Formation St Jo : cycle 2004-2005

Par le Père Philippe BERNARD

 

Sur Les Pas de François d'Assise

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5ème Rencontre du 12 mars 2005

 

LA  JOIE

 

« Je suis venu pour que vous ayez la vie en abondance. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés … Je vous dit tout cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite  ( Jn 10 )

 

Dans la tradition biblique, la joie, bien loin d’être méprisable, est un don que Dieu veut partager avec les hommes : entre dans la joie de ton maître, dit le maître ( Dieu ) au serviteur qui a accompli son devoir ( Mt 25,21 ).

 

 

I.                   DANS L’ANCIEN TESTAMENT : QUELQUES REPÈRES

 

L’Ancien Testament distingue deux types de joie, les deux étant liées à Dieu : les joies de la vie et les joies de l’alliance avec Dieu.

 

A)     Dieu fait des joies de la vie humaine un des éléments de sa promesse.

On trouve cela aussi bien dans les textes législatifs que dans les écrits des prophètes : Si tu écoutes vraiment la voix du Seigneur ton Dieu en veillant à mettre en pratique tous ses commandements, béni seras-tu dans la ville, béni seras-tu dans les champs. Béni sera le fruit de ton sein, de ton sol et de tes bêtes ainsi que tes vaches pleines et tes brebis mères. Bénis seront ton panier et ta huche ( Dt 28,1-5 ) Ainsi parle le Seigneur : en ce lieu dont vous dites que c’est un monceau de ruines, dans les ruelles désolées de Jérusalem, on entendra encore cris d’allégresse et joyeux propos, chants de l’époux et jubilation de la mariée, et la psalmodie de ceux qui, apportant des sacrifices de louange dans la maison du Seigneur, diront : « célébrez le Seigneur, le tout puissant, car il est bon et sa fidélité est pour toujours » ( Jr 33,10-11 ). Toutes les joies de la vie : joie de l’amour conjugal, de la nourriture, de la vie familiale, de la fécondité, des moissons, des vendanges, de la victoire militaire, du retour des prisonniers, toutes ces joies sont bonnes, car tout cela est don de Dieu. Il est donc tout-à-fait légitime d’en profiter, à condition de ne pas oublier de rendre grâce à Dieu. Et cette joie est même un facteur de santé : un coeur joyeux favorise la guérison, un esprit attristé dessèche les membres (Pr 17,22). Dans l’Ancien Testament, Dieu ne condamne que les joies perverses, en particulier la joie mauvaise que le malheur du juste procure à ses ennemis : Qu’ensemble ils rougissent de honte, ceux qui se réjouissaient de mon malheur ! Qu’ils soient vêtus de honte et de déshonneur, ceux qui triomphaient de moi ! Ceux qui voulaient pour moi la justice crieront de joie, ils diront sans cesse : « le Seigneur triomphe, lui qui a voulu le bonheur de son serviteur » (Ps 35,26-27)

 

B)     Les joies saines de la vie viennent donc de Dieu.

Mais celui-ci en offre d’autres, plus spirituelles, à son peuple : les joies de la fidélité à l’Alliance. Celles-ci sont de trois ordres :

-         les joies du culte communautaire : joie de louer Dieu ( Ps 33,1 ), joie du rassemblement fraternel ( Ps 133 ). C’est ainsi, par exemple, que le roi Esdras (V° s avant J.C.) rassemble le peuple, fait lire et expliquer la Loi, et la journée se termine par un banquet où l’on n’oublie personne :  Esdras leur dit : Allez, mangez de bons plats, buvez d’excellentes boissons, et faites porter des portions à celui qui n’a rien pu préparer, car ce jour-ci est consacré à notre Seigneur. Ne soyez pas dans la peine, car la joie du Seigneur, voilà votre force ! Alors tout le peuple s’en alla pour manger et boire, pour faire porter des portions et pour manifester une grande joie, car ils avaient compris les paroles qu’on leur avait fait connaître ( Ne 8,10.12 )

-         Il y a ensuite la joie de la fidélité personnelle. Cette joie est offerte à tous : que les fidèles exultent en rendant gloire, que sur leurs nattes ils crient de joie, exaltant Dieu à plein gosier ( Ps 149,5-6 ). Les fidèles sont invités à mettre leur joie en Dieu, leur confiance en sa Loi, et leur foi en sa miséricorde : mon cœur se réjouit, mon âme exulte et ma chair demeure en sûreté, car tu ne m’abandonnes pas aux enfers ; tu me fais connaître la route de la vie ; la joie abonde près de ta face, à ta droite, éternité de délices ( Ps 16,9-11 )

-         Et il y a enfin la joie messianique, la joie à venir, ce qu’on appelle la joie eschatologique, annoncée par les prophètes. Israël vit dans l’espérance d’un bonheur durable donné par Dieu. C’est par exemple le texte d’Isaïe que nous lisons à Noël, texte écrit pour soutenir le moral du peuple en perdition : tu as fait abonder leur allégresse, tu as fait grandir leur joie, ils se réjouissent devant toi …car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ( Is 9,2ss ). Devant l’action de Dieu, la terre entière jubilera, tous goûteront la joie éternelle : la jubilation d’autrefois sera votre apanage ( Is 61,7 ) C’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer ( Is 65,18 ). La venue du Seigneur fera jaillir la joie. C’est le texte du prophète Zacharie que l’on reprend pour les Rameaux en l’appliquant à Jésus : Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem !Voici que ton Roi s’avance vers toi ; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne … il brisera l’arc de guerre et il proclamera la paix pour les nations ( Za 9,9-10 )

 

 

II.                LA JOIE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

 

A)    Une joie qui baigne tout Le Nouveau Testament …

C’est surtout dans l’Évangile de Luc que l’insistance est mise sur la joie que procure la venue du Sauveur. Déjà l’annonce de la naissance de Jean Baptiste est source de joie : l’ange dit à Zacharie :  Ta femme Elisabeth t’enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean. Tu en auras joie et allégresse et beaucoup se réjouiront de sa naissance ( Lc 1,13-14 ). Jean Baptiste bondit d’allégresse dans le sein de sa mère lorsque Marie la visite ( 1,44 ). Marie chante la joie : mon âme exalte le  Seigneur et mon esprit s’est rempli d’allégresse à cause de Dieu, mon Sauveur ( 1,47 ). Plus tard, les disciples seront invités à la joie : les soixante douze disciples revinrent dans la joie … Jésus leur dit : réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ( 10,17.20.23 )

 

B)    … Mais qui passe par la Croix

Vous allez gémir et vous lamenter tandis que le monde se réjouira ; vous serez affligés mais votre affliction tournera en joie. Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, elle est toute à la joie d’avoir mis un homme au monde. C’est ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction ; mais je vous verrai à nouveau, votre cœur lors se réjouira, et cette joie, nul ne vous la ravira ( Jn 16,20-22 ).

Juste avant sa Passion, Jésus essaie d’entretenir la flamme chez ses disciples. Mais la Passion du Seigneur va tellement ruiner leur espérance qu’ils n’oseront pas tout de suite s’abandonner à la joie de la résurrection : sous l’effet de la joie, ils restaient encore incrédules ( Lc 24,41 ). Lorsqu’ils vont vraiment réaliser, alors ils retrouveront la joie : en voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie ( Jn 20,20 ).Et cette joie va les envahir après l’Ascension : après s’être prosternés devant lui, ils retournèrent à Jérusalem pleins de joie ( 24,52 ). Désormais, cette joie ne les quittera plus, même dans l’épreuve : les apôtres quittèrent donc le Sanhédrin, tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le nom de Jésus ( Ac 5,41 )

 

La vraie joie trouve donc sa source dans la foi, mais la foi ne dispense pas des épreuves : dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse ( 1 P 4,13 ). Heureux l’homme qui endure l’épreuve, parce que, une fois testé, il recevra la couronne de la vie, que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment ( Jc 1,12 ). Le disciple trouve aussi sa joie dans les progrès spirituels accomplis par ses frères :  grande est la fierté que j’ai de vous, je suis tout rempli de consolation, je déborde de joie dans toutes nos détresses ( 2 Co 7,4 ), et dans le fait que l’Evangile soit annoncé : ceux-là ( … ) leurs motifs ne sont pas purs. Mais qu’importe ? De toute manière, avec des arrière-pensées ou dans la vérité, Christ est annoncé. Et je m’en réjouis ; et même je continuerai à m’en réjouir ( Ph 1,17-18 ). Cette joie profonde ne craint même pas la mort : et même si mon sang doit être versé dans le sacrifice et le service de votre foi, j’en suis joyeux et je m’en réjouis avec vous tous ; de même, vous aussi, soyez joyeux et réjouissez-vous avec moi ( Ph 2,17-18 )

C’est d’ailleurs ce que l’on trouve dans les Béatitudes ( Mt 5,3-12 ) : la joie que promet le Christ à ses disciples n’est pas une joie de façade, mais celle de la communion avec Dieu, de l’adhésion au projet de Dieu : soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.

 

C)     Les paraboles de la miséricorde

On trouve au chapitre 15 de l’évangile de Luc 3 paraboles bien connues, qu’on appelle les paraboles de la miséricorde : la brebis retrouvée, la pièce retrouvée et le fils retrouvé. Ce sont aussi, et justement parce qu’elles parlent de miséricorde, des paraboles de la joie. Les trois se terminent de la même manière : à chaque fois, c’est Dieu qui parle : « réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion ( vv. 6-7 ) ; réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la pièce que j’avais perdue ! Il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit ( vv. 9-10 ) ; il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé ( v. 32 ). Voici un commentaire de ces paraboles par le P. Lustiger : « si l’on accepte de s’appuyer sur Dieu même sans Le « voir », si l’on consent à être uni au Christ qui s’est livré au point de se faire la nourriture, la vie, le souffle, l’amour, le pardon, la résurrection de l’homme, si l’on se laisse entraîner dans les mouvements que suscite l’Esprit Saint, voici que, dans l’obscurité d’une existence, apparaît une joie infiniment plus belle et plus grande que tous les rêves de réussite humaine, une joie insaisissable quoique certaine : la mystérieuse joie de communier à la joie de Dieu.

Joie d’être aimé de Dieu alors même qu’on ne L’aime pas assez. Joie de savoir, malgré son peu de foi, que Dieu garde confiance en chacun ( … ) Même si l’on s’estime loin de Dieu, même si l’on pense avoir avec lui un « contentieux » insurmontable, il faut se rappeler qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentir, et que Dieu veut associer à cette joie non seulement ses anges et ses saints, mais aussi et même d’abord  celui qui était perdu et qui est retrouvé. ( … )  Le bonheur de l’homme, c’est la joie qu’il reçoit de Dieu » ( J.M. Lustiger, « soyez heureux »,  pp. 138-139 )

 

 

III.             ET FRANCOIS D’ASSISE …

 

Pour reprendre une expression d’Eloi Leclerc, François d’Assise « est un pauvre qui chante ». Pour lui, Dieu est joie et source de toute joie. « Tu es joie, tu es notre espérance et notre joie », écrit-il dans une lettre à frère Léon. D’où vient donc cette joie et cette foi, qui sont inséparables ?

D’abord de la contemplation de la Création. On a voulu réduire François à une espèce d’évangélisateur des oiseaux et des animaux. Il est surtout quelqu’un qui ouvre les yeux sur la création et qui, à travers la création, découvre le Créateur. François contemple la gratuité de l’acte créateur de Dieu. En face, l’homme est tout petit : cf. le Ps 8 : quand je vois les cieux, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fixées, qu’est-ce donc que l’homme pour que tu penses à lui, l’être humain pour que tu t’en soucies ? Mais le psalmiste ajoute aussitôt :  tu en as presque fait un dieu, tu le couronnes de gloire et d’éclat ; tu le fais régner sur les oeuvres de tes mains ; tu as tout mis sous ses pieds ( Ps 8,4-6 ). C’est tout à fait l’approche de François : malgré notre péché, bien au-delà de notre péché, Dieu est ! Dieu existe, et cela suffit. Cette découverte forte de l’existence de Dieu ravit François qui découvre l’amour gratuit du créateur.

 

Tout cela fait un déiste, un croyant, mais pas forcément un chrétien. François va découvrir aussi les trésors de l’Évangile et le visage du Christ. Dieu s’est fait homme, Dieu s’est fait petit, Dieu s’est fait proche. Dès lors, François s’ouvre à la joie. Même épuisé par la maladie, François voudra être, jusqu’à son dernier souffle, un témoin et un messager de la joie. Pour lui, l’Évangile est vraiment une Bonne Nouvelle. Ce n’est pas pour rien qu’un de ses derniers gestes sera de mettre en valeur, pour la méditer, la naissance de Jésus, dans le célèbre épisode de la crèche de Greccio. Rappelons-nous le message de l’ange aux bergers à Noël : je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ( Lc 2,10-11 ). Jésus est la Bonne Nouvelle de Dieu pour tous les hommes. Telle est la source de la vraie joie. Dans sa 1° Règle, François écrit : « que mes frères aient bien soin de ne pas affecter un air sombre, une tristesse hypocrite, mais qu’ils se montrent joyeux dans le Seigneur, gais, aimables et courtois comme il convient ».

 

François ne confond pas ce qu’il appelle la « folle joie » et « l’esprit de joie ». La folle joie, c’est celle que l’homme se donne. L’esprit de joie est un don du Christ.  La joie fait partie des fruits de l’Esprit : Voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi ( Gal 5,22-23 ). Joie de l’homme aimé gratuitement et qui, malgré ses faiblesses, essaie d’être en harmonie avec lui-même, avec sa conscience et avec le projet de Dieu.  Cette joie n’est pas pour autant absence de doute, de combat. Le Cantique du frère Soleil de François sera écrit par un homme épuisé, tourmenté, devenu aveugle, mais qui a retrouvé la conviction intérieure, la joie profonde  après l’épreuve du désert spirituel.

 

 

 

LA JOIE CHRÉTIENNE

La joie chrétienne a un signe spécifique : celui de ne pas être égoïste. Il est un proverbe populaire qui dit : « les amoureux sont seuls au monde ». J’ai tendance à ajouter : « ce n’est pas une raison pour ignorer les autres ». Dans une conférence, T. Radcliffe disait aux franciscains : « Une vraie joie, profondément chrétienne, est liée à la capacité de compatir aux souffrances. Autrement, il ne s’agit que d’une jovialité aveugle. Si nos coeurs ne sont pas ouverts à la souffrance, alors notre joie ne sera qu’une gaieté vide. Nous avons besoin de partager non seulement la passion du Christ, mais aussi ses passions : joie, tristesse et même colère. Nous ne pouvons être profondément joyeux que si nous sommes touchés par la crucifixion de ce monde et par les stigmates du Christ que portent les pauvres » (Timothée Radcliffe, ancien Maître de l’Ordre des Dominicains, « conférence au chapitre général des franciscains », Juin 2003)

 

Cette joie évangélique, c’est donc une paix intérieure, une certitude intérieure, acquise au prix de bien des combats. C’est ce que dit saint Paul : oui, j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur ( Rm 8,38-39 ).

 

C’est en ce sens qu’il faut lire le fameux texte sur la joie parfaite. Dans les Fioretti, on en trouve une version amplifiée et poétique. Mais le sens du texte, y compris et surtout dans sa version plus sobre et probablement plus authentique, est très fort : la vraie joie est celle qui subsiste dans le cœur de l’homme alors même qu’il se trouve dans la nuit, le froid et qu’il est rejeté par ses frères. Dès lors, ce qui survient, succès ou échec, n’a pas de prise sur la source d’où jaillit la joie.

(lecture du texte, 1° partie : in « Ecrits » N° 1-8, p. 80). On sait par ailleurs que beaucoup de personnes, y compris de personnages influents et puissants, ont été touchées par le message et le témoignage de vie de François. Mais même si toutes ces conversions devenaient réalité, malgré cela, ce ne serait pas encore la vraie joie. Même les dons reçus de Dieu ne sont pas la source de la vraie joie. On retrouve l’intuition ou plutôt l’exigence de saint Paul : quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien ( 1 Co 13,1-3 ).

 

(lecture du texte, 2° partie, N° 9 ss) Dans la première partie, on énumérait des raisons apparemment objectives de se réjouir : succès spirituels de l’Ordre, succès missionnaires, charismes personnels. Mais tout cela est écarté au profit d’une dimension plus dramatique de l’existence. L’homme touche le fond de la solitude, de l’exclusion. Tous les efforts pour trouver un peu de chaleur, dans tous les sens du mot, ont échoué. Et pourtant, c’est là que François parle de la vraie joie. Ce n’est pas du masochisme. Ce n’est pas non plus une vision stoïcienne de la vie, où l’homme tirerait des épreuves affrontées une conscience de sa force intérieure et pourrait s’en réjouir. Ce n’est pas cela qui est en cause.

« Ce n’est pas d’avoir courageusement et patiemment surmonté l’épreuve qui permet de se réjouir. Ce serait précisément s’appuyer sur soi, sur ses victoires, sur sa vertu, et cela François l’écarte résolument. Mais c’est l’épreuve qui dévoile ce qu’il y a dans l’homme. Si celui-ci est enraciné en Dieu, conscient de l’amour dont Dieu l’entoure, les épreuves peuvent s’abattre sur lui, le faire peut-être crier et se lamenter, quelque chose de profond et de calme subsiste ; il peut tenir, endurer, sans être détruit. Ce n’est pas d’avoir supporté la souffrance qui engendre la joie, mais c’est la joie, déjà là, qui permet de supporter la souffrance » (T. Matura, « prier 15 jours avec François d’Assise », p. 36 )

 

 

Et Michel Hubaut de commenter : « Joie de participer aussi à l’action, au combat et même aux souffrances du Christ pour la libération intégrale de tout homme. Libération de l’homme exploité, prisonnier de l’injustice, libération de l’homme nanti, souvent prisonnier de son égoïsme. François nous redit aujourd’hui : « es-tu triste, fermé, sur toi-même, cherches-tu un sens à donner à ta vie ? Va vers ceux qui ont faim de tendresse, d’amitié, de justice, et ils te rendront la joie ». Cela fait penser au titre du livre sur les bidonvilles de Calcutta : « la cité de la joie » …

Je cite toujours M Hubaut : « Joie de bâtir ainsi l’Eglise universelle du Christ. Joie de rompre avec ce qui nous emprisonne pour choisir Dieu et mener une vie fraternelle. Joie de renverser la haine, la violence sous toutes ses formes pour déclarer la paix. Joie de pouvoir encore s’émerveiller de la création, d’y pressentir Dieu et de dire merci. Dieu nous invite à participer à sa propre joie : celle de créer en aimant. Soyons des créateurs de vie. Soyons des semeurs d’amour. Et la joie jaillira sur notre terre. Notre joie chrétienne est un acte éminemment fraternel et missionnaire. Elle est une invitation à espérer, à aimer, à vivre » ( M. Hubault, « la joie de vivre l’Evangile », p. 91 ) Le royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit saint, disait saint Paul ( Rm 14,17 ). Et cette joie ne peut être que communautaire : « Chacun aimera l’autre comme soi-même et par suite se réjouira du bien de l’autre comme de son bien propre. De ce fait, l’allégresse et la joie d’un seul s’accroît dans la mesure où elle est aussi la joie de tous » (st Thomas d’Aquin, « homélie sur le Credo »)

 

 

La joie de l’Évangile, c’est la découverte que le centre et le chef de l’Univers, Dieu, a une Parole d’amour pour chacun et pour tous les hommes. Parole qui n’est pas forcément une parole de confort puisqu’elle est appel, à la suite du Christ, à donner sa vie pour ceux qu’on aime ; mais Parole de bonheur dans la mesure où la nature de l’homme est de ne trouver le bonheur véritable que dans l’amour, un amour qui trouve sa source en Dieu. La joie en Dieu, « le bonheur en Dieu », comme disait Dom Gérard Dubois. 

 

Un des biographes de François d’Assise, Thomas de Celano, raconte ces soirées où François et ses compagnons trouvent refuge dans quelque abri de fortune, empli de miséreux, souvent un four banal où les sans abris venaient chercher un peu de chaleur.  Eloi Leclerc écrit : « François, dans ce four obscur, sentait naître en lui un étrange bonheur qui illuminait son cœur. Ce n’étais pas seulement le bonheur d’une solidarité humaine intensément vécue. Non, c’était autre chose. A la source de cette joie, il y avait bien sûr une expérience de communion avec les plus pauvres. Mais laissée à elle-même, une telle expérience aurait vite tourné à la nausée. D’où lui venait donc cette « douceur pour l’âme et pour le corps » ? Dans la profondeur de cette communion humaine, François se sentait intimement accordé à un grand mystère. Ce mystère n’était autre que celui du Fils de Dieu. Le très haut Fils de Dieu, pensait-il, a quitté la gloire du ciel ; il s’est dépouillé de tout signe de puissance (François d’Assise, le retour à l’Evangile )

 

JOIE ET PAUVRETÉ

La pauvreté, chez François, ne se comprend qu’à partir de la contemplation émerveillée de l’absolue gratuité de l’amour de Dieu. « La joie de François était celle d’un homme pauvre qui recevait tout comme un don » ( T. Radcliffe ) Dans la première Règle, il écrit : « aimons … le Seigneur qui nous a donné et nous donne à tous le corps, l’âme et la vie ; il nous a créés et rachetés ; il nous sauvera par sa seule miséricorde ; malgré nos faiblesses et nos misères, nos corruptions et nos hontes, nos ingratitudes et notre malice, il ne nous a fait et ne nous fait que du bien » ( 1° Règle 23,8 ) Conscient de sa pauvreté, François s’ouvre à l’amour absolument gratuit de Dieu et, du coup, à la joie évangélique du salut. La joie d’être enfant de Dieu, la joie d’avoir trouvé la perle précieuse. Il rejoint la prière de Jésus : je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits ( Lc 10,21 ). Cette joie, rien ne peut nous la ravir, nul ne vous la ravira dit Jésus (Jn 16, 22). Ce qui n’exclut pas que notre mission est de la partager et de la faire découvrir, tout en sachant que l’on ne peut forcer personne à accueillir cette joie exigeante. Terminons avec cette remarque de Maurice Zundel : « la perle du Royaume ne perd rien de son prix pour ceux qui ont eu le bonheur de la découvrir, du fait qu’elle est ignorée de ceux qui n’ont jamais pu en percevoir l’éclat, et la joie des premiers ne peut être oblitérée par la méconnaissance des seconds, qui s’ouvriront peut-être un jour à sa lumière » (M. Zundel, « Quel homme et quel Dieu », p. 234 )

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SOURCES :

-         « Théo », encyclopédie catholique éd. Droguet et Ardant – Fayard

-         « Vocabulaire de Théologie Biblique », éd. du Cerf

-         « Dictionnaire de la vie spirituelle », éd. du Cerf

-         K. Rahner, « petit dictionnaire de théologie catholique », éd. du Seuil

-         M. Hubaut, « la joie de vivre l’Evangile », éd.  Franciscaines

-         « Ecrits de Claire et François d’Assise », éd. du Cerf

-         E. Leclerc, « François d’Assise, le retour à l’Evangile », éd. DDB

-         J.M. Lustiger, « soyez heureux », Nil éd.

-         T. Matura, « prier 15 jours avec François d’Assise », éd. nouvelle cité

-         Traduction biblique : T.O.B.

 

 

 

                                                                                                                      … / …

Sources :

- « Vocabulaire de Théologie Biblique », éd. du Cerf

- « Paix aux hommes de bonne volonté : les grandes religions au rendez-vous d’Assise », éd. du Centurion

- E. Leclerc, « François d’Assise, le retour à l’Évangile », éd. DDB

- « Fioretti de saint François »

- T.O.B. ( Traduction Oecuménique de la Bible )

- Missel Romain