Cycle 2003-04 : Groupe Biblique ; la Création 1ère Séance 

3ème Séance du 8-9 décembre 2003                                                               par Père Philippe Bernard

ADAM, EVE, LE BIG BANG ET MOI  / 3

IV. LECTURE DE GENESE 1-11

1. Aux origines ( chap. 1 à 3 )  ( suite )

 

3,1a : l’auteur ne donne aucune explication sur l’existence et l’origine du mal : il constate son existence comme un fait. Dieu place l’homme dans le jardin, le serpent y est aussi. Il n’est pas un dieu du mal à côté du Dieu du bien : le serpent est une créature. Mais il est une réalité, pas un symbole.

Ah, le serpent … Symbole de divinités de la fertilité chez les Cananéens, ravisseur de la plante de la vie éternelle dans l’épopée de Gilgamesh, symbole de puissances mauvaises dans les mythes mésopotamiens. Il faut dire qu’il vient de la terre, donc du monde des morts, et y retourne ! Il personnifie une puissance mauvaise, qui s’oppose au dessein de Dieu. A l’autre bout de la Bible, le livre de l’Apocalypse reprendra d’ailleurs la même symbolique : Ap 12,9.14-16.

Comment le mal s’est-il insinué dans la création que Dieu a faite ? L’auteur yahviste ne répond pas à cette question. Il prend acte de l’existence du Mal. Le Mal est pour l’homme une réalité à la fois incontournable et incompréhensible. Pas seulement pour l’homme biblique … Pour nous chrétiens, il n’y a qu’en Jésus qu’on peut chercher l’ouverture vers une réponse. On y reviendra.

 

Ce drame des origines se joue en quatre tableaux :

-         la tentation et le péché ( vv. 1-7 )

-         la comparution des coupables ( vv. 8-13 )

-         la sentence du Juge ( vv. 14-19 )

-         l’épilogue : les conséquences de ce qui s’est passé ( vv.20-24 )

 

vv.1-7 : une nouvelle fois, l’auteur utilise un jeu de mots : la ressemblance entre  arummîm (  nus du v.25 ) et arûm ( astucieux du v. 1 ). Séduits par l’astuce du serpent, l’homme et la femme vont acquérir un savoir qui, en fait, dévoilera leur nudité, leur faiblesse.

Comment le serpent s’y prend-il ? C’est très simple : il fait dire à Dieu le contraire de ce qu’il a dit : il suffit de comparer 2,16 et 3,1b. Il met en avant l’interdit, en oubliant le don. Dieu est présenté comme celui qui empêche de vivre et non pas comme celui qui permet la vie. La femme rétablit d’ailleurs tout de suite la vérité.

Vous serez comme des dieux : la voilà, la tentation fondamentale. Aujourd’hui encore d’ailleurs … Combien de publicités font-elles appel à la toute-puissance, au pouvoir ? Ce qui est condamnable, ce n’est pas tant l’acquisition de cette connaissance que la manière dont elle s’effectue, en violation de la prescription divine. Le résultat est inverse de ce que l’homme attendait : l’homme et la femme découvrent leur faiblesse, ils se cachent l’un à l’autre, comme tout à l’heure ils se cacheront devant Dieu.

Elle prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il mangea. On peut bien sûr faire une lecture anti-féminine de ce verset, c’est probablement un contre-sens : la femme est séduite la première parce que la féminité représente l’aspect fragile de tout être humain. En serrant le texte au plus près, on constate ceci : dans ce récit, la création de la femme est venue en dernier, et comme on repart en marche arrière, comme une dé-création, cela commence forcément par elle.

 

vv.8-13 : on notera d’abord cette image étonnamment familière utilisée par l’auteur, d’un Dieu qui se promène dans le jardin. Détail important : cette promenade a lieu au souffle du jour, à la brise du jour. Ce n’est pas une notation de météo : le souffle, c’est tout simplement le souffle de vie qui est celui de Dieu, celui par lequel il a créé l’homme en 2,7, donc le signe de la rencontre de Dieu et de l’homme !

Dieu leur demandant des comptes, l’homme et la femme vont d’une part fuir leurs responsabilités en se cachant, et d’autre part rejeter la responsabilité sur l’autre. Cela aussi, c’est de toutes les époques …

 

vv. 14-19 : Dieu se comporte comme un Juge, mais c’est paradoxalement un signe d’espoir : Dieu ne détruit pas l’homme, il ne dit pas « je ne veux plus rien avoir affaire avec toi ». Il ne se désintéresse pas de l’homme pécheur, et en même temps il ne fait pas comme si rien ne s’était passé. Nouveau jeu de mots : le serpent, le plus astucieux ( arum ) des animaux, devient le plus misérable

( arur ). On remarquera au passage que c’est le serpent qui est maudit par Dieu, et non pas l’être humain.

L’homme et la femme sont atteints dans ce qui fait leur être même ( mesurons ce qu’était la société où est écrit ce texte ! ) : le travail et la maternité. On retrouve la poussière d’avant le don de la vie par le souffle de Dieu ( 2,7 ). C’est bien comme une dé-création.

 

vv. 20-24 : voilà la femme qui reçoit son nom, et son nom est « vie ». Là encore, c’est un rapprochement de deux mots : hawwa ( Eve ) et hayya ( la vie ). Le nom donné à la femme n’est pas le simple féminin du mot « homme », comme il est traditionnel de nommer les femelles des animaux. La femme a sa personnalité et sa dignité propre. En outre, ce nom, « la vivante », est signe d’espoir : la vie continue malgré le péché et la limite humaine.

Observons que Dieu fait preuve de sollicitude envers les coupables : là où l’homme et la femme n’avaient trouvé que des feuilles de figuier, Dieu leur tisse de vrais vêtements … Dieu prend acte du nouveau savoir que l’homme a acquis, et prend des mesures autoritaires. Un mot sur les chérubins : connus également en Mésopotamie, ils étaient des génies en forme de taureau ou de sphinx qui gardaient symboliquement l’entrée des palais, des lieux saints ou même des trônes divins.

Voilà donc l’homme hors de l’Eden, mais vivant. Resituons cela dans la vie de l’auteur : qu’a-t-il en tête ? L’histoire de son peuple. On a galéré dans le désert, le quotidien n’est pas facile et l’avenir est incertain, mais on est vivants, c’est grâce à Dieu. Et être vivant est d’autant plus important qu’on est à une époque où la pensée biblique n’a pas le moindre embryon d’idée d’une résurrection des morts …

 

Ce qui est à noter, c’est qu’on ne va quasiment plus parler de cette histoire d’Adam et Eve dans le reste de l’Ancien Testament. On pourrait croire que les écrivains bibliques, et les prophètes en particulier, feraient fréquemment référence à ce récit des origines, à cette rupture de l’alliance avec Dieu. Eh bien, pas du tout. On trouve en tout et pour tout une très brève allusion dans le livre de la Sagesse, écrit en Egypte au 1° siècle avant le Christ. Pourquoi donc ? Peut-être parce que, sur le fond, ce que nous enseigne cette histoire, c’est que nous tombons tous, peu ou prou, dans l’infidélité à Dieu. Il suffit d’ailleurs à Israël de relire son histoire : c’est le peuple choisi par Dieu qui se fabrique un veau d’or

( Ex 32 ) ; c’est David, l’élu de Dieu, qui devient meurtrier et adultère ( 2 Sam 11 ) ; c’est le royaume d’Israël qui, à peine constitué, se divise ( 1 Rois 12 )… Et à chaque fois ce sera la même conclusion : Dieu maintient ses promesses, et tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, mais tout l’avenir sera marqué par la souffrance et par la mort.

 

Tout aussi remarquable est le fait qu’il n’est pas non plus question du péché d’Adam et Eve dans les Evangiles, sauf une allusion indirecte en Jn 8,44. Et rien dans le reste du Nouveau Testament, sauf – exception notable – un long parallèle entre Adam et Jésus, le nouvel Adam, dans l’épître aux Romains. Il ne sera pas non plus question de ce péché des origines dans le Credo de l’Eglise, que ce soit le symbole des Apôtres ou celui de Nicée-Constantinople.

 

Mais alors … Qu’en est-il du péché originel ?

N’étant pas spécialement théologien ( je suis là pour essayer de vous faire découvrir ce que des gens beaucoup plus qualifiés que moi ont travaillé ), je m’inspire ici beaucoup d’écrits de l’Eglise officielle  d’aujourd’hui ( notamment le « catéchisme pour adultes des évêques de France », et l’encyclopédie catholique « Théo » ) :

a)     Se dire que les hommes de toutes les époques paieraient les conséquences d’une faute commise par de lointains ancêtres il y a des dizaines de milliers d’années, cela ne serait  pas acceptable. D’ailleurs, l’Ancien Testament affirme très clairement que la culpabilité est strictement personnelle : Ez 18,19-23.

 

b)    Si nous partons du principe qu’Adam n’est pas un homme précis mais l’être humain en général, cela amène bien évidemment à voir les choses autrement.

 

c)     Tout être humain, quel qu’il soit, naît dans un monde marqué par le mal, par le péché. L’épreuve de la liberté de l’homme devant Dieu a mis en évidence la finitude et la fragilité humaines. Rêver d’une vie paradisiaque dans un monde sans problème relève d’illusions infantiles.

 

d)    Adam, symbole de toute l’humanité, fut pécheur. De toute éternité, Dieu voulait donner sa Vie aux hommes. De toute éternité, les hommes ont comme vocation de recevoir cette Vie qui vient de Dieu. Le péché originel, cela signifie qu’aucun homme n’est capable de vivre cette vie de Dieu par ses propres forces. L’homme est limité, et au lieu que son désir d’absolu le porte vers Dieu, l’homme tourne ce désir vers lui-même et du coup fait son propre malheur. Et la réponse ne pourra venir qu’en Jésus Christ : cf. Rm 5,15.17.19.

 

e)     Nous sommes en quelque sorte précédés par le mal, de par notre appartenance à la famille humaine, représentée par Adam. Nous recevons tous à la naissance une humanité blessée. Le petit enfant n’est évidemment pas pécheur à titre personnel ! Mais il est marqué  par ce péché originel : notre humanité, notre condition native, ne comporte pas, en elle-même, l’amitié avec Dieu et la participation à sa vie : seul le Christ peut nous les assurer. Le péché n’est pas le dernier mot : par le Christ, l’humanité s’est réconciliée avec Dieu, avec la Création et avec elle-même.

 

f)      On ne peut pas ignorer le Mal, ou Satan, en faire une simple « manière de parler ». En effet, Jésus, dont la vie reste, jusqu’à preuve du contraire, le modèle de la nôtre, Jésus a pris avec le plus grand réalisme le combat contre les Forces du Mal. Le Mal n’est pas pour lui une simple idée abstraite, une simple manifestation des limites de l’homme. Jésus y a vu une Force mystérieuse qu’il lui fallait affronter, afin de mettre fin à sa domination sur le monde. Comme Adam, Jésus est tenté, mais lui sort vainqueur de l’épreuve. Jésus introduit donc le principe de la victoire sur le mal dans l’histoire humaine.

 

 

Le péché d’Adam et Eve, fondamentalement, quel est-il ? Il est de transgresser l’interdit et de se vouloir tout-puissants. Ce rêve de toute-puissance, origine du péché, entraîne l’affrontement avec l’autre : on entre dans un processus d’action-réaction en chaîne, une dialectique maître-esclave sans fin : je te soumets, tu me soumets, et ainsi de suite. La fin de ce processus se contemplera en Jésus : étant Dieu, il aurait légitimement pu, Lui, revendiquer la Toute-Puissance : au contraire, il l’abandonne totalement : cf. Ph 2,6-11. Ce n’est pas pour rien que la mort de Jésus a un jardin pour décor... Au rêve de toute-puissance qui habite l’homme, Jésus répond par la proposition de l’amour. A la main de l’homme qui se tend pour prendre ce qui appartient à Dieu, Jésus répond en lavant les pieds de ses apôtres et en donnant sa propre vie : « ceci est mon corps livré pour vous ». Jamais la première communauté chrétienne n’a présenté Dieu comme un juge impitoyable qui aurait eu besoin de la mort de son Fils innocent pour expier, racheter le péché des hommes. Le mot « racheter » veut dire : libérer, délivrer, mettre en liberté ! Au baptême, le baptisé renaît de l’eau et de l’Esprit dans la vie divine de Jésus : c’est la conclusion de la profession de foi pascale : « Que Dieu tout-puissant, Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a fait renaître par l’eau et l’Esprit Saint, et qui nous a accordé le pardon de tout péché, nous garde encore par sa grâce dans le Christ Jésus, notre Seigneur, pour la vie éternelle » ( Missel romain )

                                                                  *

 

b) L’histoire sainte sacerdotale ( Gn 1 – 2,4a )

Quand l’auteur entreprend son récit, quatre siècles ont passé depuis le récit yahviste. Entre 587 et 538, le peuple est exilé à Babylone, la grande cité où l’on célèbre le dieu Mardouk. Il est donc en contact permanent avec les mythes mésopotamiens, qui racontent notamment comment les dieux ont créé le monde ( cf. première rencontre ). En réaction contre ces mythes, et pour soutenir la foi de ses frères, l’auteur entreprend d’écrire ce second récit de la création ( toujours le premier dans nos Bibles évidemment ).

Il évoque l’acte créateur de Dieu et la mise en place du monde où l’homme doit vivre, et il construit son récit comme une liturgie. On se rappelle qu’à Babylone, le récit de création dans le culte porté à Mardouk était lu dans le temple au moment de la nouvelle année. Le parallélisme entre les deux s’arrête là.

Le texte veut fonder la loi du sabbat ( le repos du 7° jour ) en faisant de l’action créatrice de Dieu le prototype du travail humain.

Huit œuvres de travail sont réparties sur ces six jours :

1. Séparation de la lumière et des ténèbres 1,3-5

2. Séparation des eaux d’en haut et des eaux d’en bas 1,6-8

3. Séparation de la mer et du continent 1,9-10

4. Surgissement de la végétation 1,11-13

5. Apparition des luminaires dans le ciel 1,14-19

6. Apparition des animaux dans l’eau et dans le ciel 1,20-23

7. Apparition des animaux terrestres 1,24-25

8. Création de l’homme 1,26-31

 

Les Hébreux divisaient le monde en trois régions : le ciel, la terre et les eaux. Nous les retrouvons ici retrouvons. Le récit yahviste commençait par la terre, le récit sacerdotal commence par le ciel et l’eau. Le récit yahviste commençait par la création de l’homme, le récit sacerdotal finit par là. En ce sens, ce second récit est beaucoup plus « moderne », plus proche de ce que disent les scientifiques d’aujourd’hui …

 

L’univers est ici un peu comme un gigantesque temple que Dieu élève pour sa propre gloire. Quand ce temple est prêt, il y place l’homme créé comme son image, selon sa ressemblance. Il faut noter que toute représentation d’images divines, qui manifesteraient un culte à des créatures divinisées, est donc interdite ( cf. les 10 Paroles en Ex 3,3-5 ) : cela est unique en son genre dans toute l’antiquité. La seule image de Dieu possible, ce serait un visage humain !

Petit détail à noter : les luminaires qui rythment le temps sont créés le 4° jour ( Mercredi donc ). Le temps est créé par Dieu, qui existe donc avant le temps …

 

1,1-2 : Quand Dieu commence à créer, n’existe que le chaos, un abîme, dont le nom en hébreu est très proche de celui de Tiamat, la déesse originaire dans la mythologie babylonienne. La différence, c’est que ce chaos est démythisé : là où le dieu Mardouk finissait par vaincre Tiamat, victoire de la divinité contre les puissances du chaos, ici, c’est la parole de Dieu ( Dieu dit ) qui est créatrice. On notera au passage que l’expression Dieu dit revient dix fois, ce qui n’est pas sans rappeler les dix Paroles, les dix commandements … Dieu a créé le monde comme il a créé son peuple au Sinaï.

 

On a vu que l’Esprit de Dieu est présent ( 1,1 ). En termes chrétiens, on peut même dire que le Christ est présent lui aussi, puisqu’en saint Jean on l’appelle le Verbe, la Parole de Dieu … Rappelez-vous ce qu’on dit dans le  Credo : « je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible … Jésus Christ, né du Père avant tous les siècles … engendré non pas créé … et par lui tout a été fait ». Une des préfaces de la messe affirme explicitement : « c’est par ton Fils bien-aimé que tu as créé l’homme ; et c’est encore par lui que tu en fais une créature nouvelle ». Pour prendre une image, l’Esprit et le Fils sont comme les deux mains du Père … L’Esprit de Dieu couvre les eaux au commencement du monde, comme il couvrira Marie de son ombre pour que Jésus prenne corps.

 

Au commencement, on a trois œuvres de séparation : Dieu met de l’ordre. Ensuite, quatre œuvres de peuplement : tout cela a pour but de construire un monde accueillant et organisé pour y recevoir l’homme. Dans la Bible, Dieu se fatigue pour accueillir l’homme dans les meilleures conditions possibles…

1,26-27 : l’homme est créé à l’image, à la ressemblance de Dieu, et il est créé homme et femme. On n’aura jamais fini de méditer cela …

1,28 : la première chose que fait Dieu une fois l’être humain créé, c’est de le bénir. Puis, tout est confié à l’homme, pour qu’il soit le gérant de l’univers qui appartient à Dieu. Même la sexualité est rapportée à cette mission divine.

L’auteur répète comme un refrain : Dieu vit que cela était bon, et il conclut : c’était très bon. Optimisme fondamental de la pensée biblique : tout cela s’est créé sans guerre, sans meurtre, sans conflit. Il n’y a aucun affrontement de forces du bien et de forces du mal. Cette vue des choses contraste évidemment avec les mythes babyloniens dont elle prend l’exact contre-pied. N’oublions pas que ce récit prend forme durant l’exil à Babylone … A première vue, ce poème de la création ( c’est bien de cela qu’il s’agit, et non d’un écrit historique, encore moins d’un document à ambition scientifique ), ce poème de la création semble tout bleu, tout rose, « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil ». Or l’auteur écrit en exil, dans un monde cassé. Malgré le mal, le mépris, la souffrance, l’injustice, il affirme haut et fort sa foi en un Dieu qui veut un monde beau et juste. Chapeau …