande casher.

9,12ss : c’est donc le don de l’Alliance. Son signe est inscrit dans le cosmos lui-même : c’est l’arc-en-ciel, phénomène senti comme une sorte de « sourire » de Dieu après l’orage qui symbolisait sa colère. En ce temps, accrocher son arc au mur était signe de temps de paix : l’arc-en-ciel est ce signe que Dieu accroche dans le ciel, sa tente.

Chacune des Alliances suivantes sera elle aussi marquée par un signe visible, lui-même signe du salut invisible : la circoncision pour Abraham choisi parmi les nations ( Gn 17 ), le bâton d’Aaron au Sinaï ( Nb 25 ), on pourrait dire aussi le corps et le sang du Christ : « le sang de l’alliance nouvelle et éternelle ».

On notera aussi - et le détail est d’importance – que l’alliance conclue avec Noé est sans exclusive ( 9,17 ) : elle est vraiment universelle. Dieu n’est pas seulement le Dieu des croyants, mais celui du monde entier. Ce sera moins vrai dans la suite de l’histoire sainte, avant de retrouver toute sa plénitude avec le Nouveau Testament.

- Le déluge : événement historique, mythe ou légende ? La portée religieuse des récits bibliques.

Il ne faut pas chercher dans ce récit un reportage sur un événement précis. Ce texte est d’un autre ordre. Lequel ? Légende ? Mythe ? Quelle différence entre les deux ?

La légende s’appuie sur des souvenirs du passé ( transformés, enjolivés, regroupés … ), le mythe traduit dans un récit une expérience humaine universelle.

Il y a une légende mésopotamienne du déluge, reprise par la Bible. De multiples expériences locales ont dû être fondues en un seul récit. Cette hypothèse a d’ailleurs un fondement archéologique, puisque des fouilles réalisées en Basse-Mésopotamie ont permis de retrouver, sous une couche de limon argileux, la trace d’une civilisation assez avancée. On comprend aisément que de telles inondations catastrophiques, amplifiées par l’imagination populaire, aient pu donner naissance à la légende d’un déluge universel. On retrouve cette légende vers l’Ouest ( le déluge grec est raconté dans les « Métamorphoses » d’Ovide ), et vers l’Est ( le déluge indien a pour héros Manou, le premier homme ).

Mais le genre littéraire du mythe peut aussi transposer sous forme de récit une expérience humaine universelle. C’est d’autant plus frappant pour l’imagination que cela correspond à un aspect angoissant de la condition humaine. La fatalité des catastrophes cosmiques, depuis les cyclones et les inondations jusqu’aux éruptions volcaniques et aux tremblements de terre, qui s’abattent sur les hommes sans raison apparente et semblent devoir anéantir la race, est une expérience qui donne aisément naissance à un récit mythique. La péril de destruction qui menace l’espèce humaine se retrouve dans toutes les civilisations, sous une forme ou sous une autre. Il est donc probable que derrière la légende mésopotamienne, reprise par la Bible, on trouve un thème beaucoup plus ancien et universel.

La Bible réinterprète tout cela à sa manière, en enlevant tout polythéisme et donc tout conflit entre puissances divines, conflit dont l’homme serait la victime innocente. On a affaire à un jugement de Dieu. Mais le salut accordé à Noé montre qu’en dépit du péché, Dieu veut que l’histoire continue.

Le récit biblique affirme que l’homme est un être responsable : le déluge n’est pas la conséquence d’un affrontement entre dieux, mais celle d’un comportement de l’homme. Ce qui était attribué aux caprices des dieux jaloux apparaît comme l’oeuvre juste du Dieu unique ; ressort un jugement divin qui frappe le pécheur et fait du juste la semence d’une humanité nouvelle. L’humanité n’est donc pas abandonnée aux coups d’un destin aveugle : en dépit de ses péchés, l’histoire est le lieu où se dévoile la miséricorde de Dieu qui veut la sauver.

On retrouvera cela chez les prophètes avec la notion de « petit reste » : le retour d’Exil du « Reste », au VI° s, apparaîtra non seulement comme un nouvel Exode, mais comme la reprise de l’œuvre de Noé au sortir de l’arche : « dans un amour éternel, j’ai pitié de toi, dit Dieu ; il en est de moi comme au temps de Noé, où j’ai juré que les eaux ne submergeraient plus la terre »

( Is 54,7ss ). Et on retrouvera cela aussi plus tard, avec les écrits de sagesse : « Noé fut trouvé parfait et juste ; grâce à lui un reste demeura sur la terre lorsque se produisit le déluge ; des alliances éternelles furent établies avec lui » ( Si 44,17s ).

Déluge et Nouveau Testament : nous avions déjà noté le peu de références à l’historie d’Adam et Eve dans le Nouveau Testament, hormis l’épître de saint Paul aux Romains. Il en est de même pour le déluge : un texte dans l’Evangile de Matthieu 24,37-38 ), avec son parallèle chez Luc ( 17,25-27 ), pour mettre en parallèle le jugement du monde pécheur au moment du déluge avec la venue à l’improviste du jugement dernier, et deux courtes références dans les épîtres de saint Pierre ( 1 P 3,20-21 et 2 P 2,5 ) : là encore, ce ne sont pas les « événements » les plus spectaculaires de l’Ancien Testament qui sont repris dans le Nouveau.

4.-La rupture de l’unité humaine ( Gn 9,18 – 11,32 )

On sait qu’aux yeux des Israélites, les patriarches ( voir Abraham ) étaient originaires de Mésopotamie. Il n’est donc pas étonnant de constater que, dans l’histoire biblique, c’est à partir de ce pays que la race humaine et la civilisation sont censées se répandre dans le monde entier ( monde connu de l’époque évidemment ). Les auteurs bibliques affirment donc l’unité de l’espèce humaine, divisée en groupes à partir d’une souche commune.

1) Les fils de Noé.

Ils sont au nombre de trois : Sem, Cham et Japhet. D’après le récit, ils sont à l’origine du peuplement de la terre ( 9,18-19 ).

Noé, dont le nom signifie « consolateur, celui qui réconforte », Noé était devenu, lors du déluge, l’initiateur de la navigation. Par la suite, il devient l’initiateur d’une culture nouvelle : celle de la vigne ( 9,20 ). Notons au passage que la culture de la vigne s’est effectivement développée, dans l’Orient ancien, à partir d’une région voisine du mont Ararat de la Bible, lieu légendaire d’arrivée de l’arche de Noé ; or, c’est une région où la vigne croissait spontanément à l’état sauvage.

Cette découverte de la vigne et de ses produits donne lieu en 9,20-27 à une anecdote symbolique qui met en scène les fils de Noé : Sem ( ancêtre des Israélites ), Japhet ( ancêtre des Philistins ) et Canaan ( éponyme des Cananéens, remplacé ici par Cham, déclaré père de Canaan ). L’univers est donc limité à la portion de territoire où vivent les Israélites au temps des auteurs du récit. Celui-ci place les trois populations de la « terre promise » dans leur situation particulière dans le dessein de Dieu : deux fils sont bénis, le troisième est maudit. A travers le geste de Cham, il faut lire en filigrane les reproches adressés par les Israélites à leurs voisins les Cananéens, à qui ils reprochaient des moeurs conjugales un peu libres et aussi leur tendance à l’homosexualité. Quant aux Philistins, ils eurent de très bonnes relations avec David avant la conquête de Jérusalem, tandis que les Cananéens devenaient une population soumise.

Revenons à notre affaire de vigne : contrairement à ce qui s’est passé avec Abel et Caïn, ce n’est plus une rivalité fraternelle qui compromet l’harmonie de la vie humaine, c’est un problème de relations entre générations. La vigne et le vin font partie de la Création, ils sont donc des dons de Dieu. Du vin, le Ps 104 dit qu’il »réjouit le cœur des humains ». Mais le livre des Proverbes mettra les hommes en garde contre les conséquences des excès de consommation ( Pr 23,31-34 ) … Toujours est-il que Noé, l’homme juste, se retrouve ivre dans sa tente, après s’être débarrassé de ses vêtements, inconscient de ce qu’il fait. Mais le texte n’insiste pas sur une éventuelle faute de Noé, il insiste sur le comportement de ses fils. Car la nudité de Noé dévoile sa faiblesse, sa fragilité : on a déjà vu à propos d’Adam et Eve que la notion de nudité est davantage liée à la faiblesse qu’à la pudeur. C’est donc une image nouvelle et dérangeante de Noé qui apparaît. Quand on voit ainsi un homme nu, donc en situation de faiblesse, on a le choix entre la protéger et la dévoiler.

Or, quand Dieu voit la nudité, il donne des vêtements pour revêtir la faiblesse : souvenez-vous des tuniques de peau que Dieu confectionne à Adam et Eve en 3,21.

L’attitude de Sem et Japhet est décrite avec minutie : ils apportent beaucoup de soin pour à la fois recouvrir et à pas voir la nudité de leur père ( v. 23 ). Les deux frères unis dans le refus de voir la faiblesse de Noé seront ensuite les deux frères bénis par Noé et unis dans la fraternité. Noé juge les deux attitudes à son égard, et on trouve le couple classique « bénir – maudire » ( vv. 24-25 )

La bénédiction paternelle ( comme la malédiction d’ailleurs ) est un genre littéraire conventionnel. Elle atteint un chef de lignée et se réalise en ses descendants. Les narrateurs de l’histoire sainte l’utilisent de la manière suivante : ils ont sous les yeux une situation donnée ; ils situent dans le passé une bénédiction ou une malédiction qui explique la situation actuelle. Ici, l’auteur de cet épisode vinicole a expliqué pourquoi il faut se tenir à l’écart de Canaan.

2) La carte des peuples ( 10 )

Il s’agit en fait d’une sortie de tableau de géographie savante, à la mesure de l’horizon et de l’époque où il a été rédigé. Son horizon ne dépasse pas celui des peuples qui étaient connus en Israël au VI°s avant notre ère, du plateau d’Iran aux rives de la Méditerranée, de la Nubie à l’Arabie méridionale et au golfe persique. Dans ce cadre le classement des peuples est fait selon des critères pratiques. Le procédé des éponymes, qu’on a déjà rencontré ( on attribue à chaque groupe un ancêtre du même nom ) est systématiquement employé. Quand on lit : « Canaan engendra Sidon, son premier-né » ( 10,15 ), il faut traduire : « les Cananéens eurent pour métropole la ville de Sidon ».

Dans cette liste d’ancêtres, sont donc mélangés les noms d’individus, les noms de peuples et de tribus, sans compter les noms de villes ( Ninive, Akkad, Babel, Assour … ) et de régions ( Kaftor : la Crète ; le pays du Sud : le Sud de l’Egypte, etc ). Là encore, il ne faut pas compter sur ces textes pour faire de la recherche généalogique !

Les trois fils de Noé représentent donc symboliquement les trois groupes humains qui, selon les Israélites, composaient l’humanité :

- leur propre groupe, béni par Dieu, les Sémites. Sem veut dire « le Nom », celui qui connaît et garde le nom, c’est-à-dire la présence de Dieu.

- À travers Japhet, on annonce les peuples méditerranéens (cf. v. 5 )

- Les Canaéens qui occupaient la Terre Sainte avant sa conquête par les Israélites.

A partir de là, l’intérêt va se concentrer sur le petit groupe d’hommes dont naîtra Abraham. De même que dix générations conduisaient l’histoire des origines jusqu’au déluge ( Gn 5 ), de même dix générations la conduisent de Noé à Abraham ( 11,10-26 ).