Concile Vatican II : quelques repères
11 Octobre 1962 – 8 Décembre 1965Le 25 Janvier 1959, le Pape Jean XXIII, élu à 77 ans, 3 mois plus tôt, crée la sensation en mettant en chantier une réforme du droit canon et en convoquant un Concile. A vrai dire, l’idée d’un Concile était dans l’air, mais les réticences ( de la Curie romaine surtout ) étaient fortes.
Pourquoi un Concile ? La raison est simple : que de changements dans la vie des hommes depuis 1870 ( Concile Vatican I ) !
De nombreuses guerres, dont les deux plus grandes de l’histoire humaine, 1914 et 1939, ont totalement bouleversé les données géopolitiques. Les conflits sont devenus mondiaux et non plus continentaux. La décolonisation et l’indépendance acquise par une centaine de pays. Une conscience mondiale avivée par le progrès des moyens de communication. Une cassure dangereuse entre l’Occident et le monde communiste. La clameur des pays en voie de développement, avec leur démographie galopante et leurs pauvretés. L’influence accrue des pays possédant l’énergie, le pétrole et l’atome. La peur née du sur-armement de certains pays.
Du côté chrétien, l’expansion missionnaire, lancée au XIX°s, devient adulte, avec des clergés autochtones un peu partout. La poussée oecuménique devient de plus en plus forte. La responsabilité grandissante des laïcs grâce aux mouvements d’Action Catholique bouleverse les rapports laïcs-prêtres. On prend conscience que souvent, même dans les pays soi-disant chrétiens, l’évangélisation était superficielle et limitée à une élite. Dans les missions lointaines, on supporte mal une centralisation excessive. La crise de 1905 dans l’Église de France a reposé la question des rapports Église-Etat. L’affaire des prêtres-ouvriers dit la distance qui s’est établie entre l’Église et une partie de la population.
Presque partout, l’athéisme pose problème. Les articulations entre des Églises locales et des pouvoirs politiques, hostiles ou étrangers aux perspectives chrétiennes ( en Europe de l’Est en particulier ), font difficulté. Un effritement de la famille et de toute autorité, un laminage des morales traditionnelles, une recherche du confort, de la facilité, du plaisir et surtout un désir universel de prise de parole modifient profondément la vie sociale et ont évidemment des répercussions sur la vie chrétienne.
Le nouveau concile sera donc affronté à une tâche extrêmement délicate : non pas, comme au Concile de Trente et même à Vatican I, condamner des erreurs, mais « promouvoir le développement de la foi catholique, le renouveau moral de la vie des fidèles, l’adaptation de la discipline ecclésiastique aux besoins et aux méthodes de notre temps » ( encyclique de Jean XXIII préparant le concile ). En ouvrant le concile, le Pape ose dire : « autre chose est la doctrine, autre chose est l’expression de cette doctrine qui, elle, peut changer ».
Ce concile va être effectivement, et pour la première fois, un concile vraiment universel.
En 1870, au concile Vatican I, il y avait 700 Pères conciliaires, tous de race blanche, à majorité européenne. A Vatican II, 3000 Pères convoqués. 93 nationalités, 136 pays. L’Europe ne représente plus que 38% des évêques, l’Amérique du Nord 13%, l’Amérique latine 22%, l’Asie 10%, l’Afrique noire 10%. Par contre le monde communiste était mal représenté, beaucoup d’évêques n’ayant pu obtenir leur visa ( 2 Hongrois sur 16, 20 Polonais sur 65, aucun évêque chinois ou nord-vietnamien … )
Autres nouveautés : le rôle des théologiens conseillers d’évêques, et la présence d’observateurs, clercs ou laïcs, catholiques ou non : c’est devant témoins que l’Église acceptait de s’interroger sur elle-même.
Les trois objectifs du Pape Jean XXIII étaient très clairs :
rapprochement avec les chrétiens non-catholiques,
rénovation de l’Eglise
et ouverture au monde.
Ce concile sera donc celui d’un triple dialogue : de l’Eglise avec elle-même, de l’Église avec les frères séparés, de l’Église avec les incroyants.
L’unanimité ne pouvait pas exister à une telle échelle, entre des évêques tellement différents. Effectivement, il y eut vite une « majorité » ( très large ) et une « minorité ». La majorité ( Suenens, Veuillot … ) était surtout sensible aux réalités du monde et aux nécessités de l’adaptation, ouverte au dialogue œcuménique. La minorité ( Ottaviani, Lefebvre … ), surtout représentée dans les pays de chrétienté : Italie, Espagne, Amérique Latine, était attachée avant tout à la stabilité de l’Église, sensible aux risques inhérents à tout changement, et très soucieuse de la sauvegarde du dépôt intégral de la foi. Cette minorité avait forcément tendance à confondre la formulation avec la Révélation elle-même. Mais il ne faut pas oublier que c’était une toute petite minorité ( ex. : la constitution sur l’Église « Lumen Gentium » : 2151 voix pour, 5 voix contre. Décret sur l’œcuménisme : 2137 voix pour, 11 voix contre. Même la constitution sur la liturgie, qui sera une des sources de difficulté par la suite, est massivement approuvée par les Pères : 2147 pour, 4 contre ).
L’ŒUVRE DU CONCILE
Seize textes.
Quatre CONSTITUTIONS ( textes les plus fondamentaux et doctrinaux ) :
1. Constitution dogmatique sur l’Église LUMEN GENTIUM
C’est le texte fondamental de Vatican II. L’Église, renonçant à donner d’elle-même une définition exclusivement hiérarchique, juridique et institutionnelle, se présente comme un peuple rassemblé par Dieu. Ce peuple, dans lequel chacun a une responsabilité, tend à la rencontre avec Dieu, et il a vocation à s’étendre à tout le genre humain.
2. Constitution sur la liturgie SACROSANCTUM CONCILIUM
C’est le texte qui a eu les conséquences les plus visibles : il appelle à la participation pleine, consciente et active de tous les fidèles à la liturgie. Dans ce but, il restaure l’usage de la langue vivante. Il remet au centre de toute liturgie la célébration de la mort et de la résurrection du Christ.
3. Constitution dogmatique sur la Révélation divine : DEI VERBUM
La question centrale est : comment les chrétiens peuvent-ils accéder à la vérité que Dieu révèle ? Le texte axe sa réponse sur la Bible, l’Esprit Saint et l’Église : l’Ecriture sainte contient ce que Dieu a voulu transmettre à l’homme ( la révélation au sens strict s’achève avec le dernier apôtre ). Grâce à l’Esprit, la Tradition de l’Église permet de puiser dans cet enseignement.
4. Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps : GAUDIUM ET SPES
C’est sans doute le texte le plus original de ce concile, et le plus révélateur d’un état d’esprit : il s’appuie sur une vision très large de l’homme et de l’univers dans lequel il vit. A partir de là, le texte a pour objectif de nouer un dialogue entre l’Église et le monde contemporain sur toutes les grandes questions à travers lesquelles se joue le sort de l’humanité : vie personnelle et sociale, culture, problèmes économiques et politiques, sauvegarde de la paix …
Neuf DECRETS, sur des sujets bien déterminés :
Décret sur l’oecuménisme UNITATIS REDINTEGRATIO1. 1.
Malgré sa prudence, c’est la première prise de position officielle de l’Église en faveur de l’oecuménisme. Le texte appelle à une unité qui ne soit pas un pur alignement sur Rome : c’est une charte du dialogue œcuménique.
2. Décret sur les Églises orientales catholiques ORIENTALIUM ECCLESIARUM
C’est une question très complexe, car, bien qu’ayant les mêmes rites, certaines de ces Églises sont unies à Rome et les autres non. Le texte appelle à l’unité de tous les chrétiens et rappelle les valeurs propres aux traditions des Églises d’Orient.
Décret sur les moyens de communication sociale INTER MIRIFICA3. 3.
C’est le texte ayant recueilli la plus faible majorité. C’est un texte qui n’est pas forcément très au point. Il reconnaît aux moyens de communication sociale le rôle de « place publique » du monde moderne.
4. 4. Décret sur la charge pastorale des évêques CHRISTUS DOMINUS
Il précise ou met en place les structures qui permettent à chaque évêque d’être à la fois responsable de son diocèse et, collégialement avec le Pape et les autres évêques, co-responsable de l’Église universelle. C’est ce texte qui institue le synode des évêques.
5. 5. Décret sur la formation des prêtres OPTATAM TOTIUS
Ce texte renvoie à chaque conférence épiscopale nationale le soin de mettre en place un programme adapté à la formation de ses prêtres ( il n’y a donc plus d’uniformité absolue entre séminaires ). Il insiste sur la formation biblique et patristique des futurs prêtres, et sur l’ouverture de leur esprit au monde dans lequel ils seront appelés à servir l’Église.
6. 6. Décret sur le ministère et la vie des prêtres PRESBYTERUM ORDINIS
C’est un rappel vigoureux de la spécificité de celui-ci : par leur baptême, tous les chrétiens participent au sacerdoce du Christ, mais le prêtre participe à l’autorité-même du Christ pour bâtir son Église : c’est dans l’accomplissement de cette tâche qu’il doit chercher la sainteté, et non à la manière des moines, davantage consacrés à une relation directe avec Dieu.
7. 7. Décret sur l’adaptation et le renouveau de la vie religieuse PERFECTAE CARITATIS
C’est un appel à la rénovation et à l’adaptation de la vie religieuse en s’appuyant sur les sources des institutions : l’Evangile et les intuitions du fondateur.
8. 8. Décret sur l’apostolat des laïcs APOSTOLICAM ACTUOSITATEM
Il invite à la création de conseils de laïcs dans la vie de l’Église pour qu’ils puissent y exercer leur part de responsabilité. Parallèlement, le décret encourage les laïcs catholiques à prendre leurs responsabilités dans la société.
9. 9. Décret sur l’activité missionnaire de l’Église AD GENTES
Dépassant l’appel traditionnel à la mission lointaine, le texte invite toute l’Église, là où elle est, à évangéliser : annoncer à tous les peuples, à tous les pays, à toutes les cultures, le bonheur que Dieu promet à l’homme et qu’il lui assure en Jésus-Christ.
Trois DECLARATIONS souvent plus générales :
1. 1. Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes NOSTRA AETATE
Reconnaissance par l’Église des valeurs portées par les religions non chrétiennes. Appel au dialogue fraternel, accent mis sur le lien fondamental entre juifs et chrétiens.
2. 2. Déclaration sur la liberté religieuse DIGNITATIS HUMANAE
Le concile déclare que toute personne a droit à la liberté religieuse, et qu’il est du devoir des pouvoirs civils de protéger cette liberté. Le texte s’oppose à toute inquisition, à toute dictature. C’est, avec la Constitution sur l’Église, le texte le plus contesté par Mgr Lefebvre et ses disciples.
3. 3. Déclaration sur l’éducation chrétienne GRAVISSIMUM EDUCATIONIS
Ce n’est pas le texte le plus élaboré de ce concile. Primitivement centré sur l’école catholique, en fin de compte il situe l’école catholique dans sa finalité et en même temps reconnaît la pertinence d’autres chemins d’éducation.
ESQUISSE DE CONCLUSION SUR CE CONCILE …
« On a donné la parole de l’Église, alors que sous le règne de Pie XII, on se contentait de répercuter la parole papale » : ces mots du P. Congar, théologien observateur à Vatican II, résument assez bien la situation.
Quelques accents donnés par ce concile ont eu et gardent une influence durable :
1. - le renouveau liturgique : la participation plus active aux sacrements ( préparation, célébration ) est un des fruits les plus visibles de Vatican II.
2. - La place redonnée à la Parole de Dieu, tant dans la liturgie que dans la catéchèse
3. - Le renouvellement de la vie interne de l’Église : les chrétiens réalisent davantage que l’Église, c’est eux , avec tous les risques d’ambigüités que cela peut parfois comporter.
4. - La place de l’Église dans le monde : c’était la première fois que l’Église s’adressait au monde entier autrement que pour lui donner des ordres ou des leçons. L’Église a intégré les notions de Droits de l’homme, a plaidé pour la justice et la solidarité, elle s’est ouverte au dialogue avec les autres chrétiens, avec les membres d’autres religions, avec les non-croyants.
Ceci étant dit, le monde a beaucoup changé depuis ce concile. De nouveaux défis sont apparus : drogue, chômage, pouvoirs médiatiques, maîtrise éthique des avancées technologiques, questions liées à ce qu’on appelle la mondialisation, montée des intégrismes religieux …
Vatican II n’avait pas prévu et ne pouvait pas prévoir cela. Mais ses intuitions majeures : respect de la personne, injonctions sur la justice et la solidarité, place à faire au dialogue communautaire, et recentrage sur la parole de Dieu révélée en Jésus-Christ, tout cela reste points de repère pour vivre dans le monde d’aujourd’hui. L’incarnation du Seigneur doit sans cesse entraîner celle de l’Église.
F. BECHEAU, « histoire des conciles » Ed. Christ source de vie, 1993
« Théo, encyclopédie catholique »