UNE EGLISE QUI TIENT COMPTE DES GENS TELS QU’ILS SONT
( Ac 17,16-34 )
Quoi qu’il en soit, une fois de plus, il va y avoir de l’agitation à Bérée suite à une expédition punitive des Juifs de Thessalonique, ce qui oblige Paul à sauter dans un bateau, et il va filer jusqu’à Athènes.
Athènes, c’est déjà à l’époque une des grandes villes du bassin méditerranéen. Sans doute plusieurs centaines de milliers d’habitants. Nous qui sommes parfois découragés par les difficultés de l’Eglise à Paris, mesurons-nous combien la situation était alors infiniment plus difficile … et est aujourd’hui beaucoup plus difficile ailleurs que chez nous ? Regardons ce qui se passe pour les chrétiens dans beaucoup de pays du Moyen Orient, d’Afrique ou d’Asie. Regardons aussi le véritable désert chrétien que deviennent certaines régions de France. Ce qui peu d’ailleurs interroger sur la faim spirituelle des Français ? A Paris, le moins qu’on puisse dire, c’est que les lieux d’Eglise et les propositions chrétiennes ne manquent pas ! Trouver une messe ou une conférence est un jeu d’enfant. Allez simplement en banlieue, même pas si lointaine !
Lorsque Paul arrive à Athènes, il n’y a sans doute pas de chrétiens dans la ville. Cette ville intellectuelle est sous le contrôle de l’Aréopage, conseil d’hommes chargés de veiller sur l’Université. Une ville où le débat d’idée, le débat religieux était non seulement monnaie courante mais occupation quotidienne, saint Luc lui-même le souligne. Un contemporain de Paul, Pétrone, écrivait avec humour : « à Athènes il est plus facile de rencontrer un dieu qu’un être humain » ! Les Parisiens d’aujourd’hui n’ont – ou ne prennent - guère le temps du débat d’idées, et la question religieuse semble souvent bien loin de leurs préoccupations. En même temps, soyons honnêtes, il est difficile de méditer sur l’existence de Dieu dans une rame de la ligne 13 à 6 h du soir !
Paul va donc se mêler aux joutes oratoires locales. Il va tenter sa chance, qui ne risque rien n’a rien : ne sommes-nous pas parfois un peu frileux dans le témoignage de foi ? Deux remarques :
d’abord le coup de cœur de Paul : il avait l’âme bouleversée de voir cette ville pleine d’idoles. Les idoles d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes mais elles sont aussi nombreuses. Cela nous bouleverse-t-il ?
ensuite le fait que, pour la première fois, Paul s’adresse et aux Juifs et à tous les autres. Les Juifs, il les connaît, et pour cause : il en fait partie. Mais il va aussi vers les autres. Osons-nous sortir de nos petits cercles de relations ?
Le discours de Paul se passe sur la place publique. Il s’agit de ce lieu des villes hellénistiques appelé l’agora, où se réglaient les affaires et se rendait la justice. Dans les grandes cités comme Athènes, c’était aussi le lieu de discussion, d’échanges intellectuels. Le lieu est donc très bien choisi : il faut tenir compte des réalités du monde dans lequel nous vivons. Je crois par exemple qu’une des belles intuitions des diocèses d’Ile-de-France a été l’implantation d’un lieu d’Eglise sur le parvis de la Défense : on est là au coeur de la plus forte concentration de cadres, de décideurs de France. Et ce lieu – Notre Dame de Pentecôte – a des horaires et des activités qui sont en phase avec la vie des dizaines de milliers de personnes qui travaillent là, type brèves conférences à l’heure du déjeuner. Avons-nous le souci, dans nos propositions, de chercher ce qui correspond à la vie des gens telle qu’elle est ?
Face à ces polythéistes que sont les Grecs, comme dans les synagogues, Paul va partir de ce qui intéresse son auditoire. Mais ça va être un dialogue de sourds : pour les Grecs, qu’ils soient stoïciens, épicuriens ou autres, l’idée d’une résurrection corporelle était totalement étrangère. Tant que Paul ne parle pas de résurrection, les gens l’écoutent. Une fois de plus, c’est la Résurrection qui pose question. Et c’est pourtant le cœur de notre foi …
L’introduction du discours de Paul est astucieuse : les Grecs dédiaient des stèles et des autels aux dieux inconnus ( c’était une mesure de prudence pour éviter de vexer telle ou telle divinité que l’on aurait par mégarde oubliée ). Eh bien, dit Paul, ce dieu inconnu, je viens vous dire qui il est.
Son discours part d’une question universelle : celle de la Création. Puis, dans son développement, Paul multiplie les références et les allusions à des écrivains grecs. Être chrétien ne dispense pas d’être cultivé ! Il aborde des questions débattues par les stoïciens : où trouver les dieux, est-ce que ceux-ci ont besoin de quelque chose, etc. Il fait référence à la tradition biblique de l’unité du genre humain ( tous les hommes descendent d’Adam ), qui est proche de la vision stoïcienne de l’humanité. Paul va donc vraiment chercher ses auditeurs au plus près de leurs préoccupations pour leur présenter la foi chrétienne et essayer de susciter leur adhésion. Curieusement, là, il ne parle ni de la vie ni de la mort de Jésus, il passe directement à la Résurrection, liée au jugement du monde. Et c’est là que ça coince, Paul se fait rire au nez. La résurrection des morts, et puis quoi encore ? Le monde hellénistique sera d’ailleurs difficilement perméable à l’Evangile, qui aura du mal à s’implanter : il y a trop de différences quant à la conception de l’homme, à sa relation au divin, etc.
Echec donc pour la prédication de Paul. En même temps, ce n’est pas un échec total : Luc note quelques conversions. Comme quoi il ne faut jamais se décourager. Les catéchistes, mais aussi les parents ou les grands parents ont parfois l’impression d’avoir perdu leur temps, d’avoir parlé dans le vide. Mais Dieu seul sait ce qui se sera enraciné et germera peut-être un jour.
Quelles leçons tirer de cette brève expérience athénienne de Paul ? J’en retiens trois.
la première est qu’il n’est pas toujours facile d’évangéliser ceux qui ont le savoir. Le christianisme s’enracinera plus facilement à Corinthe, la ville cosmopolite et populaire, où Paul se rendra immédiatement en quittant Athènes. Peut-être, pour accueillir l’Evangile, faut-il être en situation de manque, de demande, de faim spirituelle, et que ce n’est pas toujours évident pour ceux qui ont le savoir ? Ce constat parcourt d’ailleurs l’Evangile. Se convertir demande donc de reconnaître en soi une soif, un creux, un manque. Ce vide que ne ressentent pas forcément ceux auxquels Paul s’adresse, ni les Juifs bardés de certitudes, ni les intellectuels d’Athènes incapables d’entendre un discours qui remet en cause leur vision de l’homme et du monde. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre …
La seconde leçon est que pour être entendu, il faut effectivement tenir compte des gens tels qu’ils sont : Paul ne parle pas aux Grecs comme aux Juifs. La Parole est faite pour s’incarner. On ne s’adresse pas de la même manière à tous les publics, ce qui est d’ailleurs une des leçons du récit de la Pentecôte ( Ac 2 ). Mais ce n’est pas pour autant une garantie de succès. Soyons passionnés, soyons intelligents, mais soyons aussi très humbles …
La troisième leçon est que la foi ne dispense pas d’essayer de comprendre et de réfléchir : Paul va tenir compte de cette expérience plutôt malheureuse. En effet, après ce quasi échec à Athènes, les discours de Paul vont évoluer et partir beaucoup plus clairement de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ. Car tel est bien le cœur de notre foi : évangéliser, ce n’est pas faire des croyants, c’est faire des chrétiens. Ce nom de « chrétiens » a été donné aux disciples du Christ pour la première fois à Antioche ( Ac 11,26 ) : il traduit le grec christianos qui est fondé sur le mot Christ. Les chrétiens sont donc un groupe religieux nouveau qui se réclame de quelqu’un, ce Jésus qu’on appelle Christ ( Mt 1,16 ). Là est le point central de notre foi, autour duquel tout le reste s’articule. Ce point central, un chant bien connu le résume parfaitement : « Christ est venu, Christ est né, Christ a souffert, Christ est mort, Christ est ressuscité, Christ est vivant, Christ reviendra, Christ est là ». Est-ce bien pour nous le cœur de notre foi ?