Formation St Jo : cycle 2004-2005

Intervention de Bénédicte H.

 

Sur Les Pas de François d'Assise

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5ème Rencontre du 12 mars 2005

La Vraie Joie

 

Le travail dans l’Église

 

Merci Philippe de m’avoir permis de parler de la joie. C’est un sujet que j’ai parfois abordé, dans ma famille ou avec des amis. Le débat était parfois... très animé ! Oui, je trouve que parfois nous les chrétiens nous sommes tristes. Or, la joie n’est-elle pas l’une des premières formes de témoignage ? Combien de croyants ou non croyants ont été frappés par le regard lumineux d’une sœur Emmanuelle, d’un abbé Pierre ou d’un Père Ceyrac ! S’ils sont au hit-parade des personnalités préférées des Français, est-ce seulement pour leur engagement ? Je crois qu’ils transmettent autre chose, une espérance.

Bien évidemment, nous pouvons être tristes lorsqu’un événement douloureux surgit, ou pour plein d’autres raisons. Parfois, la traversée du désert peut durer des années-lumières..., sans qu’on sache vraiment pourquoi. Et quand la souffrance ne nous concerne pas directement, comment être dans la joie dans un monde qui va si mal ? C’est presque indécent ! Parfois aussi nous sommes tristes parce que nous nous sommes éloignés de Dieu et de nos frères. Nous sommes tristes quand nous nous sentons pas aimés, ou parce que nous ne recevons pas de « rémunération » affective, sociale, pour ce que nous accomplissons. Combien de fois ai-je entendu dans mon métier de journaliste (je vais y revenir) : « Vous n’avez pas parlé de nous ! ». Il est bien normal que nous attendions de l’affection de la part de nos frères. Ce serait difficile de vivre sans. Dans un geste d’amitié, Dieu est présent. Mais lorsque nous attendons que cela et que la rémunération se fait attendre, alors la tentation est forte de claquer la porte. « Cette année, je ne m’occupe plus de ça. Je n’ai pas eu UN merci l’année dernière ! » « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu de Dieu ? Et si tu l'as reçu de lui, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu l'avais de toi-même ? », (1 Co 4, 7) écrit saint Paul. Parole reprise par saint François d’Assise dans son explication sur la « Joie parfaite » (Fioretti).

Entendons-nous bien. A mes yeux, la vraie joie ne consiste pas à sourire naïvement à la personne qui vous crache à la figure, la vraie joie n’est pas feinte. La vraie joie, c’est se savoir aimé de Dieu, quoi qu’il arrive, même si nous nous sommes éloignés de lui, même si nous sommes rejetés par nos frères. Cette joie peut se manifester de façon ostensible, mais également de manière très discrète, à des moments inattendus. Je repense à ce prêtre, rencontré l’autre jour, avec certains de ses paroissiens, pour une petite présentation de paroisse. Il parlait peu. Mais dans ses yeux éclatait la joie ; sur son visage, je lisais sa joie d’être avec Dieu ! Et pourtant... Philippe ne me contredira pas (!), ce n’est pas une sinécure d’être curé de paroisse !

Nous sommes tous faits pour la joie, j’en suis convaincue. Cette joie, je l’ai trouvée même chez des personnes très en souffrance. Dans la souffrance, Dieu est là. Pourrait-il abandonner un seul de ses enfants ?

 

Je vous disais que la joie est témoignage. En ce qui me concerne, la joie des autres m’a parfois intriguée et a joué un rôle important dans mon cheminement, en particulier là où je travaille, à Paris Notre-Dame. Petite explication pour ceux qui ne le savent pas : je suis « journaliste polyvalente », à Paris Notre-Dame, l’hebdomadaire d’informations religieuses du diocèse de Paris. J’écris (interview, reportages...), je m’occupe de la mise en page d’une partie du journal, ainsi que du « pré-presse » (c’est-à-dire les opérations techniques avant le lancement de l’impression). J’occupe ce poste, un plein-temps, depuis le mois d’avril 2000.

J’ai rejoins Paris Notre-Dame parce que je voulais travailler ; j’avais 25 ans, deux ans de petits contrats en radios locales et je cherchais un CDI. Une éducation religieuse + un brin d’expérience en journalisme + un bon contact avec les ordinateurs, ça fait une lettre de motivation. Servir le Christ ? Hum... Je n’y pensais pas. Si je « connaissais » Dieu intellectuellement, je ne le connaissais pas en tant que Personne, vivant, amour. On ne peut pas servir quelqu’un qu’on ignore !

Paris Notre-Dame, ça n’a pas toujours été la joie. A Paris Notre-Dame, comme dans tout groupe humain, comme dans toute entreprise ou association soumise aux lois du marché, il y a des tensions. Et ces tensions sont d’autant plus douloureuses que les personnes avec qui je me heurte sont mes frères. Frères avec qui je vais prier et partager le Pain et le Vin à la messe (les salariés de Paris Notre-Dame, et d’autres services du diocèse se retrouvent souvent pour une Eucharistie). Nous savons tous combien les conflits entre frères et sœurs ou avec les parents sont les pires des conflits.

Je vous le disais, mes débuts, ce n’était pas la joie. Dès les premiers jours d’ailleurs, je voulais démissionner. Les problèmes (qu’il ne faut pas nier, je pense) :

- difficultés relationnelles avec certaines personnes ;

- heures supplémentaires : des soirées à Paris Notre-Dame (les choses ont changé depuis). Je suis scandalisée de voir que cela ne dérange pas les chrétiens de ce diocèse (il n’y a que la femme de ménage, musulmane, que cela interpelle ; elle m’a surnommée « Béné-vole »).

- je découvre une Église tourmentée par de nombreux différends. Je vois d’un côté les prêtres diocésains, de l’autre les communautés nouvelles ; parmi les prêtres diocésains, je vois les prêtres formés dans les années 1960 et 1970 et les prêtres formés les années d’après. Tous ces pasteurs n’annoncent pas de façon identique. Mais ce n’est pas cela qui me choque. Le peuple de Dieu n’est pas uniforme, heureusement. Ce qui me heurte, c’est le manque de fraternité entre chrétiens, entre prêtres. J’ai une conception de la vie de l’Église un peu utopique... Et j’attends tellement plus d’un chrétien que de n’importe quel autre personne.

Je critique l’Église, mais sans m’y impliquer personnellement. Je la perçois en fait comme une entité extérieure à moi. Il me faudra du temps pour me rendre compte que, par mon baptême, moi aussi, j’en suis membre. Je pratique peu : messe de temps en temps à St-Jo, au fond de l’église. J’ai peine à supporter les prêtres en aube blanche en train de prêcher. Ils sont pour moi le signe de l’hypocrisie des chrétiens.  

 

Dans ce tourment, il y a des pourtant des rencontres qui me marquent. Des chrétiens dont le visage disent la joie de croire (à Paris Notre-Dame, je suis bien placée pour faire ce genre de rencontre !). Je vais vous raconter quatre de ces rencontres.

- La première, rencontre de tous les jours, c’est celle de ma collègue maquettiste. Quand on est maquettiste de presse, on n’a pas la vie facile, parce qu’on est dernière roue du carrosse : on dépend des rédacteurs et de quantité d’autres personnes, dont les textes, communiqués ou publicités arrivent parfois tard. Les horaires : extensibles... Son poste lui apporte en plus peu de gratifications. Les compliments sont pour les rédacteurs, rarement pour la maquettiste, dont on ne voit pas la signature. Mais ma collègue arrive toujours le matin avec le sourire, sorte de lumière intérieure. Sa joie, elle la trouve dans les petites tâches du quotidien – « une louange au Seigneur », dit-elle. Sa joie, elle la trouve aussi dans les paroles échangées avec les serveurs des restos, près du bureau. « Lolo, tu viens ! On est pressés ! » Mais Lolo s’arrête toujours, le temps d’un sourire. Elle est aimée de tous. Et sa joie m’interroge. Où en trouve-t-elle la source ?    

- Seconde rencontre, celle d’un prêtre, peu après mon arrivée à Paris Notre-Dame. Dès les premières minutes de l’entretien, le contact passe mal. Ses propos (hors-sujet) sur Paris Notre-Dame me choquent. Je l’envoie en Enfer, sans appel. Et voilà que quelques jours après l’interview, à ma grande surprise, je reçois un mail de sa part me demandant... « pardon ». Je n’ai parlé du déroulement de cet entretien à personne. C’est donc un pardon juste entre lui et moi. Ce pardon, exprimé de façon si explicite et si sincère, jamais je n’avais vu cela dans une relation de travail. Ce geste est a priori tellement « humiliant » pour celui qui l’accomplit... Quelqu’un capable de se mettre à genoux, en vérité, je trouvais cela INCROYABLE. De l’Enfer, je l’ai renvoyé au Ciel illico ! Voilà une rencontre qui a été une vraie joie, celle, toute simple de me savoir aimée au-delà de tout ce qui me séparait de ce prêtre.

- Troisième rencontre, celle d’une jeune fille qui se sent appelée à la vie religieuse. Elle a 27 ans et tout pour plaire à un homme : jolie, diplômée d’une bonne école de commerce, sympa. Et voilà qu’elle se destine à la vie consacrée... Pour moi à l’époque, la vie consacrée est un choix de vie impossible à comprendre. Je lui demande de s’expliquer. Elle me dit : « Tu verras, quand tu aimeras quelqu’un, tu te donneras pleinement à lui ». Et elle conclut ces mots pour un sourire que je n’oublierai jamais : un sourire qui exprimait beaucoup de joie, de paix, mais plus encore : c’était le sourire d’une personne animée par plus grand qu’elle. Là encore, contre toute attente, j’ai trouvé la joie ; pas une joie naïve, fabriquée (comme la joie des bonnes-sœurs dans les films de Louis de Funès) mais une vraie joie, qui venait de Dieu, et qui était signe d’une adéquation sans doute parfaite entre son désir profond et ce à quoi le Christ et l’Église l’appelaient.

-  Quatrième rencontre et autre sourire que je n’oublierai pas : celui d’un diacre d’une soixantaine d’années, atteint d’une maladie mortelle à court terme, et aujourd’hui décédé. Lorsque je pénètre dans la pièce où il est installé, il m’accueille avec un immense sourire, qui me paraît complètement incompréhensible. Cet homme n’a plus que quelques mois à vivre et il sourit ! L’entretien commencera par cette question : « Votre sourire, est-ce pour l’interview ? » Il y avait en lui quelque chose qui me dépassait. Où était sa dignité d’homme, cloué dans un fauteuil roulant, entièrement dépendant pour les choses les plus intimes de la vie ? Au fil de la rencontre, j’ai compris qu’il se sentait pleinement homme car pleinement aimé de Dieu, et très aimé de son entourage, en particulier de son épouse. Il aurait pu choisir la révolte, c’était plus que normal ; il choisissait de se laisser saisir par le Christ, de s’abandonner. Ce n’était pas un abandon passif, sinon cela ressemblerait à un suicide. C’était un abandon actif ; il était pleinement dans sa mission de service à laquelle il avait été appelé en devenant diacre. Ce n’était plus lui qui agissait, il laissait le Christ agir à travers lui. Plus aucune sorte de « rémunération » personnelle : il avait dû mettre un terme à ses activités, à ses responsabilités à la paroisse... La seule rémunération, suffisante, était celle de savoir aimé. Dans la souffrance, inhumaine, il y avait une vraie joie.

Voilà donc des témoins qui m’ont montré la vraie joie. Souvent là où je ne l’attendais pas. La joie ne surgit pas toujours de l’attendu, de ce que j’avais décrété, moi, être l’unique vraie joie (diplômes, bonne santé, carrière...). La vraie joie court “hors catégories”. Elle surgit souvent là où je ne l’attendais pas, de l’ordinaire, de la faiblesse, parfois même de la souffrance. Elle peut être très discrète, peu importe. Une petite bougie peut à elle seule éclairer une pièce plongée dans l’obscurité.

 

En janvier 2003, Dieu-Amour me rejoint dans mon cœur et je le re-connais comme le Dieu des chrétiens. Une révolution. Une joie démesurée ! Je reprends le chemin de l’Église, je vais à la chorale de St-Jo où à travers le chant, j’apprends à prier. Et mon plus grand désir est d’annoncer le Christ à ceux qui ne savent pas (ou plus) l’amour dont ils sont aimés.

Ces personnes se trouvent certes, à l’extérieur de l’Église. Mais... — j’en suis convaincue — également à l’intérieur de l’église, comme moi ! Nourri par la relation au Christ, le témoignage peut se manifester de plusieurs manières. La joie en est une. Elle peut s’exprimer au téléphone par exemple. Le sourire au bout du fil, ça ne se voit pas, mais ça s’entend. Faîtes l’essai ! En reportage, le sourire aussi c’est important. Ca facilite le contact et ça ne coûte rien ! Ce sourire, comment faire en sorte qu’il ne soit pas faux ? Parce que, dans le diocèse, on n’a pas d’affinités avec tout le monde ! A mes yeux, joie et paix avec mon frère ne passent pas par le “gommage” des particularités de l’un ou de l’autre, sinon, joie et paix sont fausses ; joie et paix impliquent plutôt, pour chacun, un approfondissement de sa relation au Christ. Car Lui est le chemin. Vaste programme il est vrai. Car nous restons des hommes, avec nos failles, nos doutes [J’aime cette parole bouleversante du Christ sur la croix : “Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné”. Christ notre frère...].

J’ajoute que le prochain n’est pas toujours celui qu’on croit. Je peux défendre avec force la personne sans logis, l’étranger..., mais si je méprise celui qui travaille à mes côtés, parce qu’il ne ferme jamais sa porte, parce qu’il a toujours les bons sujets d’article et en plus des compliments de lecteurs !, ça ne va pas. Pas facile d’aimer... son « proche prochain ». Mais lorsque je parviens à dépasser le plaisir de haine qui m’habite, en acceptant une invitation à déjeuner par exemple, j’éprouve de la vraie joie. Mon désir profond, c’est rendre l’autre heureux ; et ma joie, c’est l’autre qui me la donne.

A ma mesure, je voudrais donc d’être témoin de l’Amour de Dieu. Mais je reçois aussi beaucoup de joie des personnes que je rencontre !, comme je vous l’ai dit. Chaque rencontre est forte parce que, pour un journal comme Paris Notre-Dame, j’interroge toujours sur l’essentiel. « Pour vous, qui suis-je ? », demande le Christ à ses disciples. Je pose un peu la même question, déclinée autrement, bien sûr. Et j’ai la joie d’être le témoin de ce dialogue entre Dieu et l’homme. Je pense notamment aux rencontres avec les futurs prêtres, chaque année, en juin. Des moments forts, où je constate, dans la réponse que donne l’homme à l’appel de Dieu, combien Dieu est présent à chaque moment de notre vie. Pas un Dieu tout puissant, qui va contre notre bonheur. Mais un Dieu qui veut notre bonheur, avec nous.

 

Je vous disais que mon désir était d’annoncer le Christ à l’intérieur de l’Église. Comme vous tous, je suis aussi souvent amenée à témoigner à l’extérieur de l’Église. Et ceci d’autant plus que je ne peux pas me cacher ! Quand je rencontre des personnes que je ne connais pas, je suis tout de suite « fichée ». « Et toi, tu fais quoi dans ta life ? » « Ben moi, je suis journaliste... dans un petit journal, tu connais pas. » « Ah... Et c’est quoi ce journal ? » « Euh... Paris Notre-Dame, un hebdo d’infos religieuses publié par le diocèse de Paris. » Je n’ai ni croix, ni col romain, mais, ça rate jamais, je deviens en quelques secondes le porte-parole de l’Église universelle. Cela a longtemps été une souffrance. Parce que je ne savais pas répondre aux questions et parce que, dans le fond, je ne savais pas en quoi — en qui — je croyais.

Parfois, lorsque les personnes sont respectueuses, annoncer le Christ est une grande joie. L’autre jour par exemple, je croise dans le bus, un étudiant de mon cours de langue. La conversation s’engage sur son métier dans la banque puis... sur le mien. Et je découvre quelqu’un qui s’interroge. Depuis, le mercredi soir, après le cours, nous discutons religion. Je pense aussi à ma voisine du 5e étage, qui me demande souvent sur quel sujet je travaille. Elle n’est pas croyante, mais elle s’interroge. Et c’est une joie d’échanger avec elle et son copain. Je pense également au serveur d’un resto près du bureau. L’autre jour, ce musulman non pratiquant est venu nous voir une de mes collègues et moi avec cette question : « Pourquoi les chrétiens et les juifs ne fêtent-ils pas l’Aïd-el-Kébir ? » Nous n’avons pas su lui répondre...

 

Je termine en disant qu’à mes yeux la vraie joie naît de l’émerveillement. Et l’émerveillement naît de la surprise. Et la surprise peut naître si nous ne réduisons l’autre à une idée, une parole dite dans un mouvement de colère, à un acte, à son passé. La personne, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, est infiniment riche, infiniment belle, infiniment surprenante — nous le percevons parfois lorsque notre regard veut bien se laisser surprendre — elle est en devenir, elle est digne d’être aimée, toujours.

J’ajoute que la joie du chrétien n’est pas “fabriquée” uniquement par nous ; elle vient aussi de Dieu. Pâques étant bientôt d’actualité, je dirais que la vraie joie est un peu une expérience pascale : mort de nos rêves idolâtres d’auto-consécration, et ouverture à l’autre, à Dieu, en vérité, car lui est la Vie. Plus facile à dire qu’à faire...

Dieu, à travers ce que nous sommes, se dévoile sans discours. Dieu, je ne le vois pas, mais je peux percevoir son infinie tendresse sur des visages, vos visages, qui disent votre joie de croire, votre espérance, signe du Christ vainqueur de la mort, du Christ ressuscité. 

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  B.H.