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1° Séance du 21/10/2002 : L’Eglise se constitue pour aller témoigner du Christ
2° Séance du 13/01/2003 : Première sortie – Premiers problèmes
3° Séance du 24/02/2003 : L'Église "invente" la Mission
4° Séance du 28/04/2003 : A la rencontre des peuples – L'Envoi aux Païens
5° Séance du 26/05/2003 : Jusqu'aux extrémités de la terre
L’Eglise se constitue pour aller témoigner du Christ
Chapitre 1
Pour bien comprendre les Actes des Apôtres il faudrait lire ce livre comme on lit un roman ou comme on regarde un film, c’est-à-dire en essayant de vivre ce que les personnages vivent et de partager leurs réactions. C’est sûrement difficile pour nous parce que nous avons trop l’habitude de considérer les textes de la Bible comme des textes sacrés. D’autre part, ces textes emploient souvent un langage symbolique auquel nous sommes peu habitués et renvoient souvent à des textes de l’Ancien Testament que nous connaissons mal.
1/ Une introduction
* Comme l’évangile, les Actes des Apôtres sont adressés à un certain Théophile, un chrétien de culture grecque et un personnage sans doute important. D’ailleurs évangile et Actes sont écrits en grec. On en a conclu dès l’Eglise ancienne que l’évangile et les Actes avaient un même auteur. La critique moderne a confirmé ce jugement en le fondant sur l’homogénéité de la langue et de la pensée des deux livres comme sur la symétrie de leur but : l’évangile souligne la montée de Jésus vers Jérusalem où s’accomplit le mystère pascal ; les Actes rapportent la prédication de ce mystère à partir de Jérusalem jusqu’à Rome, c’est-à-dire aux extrémités de la terre.
On pense que l’évangile et les Actes ont été écrits entre l’année 72 et l’année 80. (Je vous rappelle que la première épître de Paul date de 51 et le premier évangile, celui de Marc date de 70 – Matthieu, 80/90 et Jean, 95/100)
* Qui était Luc ? Sans doute un médecin qui fut compagnon de Paul durant ses premiers voyages. Il se présente comme un historien, en effet, il commence son évangile ainsi : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la Parole, il m’a paru, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné… ».Mais l’histoire qu’il présente, aussi bien dans les Actes que dans l’évangile est une histoire sainte ; son propos essentiel n’est pas d’écrire une histoire au sens habituel, c’est-à-dire un déroulement des faits. Il veut montrer la signification des événements caractéristiques pour la foi : ici, ce sera comment est née l’Eglise et comment elle va se lancer dans la mission depuis Jérusalem jusqu’à Rome, autrement dit témoigner du Christ sur toute la terre.
* Pourquoi étudier les Actes des Apôtres ? Deux raisons principales :
* Comment annoncer l’évangile ?
* La communication entre Eglises
1 – Comment annoncer l’Evangile ou la foi affrontée à des cultures nouvelles ?
Tout d’abord, les premiers chrétiens ont eu du mal pour dire et expliquer les expériences qu’ils ont vécues. Ce n’était pas toujours facile car il s’agissait parfois d’événements qui n’avaient pas de précédents. Quand on parle du tonnerre, tout le monde sait ce que c’est. Mais comment parler de résurrection ou plutôt du Christ ressuscité ? Voilà un homme qui apparaît, on ne le reconnaît pas et puis on le reconnaît …Est-ce une apparition ou un phénomène purement spirituel ? Non, puisqu’il a vraiment un corps et puisqu’il mange…
D’autre part, les textes du Nouveau Testament, pour décrire un certain nombre de phénomènes, en particulier les phénomènes à caractère spirituel, utilise des images et des éléments de l’Ancien Testament.. Il faut bien voir que les apôtres, les disciples et ceux qui ont écrit ces textes étaient des juifs qui s’adressaient à des juifs. Aussi l’Ancien Testament était-il pour eux très évocateur. Ils l’ont largement utilisé pour se faire comprendre. En outre, ils étaient convaincus que l’Ancien Testament annonçait le Nouveau. Cf. Les pèlerins d’Emmaüs : « Commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait » (Lc 24,27). J’essaierai de vous signaler les recours à l’Ancien Testament au fur et à mesure du texte.
Notre temps de crise généralisée ressemble beaucoup au temps des apôtres. Il est très difficile de tenir un discours qui ouvre l’avenir. On considère trop facilement que les premiers temps de l’Eglise ont été une période idyllique où l’évangélisation était facile. Il n’en a rien été. En fait, l’activité des apôtres et des témoins s’est exercée bien souvent en contrepoint des grands courants de l’humanité, sur les frontières et les marges. Et cependant la foi a été répandue jusqu’aux extrémités de la terre.
Aussi est-il plein d’enseignement pour nous de voir comment la forme et le contenu de la foi se sont comportés au contact de facteurs économiques et sociaux nouveaux : comment les rencontres successives de milieux et de peuples mettent en relief des différences qui s’affrontent, qui provoquent des transformations dans l’expression de la foi ; comment ces différences font découvrir aux croyants des richesses inattendues, mais qui leur posent parfois la question de l’identité de leur foi ; comment enfin apôtres et disciples ont su inculturer la foi dans les cultures des peuples du Bassin méditerranéen. Ce peut être une leçon pour nous aujourd’hui devant cette nouvelle culture mondiale qui émerge, imprégnant et modifiant en profondeur les différentes cultures de la planète.
2 – La communication entre Eglises.
Les premières communautés chrétiennes étaient fort diverses. A Jérusalem, par exemple, Jacques réussit pendant un temps à maintenir l’équilibre entre des tendances plus ou moins puristes qui considéraient que la Loi est la seule voie d’accès à la Bonne Nouvelle ; Paul d’ailleurs s’en plaindra.
Ou bien, par exemple, autour de ce même Paul qui prêchait le salut par la foi, indépendamment de la Loi, un assez grand nombre d’Eglises allaient jusqu’à dire que l’Esprit reçu au baptême libérait des règles sociales et même du travail.
Beaucoup d’Eglises s’accordaient sur certains points, mais pas sur d’autres, comme on le voit dans les épîtres de Jean, de Jacques ou de Pierre. Certes, il existait «une tradition commune » comme on disait alors, mais il n’existait absolument rien de comparable à l’Ecriture, l’Ancien Testament, qui puisse servir à fixer une orthodoxie. En 70, comme écrits il n’y avait que les lettres de Paul, mais elles étaient éparses, loin d’être connues de toutes les communautés chrétiennes. Les «paroles du Seigneur » auraient pu faire autorité, mais il n’y avait pas encore d’évangiles. Il y avait bien des petits récits qui circulaient contenant des paroles de Jésus, mais ils n’étaient souvent pas centrés sur les mêmes paroles et répondaient à des besoins divers. Cependant, malgré les dissensions qu’on essaiera de régler (cf le concile de Jérusalem), il existait une réelle «intercommunion », comme on dit aujourd’hui. Tout cela me paraît important à remarquer aujourd’hui, à l’heure de l’œcuménisme.
* Le contexte socio-économique à l’époque des Actes
- La structure de base de la vie quotidienne, c’est la maison, le bâtiment dans le sens où il est le symbole de la famille. Si on n’a pas de maison, c’est qu’on est un esclave. Pour Paul, par exemple, n’avoir pas de maison ou être esclave du Christ, c’est la même réalité, c’est n’avoir plus de référence sociale et être attaché à une nouvelle maison non localisable, celle du Christ. Mais pour autant les chrétiens n’ont pas été totalement en rupture avec l’ordre sociale, les maisons resteront le centre des activités communautaires des chrétiens.
- La cité est une autre structure importante. Certes les 2/3 de la population étaient des agriculteurs, mais attachés le plus souvent à de grands domaines appartenant à des citadins. Les villes de l’Empire étaient des grands ports ou l’aboutissement des routes. C’est essentiellement le commerce et l’artisanat qui faisaient leur richesse. Les villes étaient reliées entre elles par des échanges de plus en plus actifs. Rome avait construit des routes, mais celles-ci servaient surtout aux armées et contournaient les villes. Les péages y étaient élevés pour les civils. En outre, une voiture tirée par deux chevaux ne pouvait pas transporter plus de 500 kg de marchandise, aussi le grand moyen d’échanges était la navigation maritime, sous forme de cabotage.
- Le travail n’est pas une véritable valeur sociale. Si Paul se vante de travailler, c’est pour montrer qu’il connaît bien la réalité de la vie. Ce sont les paysans et les esclaves qui travaillent, ce qui enrichit, c’est le commerce ou le revenu des terres.
Notons que la richesse permet d’abord, bien sûr de profiter de la vie, mais pour les riches de cette époque elle devait servir aussi à «faire du bien » ; la capacité de donner est une forme de reconnaissance de la valeur de la personne. Ce sera bien utile aux premiers chrétiens. Charité et partage dans les premières communautés se sont longtemps confondus avec ce type de mécénat avant de nettement s’en distinguer.
2/ De la Résurrection à la Pentecôte
* Avant la venue du Saint Esprit
Pour commencer son récit, Luc récapitule ce qui s’est passé entre la Résurrection et l’Ascension. Jésus, alors, rappelle aux disciples récapitule son enseignement et ce qu’il leur avait appris, puis il leur annonce la venue de l’Esprit Saint. Ce temps est de quarante jours, nous dit-on, mais c’est un temps symbolique. Entre autres choses, il rappelle Moïse au Sinaï, par exemple ou les quarante jours que Jésus, poussé par l’Esprit, avait passé au désert avant de se lancer dans sa vie publique. C’est le temps de la révélation. Remarquons aussi que tout est axé sur l’avenir : « Vous recevrez l’Esprit et vous serez mes témoins ».
Une phrase, sans doute, vous a fait sursauter : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » C’est décourageant de voir que les apôtres n’ont encore rien compris. Ce n’est pas nouveau. Sur le chemin d’Emmaüs, le Christ qui engage la conversation avec deux disciples leur dit : « Esprits sans intelligence et lents à croire ». L’évangile de Marc soulignait bien cette incompréhension et elle est peut-être réelle ; c’est seulement l’Esprit qui les réveillera.
Je crois aussi que Luc veut nous dire autre chose. Il ne dit pas «le Royaume d’Israël », ce qui aurait une connotation politique, mais «le Royaume (celui que Jésus annonçait) pour Israël ». Ce qui voudrait dire que les apôtres interprètent la promesse (verset 4) sur la base de prophéties comme celle d’Amos («ce jour-là, je relèverai la hutte croulante de David … de sorte qu’ils posséderont toutes les nations sur lesquelles mon nom a été proclamé ») dans le sens d’une certaine tradition juive : Israël devrait devenir le centre du rassemblement des peuples autour du Messie. Jésus va répondre en indiquant que c’est l’Esprit qui sera ce centre à partir duquel le Messie ira à tous les peuples et non l’inverse.
Je voudrais faire remarquer que l’interprétation que j’ai signalée est aussi une tentation permanente pour nous quand nous élaborons quelque chose que nous prétendons valoir pour tous sans même consulter ceux à qui nous nous adressons.
* L’Ascension
Venons-en à l’Ascension elle-même. J’ai deux remarques à faire :
- la «nuée » est dans la Bible le signe visible de la présence de Dieu, souvenez-vous du récit de l’exode. Alors si la nuée dérobe Jésus à la vue de ses apôtres, c’est qu’il est entré dans le monde de Dieu, qu’il cesse avec nous un mode de présence charnelle pour en inaugurer une autre qui est spirituelle. Du reste, c’est ce qu’indiquent les anges. Ceux-ci ne disent pas qu’il viendra dans sa gloire à la fin du monde, mais simplement qu’il va venir, c’est-à-dire qu’il va rester présent à la vie de son Eglise.
- ma seconde remarque concerne le fait que les apôtres restent là, après la disparition de Jésus, à fixer le ciel, comme disent les anges. Le ciel, c’est le monde de Dieu où se trouve désormais le Christ. Il semble que cette indication symbolise chez les apôtres la nostalgie qui dut avoir la vie dure dans la primitive Eglise, celle du retour imminent du Christ qu’il suffirait d’attendre. Alors Luc indique qu’il y a autre chose à faire, une histoire à construire et à vivre.
* La communauté
Enfin, Luc nous décrit les croyants ensemble. Ils sont réunis autour du groupe des douze qu’ils vont d’ailleurs reconstituer avec l’adjonction de Matthias pour remplacer Judas. Ils sont environ 120, c’est-à-dire10 par apôtre, ce qui est une organisation classique en Israël comme le disent les textes retrouvés à Qumran.
Il y a aussi parmi eux des femmes dont Marie. Il faut noter la présence des femmes dans la communauté. Les Actes reviendront plusieurs fois sur leur rôle, ce qui constitue une innovation par rapport au judaïsme d’alors.
Tout est en place, mais ils sont enfermés dans «la chambre haute ». Ont-ils peur de la répression qui s’était abattu sur Jésus ? Quoiqu’il en soit, ils restent entre eux, ils prient, mais la vie n’est pas là, pas de projets ni d’avenir.
* La reconstitution du collège des douze
Dès le début le collège des douze est présenté par Luc comme une solide institution «pour le service de l’apostolat » (V. 25). L’un des douze, Judas «a délaissé sa place ». Il convient donc de le remplacer par quelqu’un qui a vécu avec le Christ comme les onze autres (V.21 et 22). On s’adresse au Seigneur (Jésus est maintenant inséparable du Père) pour qu’il désigne un remplaçant. Sa volonté est lue dans le sort selon un antique usage d’Israël. C’est un acte «liturgique », pourrait-on dire.
Il faut noter que c’est l’assemblée qui présente les candidats. Nous verrons que toujours, dans les Actes, les Apôtres agissent en communion étroite avec le peuple…
Ce passage permet à Luc de bien définir le rôle des Apôtres. Ils sont collégialement témoins de la Résurrection puisqu’ils ont accompagné le Seigneur depuis son baptême jusqu’à son Ascension. Leur témoignage devra s’exercer principalement par le «service de la parole », mais pas seulement : on le voit aux versets42-47, ils sont le centre autour duquel la communauté élabore sa vie au niveau doctrinal, mais aussi liturgique, économique et missionnaire. Notons que par la suite Luc ne fera plus mention des douze en tant que tels.
Quant au terme de «témoin », il sert dans les Actes à faire le lien entre l’apostolat de ceux qui l’ont accompagné et l’apostolat de ceux qui ont reconnu l’événement central de la mort et de la résurrection du Christ, mais qui ne l’ont pas directement connu.
Fait à Saint Joseph des Épinettes, le 21/10/2002