Formation St Jo : cycle 2004-2005
Intervention de Catherine BOUSSEMART
Sur Les Pas de François d'Assise
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des Rencontres
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2ème Rencontre du 11 décembre 2004
LA SOUFFRANCE
Philippe m’a demandé de parler d’un sujet difficile et douloureux puisqu’il s’agit de la souffrance.
Pourquoi à moi ? Parce que depuis quelques années, je vais visiter des malades à l’hôpital Bichat. Ces visites se situent dans le cadre de l’aumônerie Catholique de l’hôpital. Nous sommes une vingtaine à qui est confiée cette mission. C’est une mission d’Eglise, un travail d’équipe reconnu par la direction de l’hôpital puisque nous sommes un service de l’hôpital. Nous visitons tous les malades, toutes cultures et religions confondues : la souffrance n’a pas de frontière.
Je me suis demandé, en préparant ce topo, ce que tout le monde se demande certainement un jour « Si l’homme est fait pour le bonheur, pourquoi le mal, pourquoi la souffrance ? C’est un scandale et un mystère pour notre foi ».
Alors y a-t-il une explication à la souffrance ?
Je vais essayer de dire tout ce qu’il m’a été donné de voir, d’entendre de vivre pour approcher au plus près cette souffrance. Je n’apporterai pas de réponse toute faite à la question de la souffrance.
Traverser la souffrance, lutter contre elle, me laisser détruire par elle ou en sortir égratigné mais debout et plus fort, chacun a son expérience, a sa façon de réagir parce que CHACUN EST UNIQUE ET AUCUNE SOUFFRANCE NE SE RESSEMBLE, par conséquent, nous n’avons pas à dire à quelqu’un qui souffre, en croyant bien faire, « c’est comme moi etc.… et raconter sa vie », Non, ça n’aide pas du tout la personne malade, ça l’empêche de parler et ça augmente son mal être. Voici la recommandation de Mgr Veuillot à ses prêtres peu avant sa mort « devant un souffrant, de grâce sachez vous taire, vous ne savez pas le mal que vous pouvez faire… »
1) Quelles formes de souffrance rencontrons-nous ?
a – la souffrance morale
Comme vous avez pu certainement l’expérimenter comme moi; lorsqu’on rentre dans le hall de l’hôpital Bichat, on y voit des personnes qui déambulent en pyjama, avec des perfusions ou dans des fauteuils roulants ou au bras d’un ami ou d’une personne de la famille ; on y voit des enfants qui viennent visiter leurs parents, des jeunes, des vieux, c’est une parcelle de ville qui se retrouve concentrée ici avec comme point commun : la maladie.Il n’est pas rare d’y voir des visages abattus, des yeux rougis par les pleurs etc.…
Que vivent-ils, quelle nouvelle viennent-ils d’apprendre ? Vous avez sans doute tous vécu cela : aller rendre visite à quelqu’un à l’hôpital : l’atmosphère n’y est pas très gaie. : Il y a la souffrance de la famille et celle du malade : lorsque le malade a appris qu’il devait se faire hospitaliser, la nouvelle arrive souvent comme un coup de tonnerre, l’angoisse peut venir : « Que m’arrive t-il ? Ca doit être grave ; comment je vais m’organiser pour ma famille, mes enfants, mon travail, et même mon chien etc.… le stress s’installe.
Qui n’a pas vécu cela pour lui ou pour son entourage ? La souffrance morale se rajoute à la souffrance physique.
Pour beaucoup de personnes âgées l’annonce d’une hospitalisation est vécue comme un traumatisme : quitter sa maison, ses habitudes, ses repères et souvent elle est amenée par le Samu ou les pompiers aux urgences ; la personne âgée vit cela très souvent assez mal car à cela se rajoute aussi le fait que les enfants ne viennent pas toujours la visiter.Je pense à Mme X. qui avait 6 enfants et vivait seule chez elle, avait très peu de visites de ses enfants et elle me disait avec un air de fatalité « ils ont leur vie » et elle me disait un peu plus tard « je ne sers plus à rien » beaucoup de personnes âgées disent cela et sont tristes, déprimées, sans goût de vivre. Quelle espérance leur donner ?
Et puis il y a la souffrance de cet homme que je vois pour la 2ème fois et qui me dit « vous savez je crois que j’ai un cancer parce que ……… (et il me détaille ses symptômes), mais je ne traînerai pas (je garde le silence, j’attend qu’il me précise sa pensée) et alors il me dit sans prendre de forme qu’il se jettera sous le métro ! Quel avenir lui donner ?
Et cette autre dame qui me reconnaît (on avait dû se voir il y a un an ou deux dans ce même service) et me dit alors que je suis encore sur le pas de sa porte : « le crabe est revenu ! » phrase lancée sans préambule, comme un noyé qui crie au secours mais avec un sourire de dérision.
Nous avons tous eu à faire face à la maladie et nous devons constaté que dans cette situation, nous nous sentons plus faibles, irritables parce que fatigués et nous avons quelquefois recours aux soins d’une infirmière, au service d’un voisin, d’une amie pour faire nos courses etc.… et nous nous sentons mal de devoir demander de l’aide, de nous retrouver incapables de nous occuper de nous-même.
A l’hôpital c’est encore plus dur à vivre : la dépendance quasi permanente :
- au diagnostic du médecin (il n’est pas rare de voir des malades attendre la visite du médecin promise et toujours retardée),
- pour les soins infirmiers : ne plus pouvoir se laver, aller aux toilettes,
- attendre que quelqu’un passe pour demander de l’aide pour des petits services du style : ramasser un objet tombé du lit, rapprocher le téléphone etc.… La dépendance dans tout c’est une souffrance.
b - la souffrance physique
Le corps qui se fatigue, s’abîme que l’on n’arrive plus à maîtriser. Les médicaments soignent et soulagent mais le corps réagit plus ou moins bien et vite ; la douleur est malheureusement le lot de beaucoup. Quand la douleur est trop forte, trop permanente, trop inhumaine dirait-on, on a l’impression que le corps se disloque : il y a la douleur et il y a moi : je suis un être éclaté, disloqué ; je ne me reconnais pas, j’ai l’impression de perdre mon identité.
Que faire face à cela ? Comment faire en sorte que la personne retrouve son unité malgré le mal qui la ronge ?
Je crois que l’écoute est toujours première : laisser dire ce qui a besoin d’être dit, sorti, expulsé, pour faire place ensuite à un temps plus paisible parce qu’on a été écouté ; le soulagement moral qui en découle détend, décrispe aussi le corps : il y a un mieux être.
Quelquefois des questions surgissent sur le sens de la vie, ou des décisions sont prises pour changer sa vie : récemment une dame qui était restée 6 mois dans le coma me disait : « il me manque une saison, je n’arrive pas à récupérer le temps que je n’ai pas vécu….. mais une chose est sûre, j’ai compris que la vie était si belle et si fragile à la fois que je ne vais plus ennuyer mon mari avec des bêtises » !!!!!
Voilà, épurer sa vie, aller à l’essentiel ; cette traversée de l’épreuve peut être vécue comme une purification : on ne s’embarrasse plus de détails inutiles qui empoisonnent la vie.
2) Et notre place de chrétien dans cet univers ? Ou qu’est-ce que les malades attendent de nous ?
a -Le respect
Il y a d’abord à écouter. Lorsqu’on m’a demandé la première fois de faire partie de l’aumônerie de Bichat, j’ai refusé parce que je ne saurais pas quoi dire aux malades. Mais on m’a dit que la première qualité et condition c’était l’écoute ; (je me suis sentie déjà plus à l’aise avec le projet car vous le savez je ne suis pas une très grande bavarde !) Mais l’écoute, la vraie, cela s’apprend. Laisser à l’autre le temps de se dire, le temps justement de dire, de crier sa souffrance. Dans la rencontre, il faut prendre son temps ; être là pour l’autre (à l’époque du zapping, on aurait tendance à toujours vouloir sauter d’une rencontre à l’autre ou d’arrêter une rencontre qui nous ennuie ou nous gêne), il faut taire en nous ce qui nous trouble, être disponible, faire comprendre par cette attitude qu’il (l’autre) est digne d’écoute, digne que l’on s’attarde auprès de lui. Cela ne signifie pas que l’on va s’installer dans sa chambre comme en pays conquis : nous sommes chez le malade, dans son domaine, il y a à le respecter : je m’assois que s’il m’y invite, c’est lui qui a l’initiative du déroulement de la rencontre. C’est redonner à la personne malade son pouvoir de mener sa vie dans cette relation qu’elle accepte ou non, qu’elle oriente vers tel ou tel sujet de discussion.
b -La compassion
Une fois que nous nous sommes présentés comme étant de l’aumônerie catholique, il y a différentes réactions et il n’est pas rare aussi qu’on nous assimile au Secours Catholique. Il nous faut dissiper la confusion pour que la rencontre ait lieu sur un terrain clair. Il peut se trouver que notre étiquette catholique dérange, ça n’est pas fréquent. La plupart du temps les personnes disent un mot gentil au minimum. Notre attitude à ce moment là est importante : se présenter sans s’imposer ; une fois de plus laisser à la personne la décision de la rencontre c’est à cette condition que la confiance peut s’installer la parole surgir, la souffrance se dire. La personne malade qui nous ouvre son cœur nous touche, nous émeut, c’est un échange de cœur à cœur, c’est un cadeau.
Il arrive que les paroles dites soient de vraies confidences, des secrets longtemps gardés et donnés à notre écoute, à notre compassion. Notre réponse n’est souvent qu’un regard doux, une main posée sur la main tendue ou abandonnée sur le drap, parfois la parole est attendue pour apaiser ; il s’agit pour nous à ce moment là de prendre en compte la souffrance et de se situer par rapport à elle, tout en étant extérieur, de s’y associer au plus près pour souffrir avec, c’est la compassion. Ce n’est pas un terme désuet, une notion péjorative, il nous suffit de regarder Jésus qui s’approche des malades, pose son regard sur eux, est pris de pitié pour eux, son cœur d’homme est ému, pris de compassion et il les touche, les apaise, les guérit.
En allant voir les malades, nous pensons souvent à la phrase de l’Evangile de Matthieu « J’étais malade et tu m’as visité… » Chaque visage rencontré à l’hôpital est un visage du Christ souffrant. ; Chaque corps souffrant et le corps du Christ souffrant ; Dieu n’est pas étranger à la souffrance.
c – Combattre les fausses images de Dieu
Ce n’est pas toujours aisé, souvent nous entendons : « qu’est-ce qu’il fait lui là-haut ? » en montrant le ciel du menton ou bien « il m’a oublié » ou « pourquoi permet-il tout ça ? » ou encore « Dieu me punit », ou encore avant-hier, quatre ou cinq personnes me disaient être catholiques, mais ne plus pratiquer car durement éprouvées, « ce n’est pas juste, j’ai toujours fait le bien, aidé les autres etc.. alors pourquoi ça m’arrive à moi ». Dieu revient assez souvent dans les conversations mais de quelle façon ! Nous-mêmes quand nous avons des soucis de santé importants, il nous arrive de douter de l’Amour de Dieu, de nous révolter. Ce sont des réactions humaines, normales.
Dans le livre de Job on peut y lire la révolte, dans les psaumes aussi :
Job 1O, 1–3:
« La vie m’écoeure, je ne retiendrai plus mes plaintes ; d’un cœur aigre je parlerai. Je dirai à Dieu : ne me traite pas en coupable, fais-moi connaître tes griefs contre moi ; prends-tu plaisir à m’accabler »…….etc.
et dans le Psaume 21 : bien connu car il reprend les paroles du Christ sur la croix : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Sur son lit d’hôpital, le malade dit son angoisse : « je n’en peux plus, je préfère mourir », la souffrance reste un mystère : seule ma foi me fait penser que ce n’est pas Dieu qui veut que je souffre puisqu’Il est Amour. Autrefois, il est arrivé que des personnes bien intentionnées disent aux malades que leur maladie était une épreuve que Dieu leur envoyait parce qu’Il les aimait ; comme le dirait un proverbe populaire « qui aime bien, châtie bien » !
Ce furent des paroles malheureuses, destructrices, faisant exactement l’effet contraire escompté : au lieu du réconfort, la révolte : quel est ce Dieu qui me fait souffrir autant ? D’où un éloignement quelquefois de l’Eglise et des personnes très blessées et très critiques à son égard.
Il nous faut corriger ces fausses images de Dieu : Dieu ne se complait pas dans la souffrance, au contraire Il appelle à la vie.
Dieu souffre avec nous, Il souffre en chaque malade allongé sur son lit d’hôpital en proie à ses questionnements et à ses souffrances.
Comment dire à quelqu’un que toute vie a un sens et qu’elle vaut la peine d’être vécue ? C’est ma foi qui me permet de le croire et c’est là que se situe l’espérance.
Maurice Bellet, prêtre et psychanalyste qui a eu un cancer et a écrit entre autres un livre sur la souffrance « La divine douceur » dit « la foi me donne de ne pas me lasser d’espérer en tout humain, du coup je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que toute vie humaine ait sa chance, son espace de liberté, le soin utile, le nécessaire à ses besoins. Je n’aurai jamais le droit de désespérer. »
D - l’espérance : la recevoir, la donner
Il y a une phrase qu’on entend assez souvent du genre « à l’hôpital (ça pourrait être aussi bien dans n’importe quel lieu de don gratuit de soi) on reçoit autant que l’on donne » Voici en effet un de ces moments, un moment de pure grâce :
Je me souviendrai longtemps de ce jour où en arrivant à Bichat pour visiter mon service, je croise Floréale, notre responsable et elle m’informe qu’un des malades dont nous avions parlé la veille en réunion d’équipe va être baptisé et confirmé là, tout de suite dès que Mgr Chauvet sera arrivé (c’est notre responsable des aumôneries d’hôpital et il était venu assister à notre réunion d’équipe la veille pour faire connaissance). Ce malade donc, est vietnamien Monsieur V. hospitalisé depuis de longs mois à Bichat et dont la santé ne laisse aucun espoir de guérison, très maigre, tous les mouvements le font souffrir. Sa famille est bouddhiste et lui a suivi ses études dans une école Catholique au Vietnam.
A Bichat, depuis quelques semaines, il se prépare avec une de nos collègues à recevoir le baptême, c’est son vœu le plus cher.
Jusque là je ne l’avais pas rencontré. Puis, ce jour donc, je rentre à la chapelle de l’hôpital où se trouve Monsieur V dans son fauteuil roulant enroulé dans de nombreuses couvertures, Maire-Christine qui est aux petits soins pour lui, Floréale, et Mgr Chauvet ; nous sommes 5. Monsieur V est lumineux, ses yeux pétillent, son sourire est celui de quelqu’un qui sait que son attente va enfin prendre fin dans quelques instants pour être comblée par la réalisation de son vœu le plus cher : devenir chrétien, être le frère de Jésus.
Le baptême se déroule simplement, Monsieur V prend les prénoms de Alexandre, Pierre, Raphaël. Marie-Christine lui remet le cierge, l’écharpe blanche. Puis Alexandre communie pour la première fois, il est dans un profond recueillement. Toute la chapelle est habitée par cette intensité de bonheur qui émane d’Alexandre.
La célébration terminée, nous le reconduisons dans sa chambre, il est très fatigué, il a froid mais il sourit, sauf lorsque nous l’installons dans son lit, tout son corps lui fait mal, il grimace, la souffrance est toujours là.
Quelle leçon d’espérance chrétienne Alexandre nous a donné ce jour là ; c’est très difficile de relater ces instants tellement précieux, il faut les vivre, j’ai eu cette chance. Un mois plus tard, Alexandre à bout de force s’en est allé dans la demeure que Dieu lui a préparée. « Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ».
Il est des instants qui nous arrivent comme des cadeaux : à la prière du samedi matin à l’oratoire, une prière hésitante, courte m’a touchée d’autant plus qu’elle était pour moi qui préparait ce topo comme une étincelle. Il a été dit ceci « fais-nous croire à l’inespérable » ; c’est un mot introuvable dans le dictionnaire mais qui traduit si bien ce qui voulait être dit…
Je terminerai en guise de conclusion par un texte lu dans « Croire quand on souffre » édité aux éditions de l’Atelier dans la collection « tout simplement »
Un poing serré dans une main ouverte
Certes, l’espérance qui jaillit de la foi en Christ n’efface aucune épine. La maladie, le handicap à vie, le vieillissement ou la dépression ne cessent d’altérer ma joie de vivre… Pourtant, affronté avec le regard de l’espérance chrétienne, le scandale cesse d’être une obsession pour devenir une épreuve « habitée » ; il cesse d’être un obstacle pour devenir un chemin, peut-être même le plus authentique. Sur cette route de « passion », certains croyants semblent atteints d’une sorte de lumière, jaillie non de théories complexes, mais d’une rencontre humaine toute simple, d’un dialogue, d’un amour, d’une vie de foi partagée en communauté de chrétiens. Par ces relais de la tendresse de Dieu, ils semblent marcher en paix, UN POING SERRE DANS UNE MAIN OUVERTE.
Catherine Boussemart