Montligeon 4


UNE EGLISE QUI TIENT COMPTE DES GENS TELS QU’ILS SONT

( Ac 17,16-34 )



La vie d’apôtre n’était pas de tout repos … Sans se laisser abattre par les épreuves et les échecs, Paul et ses compagnons, de ville en ville, annoncent cet Evangile qui leur brûle le coeur. Mais à public identique, réactions différentes : Paul et son compagnon Silas viennent de vivre consécutivement un demi-échec et une demi-réussite, et dans les deux cas en s’adressant aux Juifs dans les synagogues. A Thessalonique, Paul a tenté de convaincre son auditoire que Jésus est le messie annoncé par la Bible. Son discours a séduit quelques Juifs et aussi des Grecs qui étaient là parce qu’intéressés par la religion juive, notamment des femmes. Mais Paul et Silas ont dû fuir en catastrophe devant la colère des Juifs et ils ont trouvé refuge à Béré où, note sobrement saint Luc, les Juifs, plus courtois que ceux de Thessalonique, accueillirent la Parole avec une entière bonne volonté. Là aussi, il y a des conversions de Juifs et de Grecs, en nombre appréciable note saint Luc. Au passage, l’auteur du livre des Actes insiste bien volontiers sur la conversion des Grecs ( lui-même est grec ) mais aussi sur la grande capacité des femmes à se convertir et à être actives dans la vie de l’Eglise. A bon entendeur, salut …


Il n’en reste pas moins que le même discours – ici celui de Paul – adressé à des gens sinon identiques du moins très semblables ne produit pas les mêmes effets : certains adhèrent, d’autres non. La foi ne se déverse pas d’un esprit dans un autre, il n’y a pas d’automatisme de la transmission de la foi. Ce qui est intéressant, c’est que le discours de Paul part très exactement des préoccupations de son public : parler à des Juifs du Messie, ce Messie qu’ils attendent avec tant d’impatience, c’est logique. Leur dire le Messie, c’est ce Jésus que je vous annonce, c’est logique de la part du chrétien que Paul est devenu. Mais cela n’entraîne pas l’adhésion pour autant. Il nous faut renoncer à toute idée d’évidence de la transmission de la foi, que ce soit de génération en génération ou autrement. Il nous faut aussi renoncer à rêver : dire ce que nous croyons ne convertit pas forcément les autres … Ce n’est pas pour autant qu’il faut se taire, mais il faut accepter de ne pas être entendu malgré notre désir légitime de transmettre. C’est parfois une souffrance. C’est le prix de la liberté.


Quoi qu’il en soit, une fois de plus, il va y avoir de l’agitation à Bérée suite à une expédition punitive des Juifs de Thessalonique, ce qui oblige Paul à sauter dans un bateau, et il va filer jusqu’à Athènes.

Athènes, c’est déjà à l’époque une des grandes villes du bassin méditerranéen. Sans doute plusieurs centaines de milliers d’habitants. Nous qui sommes parfois découragés par les difficultés de l’Eglise à Paris, mesurons-nous combien la situation était alors infiniment plus difficile … et est aujourd’hui beaucoup plus difficile ailleurs que chez nous ? Regardons ce qui se passe pour les chrétiens dans beaucoup de pays du Moyen Orient, d’Afrique ou d’Asie. Regardons aussi le véritable désert chrétien que deviennent certaines régions de France. Ce qui peu d’ailleurs interroger sur la faim spirituelle des Français ? A Paris, le moins qu’on puisse dire, c’est que les lieux d’Eglise et les propositions chrétiennes ne manquent pas ! Trouver une messe ou une conférence est un jeu d’enfant. Allez simplement en banlieue, même pas si lointaine !


Lorsque Paul arrive à Athènes, il n’y a sans doute pas de chrétiens dans la ville. Cette ville intellectuelle est sous le contrôle de l’Aréopage, conseil d’hommes chargés de veiller sur l’Université. Une ville où le débat d’idée, le débat religieux était non seulement monnaie courante mais occupation quotidienne, saint Luc lui-même le souligne. Un contemporain de Paul, Pétrone, écrivait avec humour : « à Athènes il est plus facile de rencontrer un dieu qu’un être humain » ! Les Parisiens d’aujourd’hui n’ont – ou ne prennent - guère le temps du débat d’idées, et la question religieuse semble souvent bien loin de leurs préoccupations. En même temps, soyons honnêtes, il est difficile de méditer sur l’existence de Dieu dans une rame de la ligne 13 à 6 h du soir !

Paul va donc se mêler aux joutes oratoires locales. Il va tenter sa chance, qui ne risque rien n’a rien : ne sommes-nous pas parfois un peu frileux dans le témoignage de foi ? Deux remarques :

Le discours de Paul se passe sur la place publique. Il s’agit de ce lieu des villes hellénistiques appelé l’agora, où se réglaient les affaires et se rendait la justice. Dans les grandes cités comme Athènes, c’était aussi le lieu de discussion, d’échanges intellectuels. Le lieu est donc très bien choisi : il faut tenir compte des réalités du monde dans lequel nous vivons. Je crois par exemple qu’une des belles intuitions des diocèses d’Ile-de-France a été l’implantation d’un lieu d’Eglise sur le parvis de la Défense : on est là au coeur de la plus forte concentration de cadres, de décideurs de France. Et ce lieu – Notre Dame de Pentecôte – a des horaires et des activités qui sont en phase avec la vie des dizaines de milliers de personnes qui travaillent là, type brèves conférences à l’heure du déjeuner. Avons-nous le souci, dans nos propositions, de chercher ce qui correspond à la vie des gens telle qu’elle est ?


Face à ces polythéistes que sont les Grecs, comme dans les synagogues, Paul va partir de ce qui intéresse son auditoire. Mais ça va être un dialogue de sourds : pour les Grecs, qu’ils soient stoïciens, épicuriens ou autres, l’idée d’une résurrection corporelle était totalement étrangère. Tant que Paul ne parle pas de résurrection, les gens l’écoutent. Une fois de plus, c’est la Résurrection qui pose question. Et c’est pourtant le cœur de notre foi …


L’introduction du discours de Paul est astucieuse : les Grecs dédiaient des stèles et des autels aux dieux inconnus ( c’était une mesure de prudence pour éviter de vexer telle ou telle divinité que l’on aurait par mégarde oubliée ). Eh bien, dit Paul, ce dieu inconnu, je viens vous dire qui il est.

Son discours part d’une question universelle : celle de la Création. Puis, dans son développement, Paul multiplie les références et les allusions à des écrivains grecs. Être chrétien ne dispense pas d’être cultivé ! Il aborde des questions débattues par les stoïciens : où trouver les dieux, est-ce que ceux-ci ont besoin de quelque chose, etc. Il fait référence à la tradition biblique de l’unité du genre humain ( tous les hommes descendent d’Adam ), qui est proche de la vision stoïcienne de l’humanité. Paul va donc vraiment chercher ses auditeurs au plus près de leurs préoccupations pour leur présenter la foi chrétienne et essayer de susciter leur adhésion. Curieusement, là, il ne parle ni de la vie ni de la mort de Jésus, il passe directement à la Résurrection, liée au jugement du monde. Et c’est là que ça coince, Paul se fait rire au nez. La résurrection des morts, et puis quoi encore ? Le monde hellénistique sera d’ailleurs difficilement perméable à l’Evangile, qui aura du mal à s’implanter : il y a trop de différences quant à la conception de l’homme, à sa relation au divin, etc.


Echec donc pour la prédication de Paul. En même temps, ce n’est pas un échec total : Luc note quelques conversions. Comme quoi il ne faut jamais se décourager. Les catéchistes, mais aussi les parents ou les grands parents ont parfois l’impression d’avoir perdu leur temps, d’avoir parlé dans le vide. Mais Dieu seul sait ce qui se sera enraciné et germera peut-être un jour.


Quelles leçons tirer de cette brève expérience athénienne de Paul ? J’en retiens trois.