Montligeon 5


JALONS POUR UNE COMMUNAUTE D’EGLISE


LES SOMMAIRES DES ACTES : 2,42-47 ; 4,32-35 ; 5,12-15



Dans l’évangile de Matthieu, Jésus avait inauguré sa vie publique par un long discours, lequel commençait par les Béatitudes, sorte de « feuille de route », de charte de la vie chrétienne.

Dans les Actes des Apôtres, saint Luc parsème le début de son récit de petits tableaux présentant l’idéal de vie d’une communauté chrétienne. On en retient généralement trois principaux, que l’on appelle les « sommaires » des Actes. Ils sont situés au démarrage du livre, autrement dit avant le début de l’activité missionnaire des premiers chrétiens : malgré le don de l’Esprit à la Pentecôte, les disciples du Christ n’ont pas encore quitté Jérusalem. C’est donc un peu comme si saint Luc disait : « voilà ce que les disciples ont à vivre, mais aussi à annoncer et à construire ». Mais on sait par ailleurs ( grâce aux Actes des Apôtres mais surtout grâce aux lettres de Paul ) que les premières communautés chrétiennes ne respecteront pas forcément à la lettre la feuille de route en question, c’est le moins qu’on puisse dire …. Petit florilège des colères pauliniennes :

Les gens de Chloé m’ont appris qu’il y a des discordes parmi vous … Le Christ est-il divisé ? ( 1 Co 1,11.13 )

On entend dire partout qu’il y chez vous un cas d’inconduite, et d’inconduite telle qu’on ne la trouve même pas chez les païens, et vous êtes enflés d’orgueil ! ( 1 Co 5,1-2 )

Lorsque vous avez un différend entre vous, comment osez-vous le faire juger par les païens et non par les saints ? ( 1 Co 6,1 )

J’admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés pour passer à un autre évangile ( Gal 1,6 )

Lorsque Pierre vint à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, car il s’était mis dans son tort ( Gal 2,11 )

O Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que sous vos yeux a été exposé Jésus Christ crucifié ? ( Gal 3,1 )

Vous me faites craindre d’avoir travaillé pour vous en pure perte ! ( Gal 4,11 ) Nous vous ordonnons, frères, au nom du Seigneur Jésus Christ, de vous tenir à distance de tout frère qui mène une vie désordonnée et contraire à la tradition

( 2 Thes 3,6 )

Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ! Or, nous entendons dire qu’il y en a parmi vous qui mènent une vie désordonnée, affairés sans rien faire ( 2 Thes 3,10-11 )

Alexandre le fondeur a fait preuve de beaucoup de méchanceté à mon égard. Le Seigneur lui rendra selon ses œuvres ( 2 Tim 4,14 )

La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a assisté, tous m’ont abandonné ( 2 Tim 4,16 )

Prenez garde aux chiens ! Prenez garde aux mauvais ouvriers ! Prenez garde aux faux circoncis ! ( Phil 3,2 )

Je vous exhorte, frères, à vous garder de ceux qui suscitent divisions et scandales en s’écartant de l’enseignement que vous avez reçu ; éloignez-vous d’eux ( Rom 16,17 ) Etc !!!


Saint Luc lui-même ne cache pas les difficultés rencontrées par les premières communautés chrétiennes. On ne voit d’ailleurs pas comment il pourrait en être autrement : c’est avec des hommes et des femmes ordinaires que Dieu construit son Eglise. Juste après avoir donné en exemple Joseph Barsabas, qui vend le champ qu’il possédait et apporte le montant de la vente aux apôtres ( Ac 4,36-37 ), saint Luc nous raconte l’histoire tout aussi édifiante - mais dans l’autre sens - d’Ananias et Saphira qui font la même chose que Joseph Barsabas, mais essaient de planquer une partie de l’argent. Du coup ils paient leur malhonnêteté et meurent, punis par Dieu. A mon avis, si les choses se passaient ainsi aujourd’hui, il y aurait beaucoup de décès du côté des marchés financiers …

On lit aussi dans les Actes des désaccords, voire des querelles entre disciples, notamment entre Paul et Barnabé qui finissent par se séparer ( Ac 15,36-40 ).


Ces sommaires ne doivent donc pas être pris comme des modèles à imiter, mais comme un idéal à atteindre. Nous pensons souvent qu’avant, c’était mieux. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, il n’y a plus de saison, il n’y a plus de bon pain, etc. Nous avons tendance à idéaliser le passé, et notamment les origines, quitte à refaire l’Histoire. C’est également vrai pour la vie de l’Eglise. Reconnaissons que ce n’est pas toujours complètement faux : la dérive et l’essoufflement sont des risques réels. Prenez l’exemple de la souffrance de François d’Assise lorsque, sur la fin de sa vie, il a vu son intuition de départ, intuition de pauvreté absolue, récupérée et transformée par l’institution romaine. Lui qui vivait dans des grottes ou des ermitages de fortune a vu, consterné, ses frères construire des couvents monumentaux. L’évolution est inévitable, mais sur quels critères la juger ?


Cela pose une question fondamentale : celle de la tradition. C’est un mot particulièrement piégé dans l’Eglise parce que source permanente de malentendus et de polémiques. Fidélité ne veut pas forcément dire immobilisme. J’aime la formule du Pape Pie XI : « J’aime tellement les traditions que j’en invente de nouvelles » ! Est-il contradictoire d’être à la fois fidèle et  novateur ? Cela mérite une réflexion qu’on n’a pas le temps de développer ici, mais je suis persuadé qu’on ne peut pas en faire l’économie. Sinon, on fonctionne à coup de réactions épidermiques et d’anathèmes réciproques, ce qui ne fait pas avancer grand chose.


Pour tenter de trouver des repères, revenons à nos « sommaires » des Actes. Ils dessinent les grandes lignes de la communauté chrétienne idéale, quoi qu’il en soit par ailleurs de leur application réelle dans les communautés du 1° siècle. Au fond, Luc dit : « voilà vers quoi vous devez aller ». C’est comme pour la sainteté : on n’y parviendra jamais, ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas essayer d’avancer vers elle.


Lorsqu’on regarde de près les 3 sommaires, on s’aperçoit que, d’une part, chacun a un point d’insistance différent, mais fait référence aux autres, et que d’autre part les trois ont un point d’insistance commun.


Commençons par le point d’insistance commun : c’est celui de l’unité. Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis. La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Ils se tenaient tous, unanimes, sous le portique de Salomon : l’unité des croyants, par delà leurs légitimes différences, est le signe, le critère de la qualité spirituelle d’une communauté chrétienne. Bien sûr, « unité » ne veut pas dire « uniformité » : prenez le liste des douze apôtres de Jésus, le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’étaient pas des clones les uns des autres ! Il saute aussi aux yeux que saint Pierre n’était pas saint Paul, ce qui n’empêche pas l’Eglise de les fêter ensemble. Cela nous renvoie cependant chacun à notre propre conscience : suis-je facteur de division ou facteur d’unité au sein de la communauté chrétienne ? Et que puis-je faire en ce sens ?

Détaillons les trois sommaires.


- Le premier sommaire évoque l’enseignement des apôtres. C’était tellement important que cela provoqua très vite la création du diaconat : les Douze convoquèrent l’assemblée plénière des disciples et dirent : « il ne convient pas que nous délaissions la Parole de Dieu pour le service des tables. Cherchez sept hommes et nous les chargerons de cette fonction. Quant à nous, nous continuerons à assurer la prière et le service de la Parole » (Ac 6,2-4 ). Peut-être faudrait-il dans les communautés chrétiennes d’aujourd’hui s’interroger sur ce qu’on demande aux prêtres ?

Luc parle de fraction du pain et de prières, c’est logique, mais avez-vous remarqué que juste avant, et donc en premier, saint Luc cite la communion fraternelle ? Car c’est entre frères que l’on partage le pain et la prière. Il nous faut absolument sortir d’une vision individualiste de la messe ( « mon Père j’ai manqué ma messe » ) : la fraction du pain - la messe - est un acte communautaire, pas un acte de piété individuelle : pour cela, il y a le chapelet, l’adoration, la lectio divina, tout ce que vous voudrez.

Ils se rendaient chaque jour assidûment au temple, lieu de la prière commune : il est donc très peu question de prière individuelle. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existait pas, et encore moins qu’elle ne doit pas exister. Mais cela veut dire que nous avons à retrouver le sens de la dimension communautaire de la prière, quelles que soient la nature et la taille de la communauté : famille, équipe, paroisse …

Ils louaient Dieu : spontanément, notre prière est souvent une prière de demande, pour nous-même ou pour les autres, ou une prière de contemplation, d’adoration. Ce qui est très bien, mais n’oublions pas la prière de louange. Non pas pour nier les difficultés de la vie, mais pour chercher et affirmer la trace de la présence et de l’action du Seigneur dans notre vie et dans la vie du monde.


- Le deuxième sommaire insiste davantage sur le partage : nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. Nul parmi eux n’était indigent, chacun recevait selon ses besoins, etc.

Cet idéal, parfois surnommé « communisme évangélique », a inspiré les fondateurs de maintes congrégations religieuses. Il sert aussi de façade à des sectes qui sont en réalité des pompes à finances. Nous sommes là dans le domaine de l’utopie, au sens d’une réalité vers laquelle on tend. Mais il faut composer avec les réalités de chaque époque : ce qui peut être le choix de vie de quelques-uns n’est pas forcément réalisable ni souhaitable pour tous. Cela pose cependant une question que je crois essentielle : celle de la solidarité entre chrétiens. Globalement, les chrétiens sont généreux. Très généreux. Ce qui nous vaut d’avoir nos boîtes aux lettres remplies de sollicitations diverses, venant d’organismes d’Eglise ou d’ailleurs, tous fort estimables.


Mais je crois que nous aurions un effort d’attention à faire par rapport à ceux qui sont nos frères les plus proches, ceux que nous côtoyons à la messe, au catéchisme, à la chorale ou ailleurs dans la paroisse. Non pas pour ignorer ceux qui sont à l’extérieur, mais pour mettre en pratique le commandement du Seigneur Jésus : à ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres ( Jn 13,35 ). Sans faire de comparaisons qui n’ont pas lieu d’être, peut-être les catholiques pourraient-ils un peu s’inspirer de la solidarité que l’on trouve dans d’autres communautés, régionales, nationales, ethniques ou religieuses. Sans pour autant, et c’est là toute la difficulté de l’affaire, sans pour autant se fermer aux autres : je ne vais pas laisser mon voisin mourir de faim sous prétexte qu’il ne va pas à la messe ! Mais nous avons sans doute à retrouver le sens de la fraternité chrétienne, à la fois comme charité du Christ en actes et comme signe prophétique du Royaume.


- Le troisième sommaire insiste sur l’activité débordante et miraculeuse des apôtres. L’affaire est pour nous délicate : reconnaissons-le, le miracle nous gêne quelque peu. Pour comprendre ce dont il s’agit, l’image qui me vient à l’esprit est celle de Lourdes. 67 guérisons en 151 ans n’expliquent pas à elles seules les millions de pèlerins qui se succèdent là-bas sans discontinuer. Le miracle de Lourdes est double, et je crois qu’on retrouve exactement l’esprit et le sens des Actes des Apôtres :

a) le fait que les malades ont leur place. On ne les cache pas, on n’a pas honte de leur présence. On en venait à sortir les malades dans les rues … La multitude accourait ( … ) portant des malades : c’est bien ce qui se passe à Lourdes. Signe que tout le monde a sa place dans l’Eglise, quel que soit son handicap ou son histoire. Signe prophétique du Royaume de Dieu. En sommes-nous convaincus ?

b) le fait que les chrétiens agissent : beaucoup de signes et de prodiges s’accomplissaient par la main des apôtres. Remplaçons le mot miracle par ce mot « signe », sens que d’ailleurs Jésus lui donne : le miracle, le signe est dans l’attention portée aux plus petits et aux plus faibles dans une société qui tend à ne regarder que les gens rentables et performants. Le miracle, le signe est dans la parole de l’Eglise pour défendre la vie. Le miracle, le signe est dans l’accueil de tous. Le miracle, le signe est dans les efforts pour donner ou rendre à chaque être humain sa dignité d’enfant de Dieu.


Au nom de Jésus, lève toi : telle est notre mission, notre responsabilité. Puisse-t-elle être notre fierté et notre joie !