Montligeon 3



Une Eglise qui agit au nom et par la puissance du Christ

( Ac 3,1-16 )


Jésus vient de quitter ses disciples, c’était l’Ascension. L’équipe apostolique s’est complétée par l’adjonction de Matthias, et surtout les Douze viennent de recevoir le don de l’Esprit Saint, c’était la Pentecôte. Pierre vient de faire son premier discours, nourri de nombreuses citations de l’Ancien Testament – discours assez brillant d’ailleurs. Un discours étonnant de la part de ce simple pécheur galiléen qui parlait rarement et brièvement dans les évangiles. Pierre s’affirme non seulement comme le chef des apôtres mais aussi comme leur porte-parole. Faut-il voir dans cette transformation soudaine le premier effet du don de l’Esprit ? Et pourquoi pas ? En termes d’aujourd’hui, cela s’appelle croire à la grâce efficace des sacrements … à condition évidemment que l’homme soit consentant et disponible. Osons-nous croire à l’action de Dieu en nous et chez les autres ? Toujours est-il qu’à Jérusalem, les premières conversions ont lieu, la première communauté chrétienne s’agrandit et semble encore très unie, tout va donc pour le mieux.


Mais ce tableau plutôt idyllique peut comporter un double danger. Le danger de rester entre soi : on est si bien ensemble dans cette communauté si harmonieuse. Et le danger d’en rester aux discours, aussi pieux soient-ils. Or, un discours qui ne se traduit pas en actes n’est ni crédible ni satisfaisant. Petit enfants, n’aimons pas de paroles et de langue, mais en actes et dans la vérité, écrira saint Jean dans sa première épître ( 1 Jn 3,18 ). Comme souvent, ce sont les événements qui vont bouleverser les choses.


En effet, nous allons assister au premier miracle effectué par les apôtres depuis l’Ascension. Je dis : depuis l’Ascension, car rappelons-nous le retour des disciples dans l’évangile de Luc : les soixante douze disciples revinrent dans la joie, disant : Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom ( Lc 10,17 ) Ici, il s’agit de Pierre, assisté d’un Jean toujours à la fois présent et discret. Un exemple à méditer … Premier « miracle », je préfère utiliser le mot « signe », pensez à la finale de l’Evangile de Jean : Jésus a opéré bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom ( Jn 20,30-31 ). Cette phrase de Jean est la clé de lecture de ce qui va se passer à la Belle Porte du temple ce jour-là.

Pierre et Jean montent donc au temple : les premiers chrétiens n’ont pas encore opéré de rupture avec leurs racines juives. L’infirme est à la porte du temple, c’est normal : pour la loi juive il était impur, donc interdit d’accès à l’intérieur. Il sollicite ceux qui entrent, on voit ça tous les Dimanches à la porte des églises. Mais les choses ne vont pas du tout se passer comme d’habitude. De ce récit bref mais très riche, je retiens deux aspects pour ce qui nous intéresse ici.


D’abord, qui fait quoi et au nom de qui ? Réécoutons Pierre : au nom de Jésus Christ, le Nazôréen, marche ! Et un peu plus loin : pourquoi nous fixer, nous, comme si c’était par notre puissance ou notre piété personnelles que nous avons fait marcher cet homme ?

Je crois que nous touchons là un point essentiel de l’authenticité d’une vie d’Eglise. Pierre reprend à son compte ce que disait autrement Jean Baptiste : celui qui vient après moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales ( Mc 1,7 ). Cette phrase de Jean-Baptiste – avec ses variantes – fait d’ailleurs partie des rares phrases que l’on retrouve dans les quatre évangiles, c’est dire son importance. Dans l’Eglise, qui que nous soyons, ce n’est jamais en notre nom que nous agissons. Autant il est nécessaire que de fortes personnalités se dégagent dans l’Eglise pour y être des moteurs, des déclencheurs, des éveilleurs, des témoins, des prophètes, autant il est anormal de tomber dans le culte de la personnalité. On retrouve cela un peu plus loin dans les Actes des Apôtres : Paul et Barnabé sont à Lystre, ils viennent de remettre debout un infirme de naissance ( tiens, ça nous rappelle quelque chose … ). Ecoutez la suite, c’est du grand spectacle : à la vue de ce que Paul venait de faire, des voix s’élevèrent de la foule : « les dieux sont descendus jusqu’à nous ». Ils appelaient Barnabas « Zeus » et Paul « Hermès » car c’était lui le porte-parole. Le prêtre de Zeus hors les murs, d’accord avec la foule, voulait offrir un sacrifice. Les apôtres Barnabas et Paul déchirèrent leur manteau et se précipitèrent vers la foule en criant : « Oh ! Que faites-vous là ? Nous aussi nous sommes des hommes, au même titre que vous ! La Bonne Nouvelle que nous vous annonçons, c’est d’abandonner ces sottises pour vous tourner vers le Dieu vivant » ( Ac 14,8-15 )


On retrouve cela sous une autre forme dans la 1° épître aux Corinthiens : chacun de vous parle ainsi : moi j’appartiens à Paul. – moi à Apollos. – Moi à Céphas. – Moi à Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Et Paul de conclure : Paul, Apollos ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l’avenir, tout est à vous, mais vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu ( 1 Co 1,12-13 et 3,22-23 ). On ne peut pas être plus clair.


C’est donc au nom de Jésus et par la puissance de Jésus que les apôtres agissent. Dans la Bible, le nom, c’est bien plus que l’identité : c’est la personne elle-même, c’est son être, sa force. Le nom de Jésus par lequel les apôtres agissent est donc son pouvoir divin. Le nom de Jésus est source de vie et source d’action pour tout homme qui croit en Lui. Car l’homme ne peut rien faire au nom du Christ sans la foi. Rappelez-vous cet passage étonnant de l’évangile de Marc : Jésus est à Nazareth, donc chez lui, et il est rejeté par les siens : Jésus leur disait : « un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison ». Et il ne pouvait faire là aucun miracle ; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains ; et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas ( Mc 6,4-6 )


Agir au nom de Jésus. On retrouve cette expression au moins 10 fois dans les Actes des Apôtres, on la retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament (par exemple dans la peu connue 3° épître de Jean). Or, le nom de Jésus veut dire « Sauveur », « Dieu sauve ». Pensez à l’annonce de l’ange Gabriel à Joseph en st Matthieu : (Marie) enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ( Mt 1,21 ). Lorsque les apôtres guérissent au nom de Jésus, c’est donc pour manifester que Jésus est bien celui qui sauve les hommes. Les signe accomplis par les disciples ne sont pas là pour asseoir leur autorité ou leur prestige, mais pour désigner Celui dont ils tirent leur force. Savons-nous nous effacer derrière Celui que nous servons ?


Nous avons donc vu que c’était au nom de Jésus que les disciples agissaient. Reste à se demander : ils agissent pour faire quoi  et pour montrer quoi ?

Première remarque : Pierre et Jean ne répondent pas directement à la demande de l’infirme. Lui leur demande ce qu’ils n’ont pas, à savoir de l’argent. Mais ils veulent lui donner autre chose, et bien plus que de l’argent. Satisfaire les besoins immédiats n’est pas une fin en soi. Donner, c’est donner de soi-même : ce que j’ai, je te le donne, mais ce que Pierre donne n’est pas matériel. Cela ne veut pas dire qu’il faut négliger le don matériel, mais qu’il n’est pas suffisant même s’il est nécessaire. On connaît les innombrables variantes du proverbe asiatique : « si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrira une fois ; si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie ». Ce que le Cardinal Lustiger commentait ainsi : « oui mais si entre temps il est mort de faim, vous aurez l’air malin ». Il n’en reste pas moins que nous n’en sommes pas quittes avec la charité du Christ en donnant de l’argent.

Deuxième remarque : le contenu de ce premier signe accompli par Pierre. Il n’est évidemment pas dû au hasard. L’ordre : Marche ! et le geste qui l’accompagne : le prenant par la main, il le fit lever, se retrouvent très souvent dans les paroles et les gestes de Jésus. Il est donc logique de les retrouver dans les Actes des Apôtres si l’on considère que les Apôtres ne font rien d’autre que continuer, prolonger l’action de Jésus. Se lever, se mettre debout, nous le savons, c’est le même mot que ressusciter, qui se traduit littéralement « se relever d’entre les morts ». Dès lors, notre mission est claire : il s’agit pour nous, au nom du Christ et avec la force du Christ, de mettre nos frères debout. On pense à la formule de st Irénée de Lyon, au II° s : « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant ».


Ce qui nous pose une question : comment pouvons-nous être « miracles », autrement dit être signes pour le monde ? En quoi aidons-nous au nom du Christ des hommes à se remettre debout, à trouver ou retrouver leur dignité d’enfants de Dieu ? La mission de l’Eglise est au nom de Jésus d’apporter le salut à tout homme, quel qu’il soit, pour qu’il prenne sa place dans le peuple de Dieu : il entra avec eux dans le temple, marchant, bondissant et louant Dieu. Et nous devons sans cesse vérifier, dans la prière, l’examen de conscience, la correction fraternelle ( autrement dit le dialogue loyal et sincère avec des frères ), que nous ne détournons pas sournoisement ou inconsciemment les choses à notre propre profit. Comme le dit la devise des Jésuites : ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu. Le Christ sera à nos côtés, oui, à condition que nous ne le laissions pas à la porte : là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ( Mt 18,20 ).