Formation St Jo : cycle 2004-2005
Par le Père Philippe BERNARD
Sur Les Pas de François d'Assise
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5ème Rencontre du 9 avril 2005
Seigneur, notre Seigneur, que ton nom est magnifique par toute la terre ! ( Ps 8,2 )
Ainsi, que personne ne fonde son orgueil sur des hommes, car tout est à vous : Paul, Apollos, ou Cephas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l’avenir, tout est à vous, mais vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu ( 1 Co 3,21-23 )
Nous sommes en 1219. Contre l’avis de certains de ses frères, qui craignaient pour sa vie, François d’Assise s’est donc embarqué pour la croisade. La cinquième, conduite par le roi Jean de Brienne. Mais François ne part pas pour convertir, pour baptiser : il part pour rencontrer, pour témoigner. Après quoi, il en est persuadé, Dieu seul sait quel chemin se déroule dans le cœur de l’homme … Sur le bateau qui le mène sur l’autre rive de la Méditerranée, on devine François, à sa manière très simple, annonçant l’Évangile à ses compagnons de voyage. Dans un merveilleux petit livre, « Exil et tendresse », le franciscain Eloi Leclerc imagine les rêves d’Olivier, un chevalier parti pour cette croisade. Durant la traversée, il a l’occasion d’entendre François parler de Dieu, de la vie. Et Eloi Leclerc écrit ceci : « couché sur le pont du navire, Olivier s’abandonnait, détendu, au mouvement de la mer qui le berçait. Il n’avait pas envie de dormir. Il regardait le vaste ciel et se laissait aller au rêve. Il remarqua que chaque fois que le bateau se redressait, le mât principal pointait vers une étoile éclatante. Il ne savait pas le nom de cette étoile. N’importe. Le ciel, la mer et tous ces hommes qui l’entouraient couchés dans l’ombre, lui semblaient ne plus faire qu’un. Un seul et même monde. Et si par impossible le mât avait effleuré, ne fût-ce qu’une seconde, la branche dorée d’une étoile, tout dans cet univers se serait mis à vibrer harmonieusement, le ciel, l’espace, la mer et le cœur des hommes, comme les cordes d’une viole sous l’archet. Pour la première fois, Olivier s’étonnait d’être au monde. Il en ressentait un étrange sentiment de bonheur et de gravité à la fois, qui le tenait éveillé. Il faisait bon. La paix était immense » (E. Leclerc, « Exil et tendresse » pp. 80-81 )
Nous sommes en 2005. Comment garder aujourd’hui un regard émerveillé, une capacité d’admirer, dans un monde si dur ? Dans un monde de violence, de loi du plus fort, de compétition à tout prix, d’égoïsme individuel et collectif, de course au profit sans aucune entrave, de destruction de la Création, dans ce monde-là, vouloir s’émerveiller, n’est-ce pas refuser la réalité, se réfugier dans le rêve ? N’est-ce pas aussi s’exposer à être broyé par la violence de ce monde ? C n’est pas forcément de gaîté de cœur que des parents doivent apprendre à leurs enfants à se défendre contre les agressions, quelles qu’elles soient …
C’est là que la vie de François peut nous toucher de près, peut nous concerner : c’est un homme qui n’a aucun illusion sur l’être humain. Il est parfaitement lucide, très exigeant, très réaliste, parfois très dur quant aux limites et au péché de l’homme. Et pourtant, il reste un homme émerveillé. A-t-il un secret ?
Cela ne peut se comprendre qu’à partir de ce que j’évoquais lors de la dernière rencontre, sur la vraie joie. Puisque Dieu est, le reste importe peu. « Le Seigneur Dieu qui nous a donné et nous donne à tous tout le corps, toute l’âme et toute la vie, qui nous a créés, rachetés et qui nous sauvera par sa seule miséricorde, qui à nous misérables et miséreux, putrides et fétides, ingrats et mauvais, nous a fait et nous fait tout bien » ( 1° Règle, 23,8 ). « Créés et rachetés » : François nous rappelle qu’on ne peut pas dissocier ces deux dimensions de l’action de Dieu : la Création et la Rédemption, le salut. Ce qui signifie que c’est ce monde-là, ces hommes-là que Dieu a créés, que Dieu crée, et qu’il veut sauver, c’est-à-dire amener à Lui. Nous avons trop tendance à oublier que la Création n’est pas seulement un événement du passé, remontant aux origines du monde, puis de l’humanité : la Création est un acte d’aujourd’hui. Malgré le péché de l’homme, c’est chaque jour que Dieu crée le monde et fait vivre les hommes. Tu leur reprends le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol, écrit joliment le psalmiste ( Ps 104,29-30 ). Dans un psaume que François réécrit à sa manière pour le Samedi Saint, il dit : « qu’exultent et se réjouissent en toi tous ceux qui te cherchent, et qu’ils disent toujours : « grand est le Seigneur ! » ceux qui aiment ton salut ». ( « Écrits » pp. 41-42 ) Voilà la source profonde de l’émerveillement. Source que nous avons tous à chercher et à rechercher.
Lorsqu’il a pris conscience de l’existence de cette source, François va sans cesse la prendre comme repère, comme boussole. Écoutons-le encore dans sa première règle :
« Tout-Puissant, Très-Haut et souverain Dieu, Père saint et Juste, Seigneur, roi du ciel et de la terre, nous te rendons grâce à cause de toi-même, parce que, par ta sainte volonté et par ton Fils unique et avec le Saint-Esprit, tu as créé toutes choses, spirituelles et corporelles, tu nous as faits à ton image et ressemblance. Nous te rendons grâces parce que, de même que tu nous as créés par ton Fils, de même, par le saint amour dont tu nous as aimés, tu as fait naître ton Fils et, par sa croix, son sang et sa mort, tu as voulu nous racheter de notre captivité. Et nous te rendons grâces parce que ce même Fils reviendra dans la gloire de sa majesté » ( 1 R 23 /1-4 )
Mais François sait parfaitement que dans la vie du monde et la vie des hommes, l’ombre le dispute à la lumière. Il faut donc être complet et ajouter que François conclut cette superbe envolée spirituelle en disant : « il reviendra dans la gloire de sa majesté envoyer les maudits, qui n’ont pas fait pénitence et qui ne t’ont pas connu, au feu éternel, et dire à tous ceux qui t’ont connu, adoré et servi dans la pénitence : venez les bénis de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé depuis les origines du monde ». Cette libre adaptation du chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu prouve, si besoin était, que François n’est pas un doux hippie, adepte du peace and love, dont la seule intuition spirituelle serait «tout le monde il est beau tout le monde il est gentil ».
S’émerveiller, c’est donc un acte de volonté spirituelle. Comme toujours, il nous faut aller en puiser l’inspiration dans la Parole de Dieu.
Si l’on regarde DANS L’ANCIEN TESTAMENT, on aura du mal à trouver le mot « émerveillement », trop abstrait. Par contre, on parle sans cesse des merveilles que Dieu fait. Toujours le côté concret, actif de l’hébreu biblique. Ces merveilles que Dieu fait, on en parle en racontant ce que Dieu a fait au cours de l’histoire de son peuple, mais aussi dans ce qu’il fait chaque jour, et cela produit donc des prières d’action de grâces. D’ailleurs, dans sa traduction de la Bible, A.Chouraqui appelle le livre des Psaumes « livre des louanges ». Exemple : le Ps 126,2-3 : on disait chez les païens : « Merveilles que fit pour eux le Seigneur ! » Merveilles que fit pour nous le Seigneur, nous étions dans la joie. L’action de grâces a une très grande place dans la Bible. Elle est un dimension essentielle de la foi d’Israël. L’action de grâces, c’est trois choses :
- prise de conscience de l’action de Dieu, des dons de Dieu : je regarde
- élan de l’âme devant cette générosité : je contemple
- et reconnaissance joyeuse devant la grandeur divine : je remercie
L’action de grâces est donc une réaction religieuse de l’homme découvrant quelque chose de Dieu, de sa grandeur, de sa gloire, de son action. A ce titre comme ailleurs, il est intéressant de comparer la littérature biblique avec la prestigieuse littérature religieuse des voisins de Mésopotamie. La civilisation mésopotamienne est une des grandes civilisations du Moyen-Orient ancien, et sa littérature a inspiré les auteurs bibliques de manière non négligeable. Lorsque l’on compare donc les deux littératures, parmi d’autres différences, on constate celle-ci : la Bible contient beaucoup d’actions de grâces, alors qu’elles sont exceptionnelles chez ses voisins. En schématisant un peu, Israël rend grâce au Seigneur pour ce qu’il fait pour l’homme, tandis que ses voisins craignent les dieux et essaient de se ménager leur bienveillance. Quelle est notre religion ?
Mais, dans l’Ancien Testament, Dieu ne se dévoile que progressivement, et on ne le connaît pas encore bien. Il faudra bien sûr attendre la révélation du visage de Dieu en Jésus pour pouvoir entrer pleinement dans l’action de grâces. C’est donc une louange à un Dieu encore lointain et mystérieux plus que l’action de grâces adressée à un Dieu personnel : Dieu ne s’est pas encore pleinement révélé. Il est vrai que la différence entre les différentes formes de prière n’est pas formalisée dans le monde biblique comme l’Église le fera par la suite : prière de louange, prière de demande, prière d’action de grâce … Un exemple : au retour de l’exil à Babylone, le peuple pose les fondations de la nouvelle Maison de Dieu, c’est-à-dire du nouveau temple, et cela donne l’occasion d’une grande fête : Dans la louange et l’action de grâce envers le Seigneur, ils se répondaient : « car il est bon, car sa fidélité dure toujours pour Israël ». Tout le peuple poussait de grandes ovations en louant le Seigneur à cause de la fondation de la Maison du Seigneur. Alors beaucoup de prêtres, de lévites et de chefs de famille parmi les plus âgés – ceux qui avaient vu la maison d’autrefois – pleuraient à haute voix, tandis qu’on posait sous leurs yeux les fondations de cette Maison-ci. Mais beaucoup aussi élevaient la voix en joyeuses ovations. Aussi le peuple ne pouvait-il distinguer les bruit des ovations joyeuses du bruit des pleurs populaires, car le peuple poussait de grandes ovations dont le bruit s’entendait très loin ( Esd 3,11-13 )
Dans l’Ancien Testament, l’émerveillement se dit de deux manières, souvent mêlées : la contemplation de la Création d’une part, celle de l’action de Dieu dans la vie des hommes d’autre part. Et Dieu vit que cela était bon, répète inlassablement l’auteur du poème de la Genèse. Mais c’est bien sûr surtout dans les Psaumes qu’on entend l’homme s’émerveiller. Morceaux choisis :
- Merveilles de la Création : Ps 8 ; 19,2-11 ; 65,10-14 ; 95,3-5 ; 104 …
- Merveilles que fait Dieu pour l’homme : Ps 9,1-5 ; 34,2-5 ; 40,6 ; 71,17-19 ; 98 ; 103 …
DANS LE NOUVEAU TESTAMENT, je choisis une approche parmi d’autres possibles : saint Luc, au début de son évangile, déploie trois chants d’émerveillement, d’action de grâce. Le chant d’émerveillement par excellence est probablement le « Magnificat », le chant de Marie. Mais on peut y adjoindre le cantique de Zacharie et le cantique de Siméon.
Ne l’oublions pas sinon on ne comprend rien à la rédaction des textes bibliques, le « Magnificat » ( Lc 1,46-55 ) que saint Luc met sur les lèvres de Marie est un texte entièrement composé de citations de l’Ancien Testament, citations provenant de livres très divers ( au moins 10 ). Le procédé était courant, et d’ailleurs François d’Assise le reprendra, on en a vu un exemple tout à l’heure, en écrivant des prières que l’on appellerait aujourd’hui des paraphrases de textes bibliques. La notion de « propriété littéraire » est une invention assez récente ... Le « Magnificat » souligne l’action permanente de Dieu en faveur des hommes, et il commence par des paroles de reconnaissance : mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit s’est rempli d’allégresse à cause de Dieu, mon Sauveur.
Le « cantique de Zacharie » ( Lc 1,68-79 ), mis par saint Luc sur les lèvres du père de Jean-Baptiste, est le frère jumeau du Magnificat, même si on y trouve des phrases originales. Lui aussi chante l’action de Dieu en faveur de son peuple, et commence par des paroles de reconnaissance : béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité son peuple, accompli sa libération.
Enfin, le bref cantique de Siméon ( Lc 2,29-32 ), qui est là encore une compilation de reprises quasiment mot pour mot d’un livre de l’A.T., le livre d’Esdras, que je citais tout à l’heure, ce cantique est là encore une action de grâce pour l’action de Dieu. J’insiste sur le mot « action » : la foi est un « croire », elle est aussi un « faire ». Dieu dit, Dieu fait. Dieu dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. A l’homme d’en …faire autant …
Autrement dit, l’émerveillement consiste à voir ce que Dieu a fait, et aussi ce que Dieu fait. Et ce n’est pas un hasard si la liturgie de l’Église a placé ces trois cantiques de l’Évangile de Luc dans la prière de chaque jour : le cantique de Zacharie à l’office du matin : les Laudes ; le Magnificat à l’office du soir : les Vêpres, et le cantique de Siméon à l’office avant le coucher : les Complies. La prière de l’Église, à la suite de celle de Jésus, est fondamentalement émerveillement. Elle s’appuie sur la reconnaissance, dans les deux sens du mot ( reconnaître et être reconnaissant ), que provoque dans le cœur de l’homme l’action de Dieu.
Jésus lui-même s’émerveille devant son Père. Au retour de mission des 72 disciples, la prière de Jésus est bien une prière émerveillée : il exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit : « je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits » ( Lc 10,21 )
J’évoquais il y a quelques instants l’arrangement personnel du texte biblique par saint François. Car la Parole de Dieu n’est pas quelque chose de figé. C’est une erreur grossière de parler des « trois religions du livre » en parlant, par ordre d’« entrée en scène » chronologique, du judaïsme, du christianisme et de l’Islam. Nous n’adorons pas, nous ne vénérons pas, nous n’acclamons pas un livre, mais une personne, Jésus, Verbe de Dieu, Parole de Dieu. Cette Parole est faite pour être intériorisée, ré-exprimée. François d’Assise va se livrer abondamment à cet exercice spirituel. En voici un exemple, cette prière pour les Vêpres du temps pascal, qui n’est rien d’autre qu’un Psaume intériorisé, revu et corrigé : « tous les peuples, applaudissez des mains, jubilez pour Dieu en cri d’exultation. Car le Seigneur est très haut, grand roi redoutable sur toute la terre ( tout ça, c’est du Psaume connu ). Car le très saint Père du ciel, notre roi avant les siècles, a envoyé d’en haut son Fils bien-aimé et il a opéré le salut au milieu de la terre ( ça, ce n’est pas dans les Psaumes, et pour cause ). Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte, que s’agitent la mer et sa plénitude, se réjouiront les champs et tout ce qui est en eux. Chantez-lui un cantique nouveau, chantez au Seigneur terre entière ( ça, cela peut être un psaume ) ( … ) Que la terre entière tressaille devant sa face, dites parmi les peuples : le Seigneur a régné par le bois » ( le bois de la croix évidemment ) ( « Écrits » pp. 39-40 ). On voit ici très bien comment François insère la vie du Christ dans le Psaume. Rien ne nous empêche d’en faire autant, avec la vie du Christ, mais aussi avec la vie de l’Église, mais aussi avec la vie du monde …
Autre prière d’émerveillement, celle appelée « la louange de Dieu », écrite en Septembre 1224, donc au moment où il reçoit les stigmates de la Passion : « Écrits » pp. 25 – 26.
LE CANTIQUE DE FRERE SOLEIL
Il faut bien sûr laisser une place particulière à ce cantique, appelé aussi « cantique des créatures ». Composé en 1225, au moment où François est quasiment aveugle, ce texte a été écrit en dialecte ombrien, ce qui en fait un des premiers grands textes poétiques écrits en Italien.
Ce n’est pas un chant à la gloire de la nature. Chez François, la Création renvoie au Créateur. Mais, là encore, cela pourrait être une démarche de croyant, de déiste, mais pas forcément de chrétien.
François a une conviction : c’est que lorsque Dieu façonne l’homme et l’univers, il pense déjà à l’incarnation de son Fils : tout est créé pour accueillir le Fils ! Il souscrit à ce qu’écrivait déjà saint Paul : nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions ( Eph 2,10 ) ( Jésus ) est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre … tout est créé par lui et pour lui ( Col 1,15-16 )
La création est donc pour François une « révélation » où tout devient reflet de Dieu, signe de sa beauté, mais aussi un signe, un signe médiateur entre l’homme et Dieu. La création est le lieu où Dieu se révèle, mais comme les yeux de l’homme sont partiellement aveuglés par le péché, Dieu va aussi se révéler dans sa Parole, dans les Écritures.
François a trouvé ce regard émerveillé. Dès lors, pour lui, tout devient signe. Ce qui veut dire que rien n’est insignifiant. Dans sa biographie de François, la « Legenda Major », saint Bonaventure écrit ceci : « sollicité par toutes choses à l’amour de Dieu, il remontait jusqu’à celui qui est la cause et la raison vivifiante de l’univers ( … ) il percevait avec une extraordinaire piété le jaillissement unique de la bonté de Dieu ( … ) il exhortait toutes les créatures à la louange du Seigneur ». Le regard de l’homme moderne a banalisé, aplati la création. Les réalités perdent leur dimension symbolique, sacrée. Dieu n’y est plus, il n’y a plus que des « choses » à comprendre ou à exploiter. Et c’est de Jésus que François apprend son regard émerveillé. En effet, Jésus a appelé les hommes à voir au travers du monde créé l’annonce d’un univers encore plus beau : celui du royaume de Dieu. Lisons l’Évangile : Jésus parle du roseau que le vent incline, de la poule qui protège ses poussins, du soleil qui rougit le ciel, des plantes et des arbres qui grandissent, du terrain rocailleux, de la bonne terre et des ronces, de la femme qui enfante, des greniers où on entasse les réserves de nourriture, du figuier qui se dessèche, du vigneron qui se donne du mal pour sa vigne, de la lampe qu’on allume, de l’herbe, de la maison que l’on construit, des oiseaux et des fleurs des champs …. Jésus nous donne l’intelligence profonde du monde créé : ce monde nous parle de Dieu. Et si François a une prédilection pour les choses modestes, pour les créatures les plus humbles, c’est parce qu’il y voit un signe de l’humilité et de l’abaissement du Christ. François contemplait avec tendresse et joie tout ce qui pouvait présenter une ressemblance allégorique, symbolique, avec le Christ. C’est ainsi qu’on raconte qu’il rachetait des agneaux pour éviter qu’ils ne soient menés à l’abattoir, en souvenir de Jésus, l’Agneau de Dieu …
« Avec lui, la vie retrouve un parfum de genèse. Le trait fondamental de cette personnalité hors du commun est une capacité extraordinaire de communier avec les êtres, une puissance toujours renouvelée d’émerveillement, d’accueil et de dévouement, bref, une hospitalité de l’esprit et du cœur, qui le rend attentif à toutes les créatures et le porte spontanément à les épanouir dans la paix et la joie » ( E. Leclerc, « François d’Assise, le retour à l’Évangile », p. 238 )
Dès lors, on ne peut que voir le monde, mais aussi les hommes, autrement, puisque l’homme est créé à l’image, à la ressemblance du Créateur. Du coup, François devient non pas naïf, mais fraternel, admiratif, bienveillant. Tout ce qui est bon et beau vient de Dieu, parle de Dieu. Il écrit : « tous les biens, rendons-les au Seigneur Dieu très-haut et souverain : reconnaissons que tous biens lui appartiennent ; rendons-lui grâces pour tout, puisque c’est de lui que procèdent tous les biens » ( 1° Règle, 17,17 ). Echoc à saint Paul : tout est à vous ; mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu.
Chez François, tout est signe qui ouvre vers le mystère de la source de la vie. Il pressent l’harmonie cosmique, universelle, fraternelle. Son émerveillement est un chant : celui de la foi et de la réconciliation universelle dans le Christ.
C’est à partir de là, avec ce regard-là qu’on peut lire ce cantique de frère soleil : ( « Écrits » pp. 58-60 )
CONCLUSION
« Si François est devenu l’ami de tous les hommes, quels qu’ils soient, par-delà les différences de race, de culture et de religion, c’est grâce à ce chant dans lequel il exprime son émerveillement devant le monde et on amour fraternel des créatures » ( E. Leclerc, « François d’Assise, le retour à l’Évangile », p. 230 ). Ayant appris à ne rien vouloir posséder, François et ses compagnons ont ré-appris à regarder : chez eux, l’œil redevient merveilleusement humain, ré-apprend la simplicité et la fraternité avec tous les êtres. Alors, redécouvrant la beauté du monde, ils peuvent inviter leurs frères et leur dire, à la suite du Christ : venez et voyez ! Ce n’est pas une fuite, c’est une plongée au plus profond du cœur du monde et de la vie. Le mystère de la terre rejoint celui des étoiles. « Cette fraternité universelle est un combat de tous les jours. Mais elle est aussi, à travers toutes les créatures fraternellement accueillies, une communion avec l’Amour créateur » ( E. Leclerc, op. cit., pp. 231 ss )
Sources :
Traduction Œcuménique de la Bible
Bible de Jérusalem
La Bible, traduction A. Chouraqui
Eloi Leclerc, « exil et tendresse »
« Écrits de Claire et François d’Assise »
Michel Hubaut, « la joie de vivre l’Évangile à la suite de François d’Assise »
Eloi Leclerc, « François d’Assise, le retour à l’Évangile »
Vocabulaire de Théologie Biblique
Dictionnaire de la vie spirituelle