du 7-8 février
2004 à Loisy.
Animée par le Père Philippe Bernard
LA MORT ET LA VIE ÉTERNELLE
Un chemin d’espérance chrétienne
PLAN
1. RAPIDE PARCOURS DANS L’ANCIEN TESTAMENT
2. LES APPARITIONS DE JÉSUS RESSUSCITE ET LA PERPLEXITÉ DES DISCIPLES
3. LA RÉSURRECTION DE JÉSUS
4. LA VIE EST SÉRIEUSE, LA VIE EST SACRÉE
5. VIE TERRESTRE ET VIE ÉTERNELLE
· l’homme est une personne
· homme et humanité
· qu’est-ce qui est éternel ?
6. L’ESPÉRANCE CHRÉTIENNE DEVANT LA MORT
· la peur de la mort
· la mort du chrétien
· la mort et l’espérance chrétienne
· l’espérance chrétienne
7. PARADIS, CIEL, ENFER, JUGEMENT, PURGATOIRE
8. RÉINCARNATION ET RÉSURRECTION
9. FIN DU MONDE OU FIN D’UN MONDE ?
BIBLIOGRAPHIE
Un
chemin d’espérance chrétienne
1.
RAPIDE PARCOURS
DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Commençons par un simple constat : la
résurrection des morts n’est pas du tout une évidence pour le monde de l’Ancien
Testament. Pas plus que pour nous, d’ailleurs … Pour l’homme biblique, à sa
mort, l’homme se retrouve au sheol
(équivalent hébreu de l’hadès des Grecs),
c’est-à-dire un lieu de poussière, de silence, de ténèbres. Ce n’est pas un
lieu de punition, mais un lieu d’oubli, où l’homme ne peut plus connaître
Dieu : cf. Ps 39,5.14 ; 49,14-15.20 ; Is 38,18-19.
Il faudra attendre le II° s avant JC et la
persécution sanglante du peuple hébreu par Antiochus Epiphane pour voir
apparaître une espérance explicite en la résurrection des morts. On en trouve
trace dans les livres des Martyrs d’Israël, appelés aussi livres des Maccabées,
non pas à cause des cadavres mais à cause d’une famille qui s’appelait
ainsi ! 2 M 7,9.14.23. Mais même au I° siècle de notre ère, cette
espérance en la résurrection, même si elle est largement répandue – notamment
chez les Pharisiens et les Esséniens - n’est pas unanime dans le monde Juif, à
tel point que Paul profite de ce désaccord pour se tirer d’un mauvais
pas : Ac 23,6-10.
En revanche, on trouve dans l’Ancien
Testament des amorces de la Résurrection. On trouve quelques réanimations,
par les prophètes Elie ( 1 R 17,17-24 ) et Elisée ( 2 R 4,32-37 ; 13,20-21
). Mais il y a aussi d’autres passages qui parlent indirectement de
résurrection : le peuple échappant aux armées du pharaon par le passage de la
Mer des Roseaux ( Ex 14 ), Noé échappant au déluge ( Gen 7-8 ), Isaac échappant
à la mort ( Gen 22 ), Jonas sauvé par le poisson ( Jon 2 ), la vision des
ossements desséchés ( Ez 37 ), autant d’épisodes célèbres, dont l’intuition est
la suivante : Dieu fait vivre, Dieu sauve la vie alors que tout
semble perdu. Et il s’agit souvent d’une espérance à visée collective
: c’est le peuple, son peuple que Dieu sauve de la disparition.
Lorsqu’une partie de la tradition juive (dont
les Apôtres de Jésus sont un peu les héritiers) réfléchira sur cette notion de
Résurrection, ce sera en termes de salut collectif :
une foi en une résurrection globale qui marquerait la fin des temps. C’est
pourquoi celle de Jésus, individuelle, sera encore plus difficile à comprendre.
2.
LES APPARITIONS DE
JÉSUS RESSUSCITE et LA PERPLEXITÉ DES DISCIPLES :
La mort et la résurrection de Jésus sont au
centre de la foi chrétienne. Les quatre évangiles la relatent, et saint Paul
apporte un complément. Quand on lit les textes pour eux-mêmes, deux évidences
sautent aux yeux : d’abord que la Résurrection est remarquable par la
discrétion de ses manifestations, et ensuite qu’elle n’a rien d’évident pour
les disciples de Jésus :
Mt 28,9-10 et 16-20 ; Mc 16,9-15 et
19-20 ; Lc 24,9-12, 13-16, 36-43; Jn 20,11-18 . 24-29 ; 21,1-7; 1 Co
15,3-8.
Il faut dire qu’il s’agit d’une réalité absolument
neuve, ce qui explique les doutes et la perplexité des disciples. Ce n’est
pas cela qu’ils attendaient. Cette irruption de la résurrection, sous cette
forme-là, dans leur vie quotidienne, était quelque chose qu’ils ne pouvaient
pas imaginer. Il leur faudra du temps pour faire l’expérience intérieure du
Christ vivant, du Christ présent, du Christ agissant.
On trouve 3 réanimations de morts dans
l’Evangile : Luc 7,11-17, le jeune homme de Naïn ; 8,49-56, la fille
de Jaïros ; Jn 11,1-44, Lazare. Ce sont, comme la marche sur les eaux, des
signes du pouvoir de Jésus sur la mort. On trouve également deux réanimations
dans les Actes des Apôtres : 9,36-41, réanimation de Tabitha par Pierre;
20,7-12, réanimation d’Eutyque par Paul ( Pierre et Paul, match nul, un
partout ! ); ce sont des signes que le disciple de Jésus détient une
partie du pouvoir de celui-ci.
J’ai utilisé le terme de
« réanimation », car la réalité qu’il recouvre est radicalement
différente de la résurrection de Jésus : toutes ces personnes
« réanimées » « redeviennent » des être vivants, mais en
tant que tels mourront de nouveau. Jésus, lui, ne revient pas à sa vie
antérieure : ce n’est pas une réanimation, c’est une expérience totalement
autre.
Les évangélistes insistent sur le fait que le
Ressuscité est bien le même que le crucifié : Lc 24,39, Jn 20,20.27.
Jésus est là avec son propre corps ; cependant, ce corps échappe aux
contingences habituelles de la vie terrestre. Il n’est pour autant ni un esprit
ni un fantôme : la résurrection concerne la totalité de sa personne,
y compris son corps mortel. Les choses ne sont plus comme avant.
Rien ni personne ne peut retenir Jésus : il disparaît aussi vite et aussi
mystérieusement qu’il est apparu ( Jn 20,19 ; Lc 24,31 ): il échappe
à nos lois de l’espace et du temps.
La mort n’a pas été épargnée à Jésus, mais
seulement les conséquences physiques qui en découlent : la décomposition
et le retour aux éléments de l’univers. C’est ce que l’Eglise affirmera de
Marie. Le dogme de l’Assomption proclamé en 1950 n’a fait qu’officialiser
une très vieille croyance populaire : « Marie, après avoir achevé le cours
de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire
céleste ». Après tout, il n’est pas illogique de croire que celle qui a
donnée vie terrestre à Jésus soit la première à bénéficier de sa vie glorieuse.
La grande conviction des premiers chrétiens,
c’est que ce n’est pas seulement le Verbe de Dieu qui est vivant, ce n’est
pas seulement le Christ, c’est Jésus. Le Ressuscité est corporellement vivant,
sans quoi l’incarnation ne serait qu’une parenthèse dans l’existence du Verbe
de Dieu. Ce dont les apôtres témoignent, c’est que le crucifié est le Vivant.
La croix et la mort de Jésus ne sont pas une parenthèse malheureuse vite
effacée par la résurrection. Le ressuscité, c’est le crucifié : « regardez
mes mains et mes pieds » ( Lc 24,39 ). Ressuscité, Jésus est EN
Dieu : toute distance est abolie entre l’homme et Dieu, puisque Jésus,
fils d’homme, vit au coeur de Dieu. Plus : il nous invite à cette vie EN
Dieu : « Dieu est riche en miséricorde. A cause du grand amour
dont il nous a aimés, alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il
nous a donné la vie avec le Christ, avec lui, il nous a ressuscités et fait
asseoir dans les cieux, en Jésus Christ ».( Eph 2,4-6 ).
C’est à une résurrection telle que la sienne
que le croyant se sait appelé. Ainsi, on peut dire que l’incarnation – Noël
-,c’est l’irruption du divin dans l’humain, tandis que la résurrection – Pâques
et l’Ascension – c’est l’irruption de l’humain dans le divin. Jésus ressuscité
vit en Dieu, mais sa Résurrection ne le fait pas cesser d’être homme.
L’humain est en contact avec l’éternel, ce qui donne à la vie terrestre, à
notre vie, une nouvelle dimension et fait de la résurrection du Christ le pivot
de l’histoire. La résurrection ne crée pas un nouveau monde, elle
transfigure ce monde-ci.
C’est ce que manifeste à sa manière le
Calendrier officiel de l’Eglise : Noël ou la Pentecôte sont des
solennités, Pâques est la « solennité de solennités ». Et le
calendrier situe ainsi les jours liturgiques « selon leur ordre de
préséance » : d’abord le Triduum pascal de la mort et de la
Résurrection du Seigneur et en « seconde position » viennent
Noël, l’Epiphanie, l’Ascension et la Pentecôte
( cf. introduction à la « Liturgie des
Heures » vol. I, p. 78 )
4.
LA VIE EST
SERIEUSE, LA VIE EST SACREE
En termes bibliques, on dirait plutôt :
« la vie est sérieuse parce que la vie est sacrée ». Pour le monde
biblique, la vie est chose précieuse et sacrée parce qu’elle est don de Dieu.
Elle est le grand don de Dieu à l’homme : « J’en prends à témoin
aujourd’hui le ciel et la terre : c’est la vie et la mort que j’ai mises
devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour
que tu vives, toi et ta descendance » ( Deut 30,19 ). Et Jésus
lui-même dira de son Père : « Il n’est pas le Dieu des morts, mais des
vivants » Mc 12,27.
Notre horizon, c’est la vie avec Dieu, la vie
en Dieu, « le bonheur en Dieu ». « Nous attendons selon sa
promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice
habitera » ( 2 P 3, 13 ). Nous en sommes loin, mais nous croyons que
Dieu réalisera cet avènement du ciel nouveau et de la terre nouvelle.
Cela garde toute leur importance aux
décisions et aux actes de notre existence. En effet, si les actes que nous
posons tout au long de notre vie transforment le monde extérieur, ils nous
transforment aussi nous-mêmes. Ils nous façonnent intérieurement. « Pour
les croyants, une chose est certaine : l’activité humaine, individuelle et
collective, correspond au dessein de Dieu. L’homme, créé à l’image de Dieu, a
en effet reçu mission de soumettre la terre, en sorte que, tout étant soumis à
l’homme, le nom même de Dieu soit glorifié par toute la terre »
( Gaudium et Spes, III,34.1 ). La foi et
l’espérance chrétienne ne diminuent donc pas, mais augmentent encore la
conviction du sérieux de la vie terrestre. Elles affirment la valeur infinie de
tout homme, créé à l’image de Dieu, conduit par lui, appelé à la béatitude
éternelle, mais aussi chargé par Dieu de bâtir ce monde tel que Dieu le désire
pour ses enfants.
On a connu certaines convictions soi-disant
chrétiennes sur les bienfaits spirituels de la souffrance. On connaît un
fatalisme qui rejette sur Dieu la responsabilité de ce qui arrive sur terre.
Cela conduit parfois à mépriser le monde et à oublier la vocation de
l’humanité : transformer le monde dans le sens du dessein de Dieu « soyez
féconds et prolifiques, emplissez la terre et dominez-la », Gen 1,28. « Certes,
nous savons bien qu’il ne sert à rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient
à se perdre lui-même, mais l’attente de la nouvelle terre, loin d’affadir en
nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller. C’est
pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la
croissance du Règne de Dieu, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour
le Royaume de Dieu. Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de
liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que
nous aurons propagé sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son
Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure,
illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père un Royaume éternel
et universel. Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette
terre ; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra »
( Gaudium et Spes, III, 39.2 )
5.
VIE TERRESTRE / VIE
ETERNELLE :
Longtemps, on a coupé la vie chrétienne en
deux : ce monde, où il fallait travailler à son salut, et l’autre monde,
la vie éternelle, où on espérait parvenir en récompense de ses efforts. Du
coup, la vie terrestre se devait de passer par une manière de vivre quelque peu
intéressée : il fallait bien gagner son Ciel. On chantait à
l’église : « Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver ». C’est une
conception grecque de la vie : pour les Grecs, il y a opposition entre
ici-bas et au-delà ; l’homme espère un ailleurs qui l’arrache à ce monde
qui l’emprisonne. Cette conception se retrouve hélas parfois chez les
chrétiens : l’âme, ce qu’il y a de divin dans l’homme, est emprisonnée
dans le corps.
Or, la pensée biblique ne sépare pas l’homme
en deux, et ne connaît pas ce mépris du corps qui a empoisonné toute une partie
de la tradition chrétienne. « Pour l’Eglise, corps et esprit font
alliance, l’invisible est enfoui dans le visible. Le christianisme est la
religion de l’incarnation : « le chrétien doit aimer son corps
comme une image vivante de celui du Sauveur incarné », écrivait saint
François de Sales. En lui promettant la résurrection à la fin des temps, la
révélation chrétienne donne au corps une dignité sans pareille et même une
gloire inouïe » ( doc. Conférence des Evêques de France ).
L’homme est donc un. Il n’est pas seulement un individu de l’espèce
humaine, mais une PERSONNE. C’est cette personne humaine, avec ses
caractéristiques propres, qui ressuscitera : par la puissance de
Dieu, ma personne sera reconstituée dans la totalité de son être, de ce que je
suis : nous vivrons une « réincorporation » semblable à celle de
Jésus. « Notre cité à nous est dans les cieux, d’où nous attendons le
Seigneur Jésus Christ, qui transfigurera notre corps humilié pour le rendre
semblable à son corps de gloire » ( Ph 3,20 ). L’homme est appelé à
vivre au cœur de Dieu.
Selon la conception biblique de l’homme, le
corps et l’âme sont indissociables, car c’est l’homme tout entier qui a été
créé à l’image de Dieu. Aussi est-il appelé tout entier à l’immortalité. A
l’encontre des conceptions de la Grèce antique, selon lesquelles l’âme humaine,
libérée du poids du corps, s’élève seule vers l’immortalité, l’espérance
chrétienne et la foi en la résurrection supposent une restauration intégrale de
la personne humaine, une transformation radicale du corps, qui devient spirituel,
incorruptible, immortel : 1 Co 15,42-44 et 51-55. Ce n’est pas
seulement son âme que l’homme espère sauver : l’amour de Dieu enveloppe
l’homme tout entier. « La résurrection de la chair signifie que, après
la mort, il n’y aura pas seulement la vie de l’âme immortelle, mais que même
nos corps mortels reprendront vie. De même que le Christ est ressuscité et vit
pour toujours, tous nous ressusciterons au dernier jour » ( A.
Vingt-Trois ).
La comparaison est sans doute très
imparfaite, comme toute comparaison, mais sans doute existe-t-il le même type
de continuité et de rupture entre notre vie actuelle et notre vie future
qu’entre la graine et la plante à laquelle elle donne naissance. La graine
contient dans ses gênes tout ce que sera la plante, mais elle ne peut pas, tant
qu’elle est encore graine, s’imaginer ce qu’est le monde dans lequel elle est
appelée à vivre, ni la forme que prendra la vie pour elle.
Il faut aussi dire – ce qui n’a rien
d’évident à première vue - que c’est TOUTE L’HUMANITE qui parviendra à cet
accomplissement, l’humanité appelée à devenir « corps du Christ ».
C’est toute l’humanité qui basculera définitivement dans la
Résurrection . « De ce qui était divisé, il a fait une unité. Il a
voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau,
et les réconcilier en Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la
croix » (Eph 2,14-16 ). Jésus parle souvent de Royaume : c’est
une notion communautaire. L’homme est relation, et pour
cause : il est créé à l’image de Dieu qui est lui-même relation puisqu’il
est Trinité. Notre résurrection doit coïncider avec celle de tous pour que nous
devenions ensemble Corps du Christ. Saint Paul parlera de la trompette
qui rassemblera les élus, l’Apocalypse de saint Jean de la foule innombrable,
etc. La vie éternelle est communion entre Dieu et l’homme. Elle est communion
des hommes entre eux ( c’est la parabole asiatique de l’Enfer et du Paradis :
tous les hommes sont assis devant un énorme tas de riz, et ont en mains de très
longues baguettes. Ceux qui sont en enfer ont faim parce qu’ils ne peuvent pas
manger avec ces baguettes. Ceux qui sont en paradis vont très bien parce que,
avec ces longues baguettes, chacun donne à manger à celui qui est en face de
lui ). La vie éternelle est aussi communion de tous les hommes avec
Dieu.
Qui dit éternité dit existence de Dieu … Il
est sans doute inutile de se demander si Dieu existe : bien malin qui
pourrait répondre de manière catégorique, dans un sens ou dans l’autre. Sans
doute vaut-il mieux partir de notre vie et se poser une autre question :
dans notre vie, qu’est-ce qui est éternel ? Or, si l’amour existe,
l’éternité est plus que possible : elle devient nécessaire, comme le
rappelle le bon sens populaire qui fait rimer amour avec toujours. La Trinité
vit dans une communion d’amour, c’est-à-dire dans un lien durable. Un amour à
terme aurait-il du sens ? C’est d’un questionnement comme celui-là que le
vrai visage de Dieu risque de surgir. C’est la démarche-même de la Révélation
biblique : Dieu se dévoile dans la relecture d’une existence qui prend
progressivement une dimension d’éternité.
Trop souvent, on se représente la vie éternelle,
le bonheur en Dieu, comme un bonheur auquel on pourrait définitivement accéder,
comme on s’installe dans un fauteuil : stabilité, immobilité en seraient
les maîtres mots. En effet, quel besoin aurions-nous de chercher autre chose si
nous sommes pleinement comblés ? Mais c’est une vision d’où le désir et le
plaisir sont absents. On risque alors de tomber dans l’ennui permanent, celui
des besoins satisfaits … Or, les textes bibliques parlent du bonheur éternel
comme d’un repas de fête, un banquet, une noce, un festin, toutes réalités de
vie communautaire, de mouvement. D’ailleurs, un des gestes par lequel Jésus
ressuscité se fait reconnaître de ses disciples est le fait de manger devant
eux, avec eux. Dès lors, plutôt qu’un état statique et définitivement acquis,
pourquoi le bonheur éternel ne serait-il pas une dynamique de relation et la
possibilité d’entrer toujours plus avant dans l’infini de Dieu ?
Si l’on admet l’idée d’éternité, alors, il
nous faut prendre en compte la dimension d’éternité des personnes. Cela
permet de les voir telles qu’elles sont, c’est-à-dire telles que Dieu les voit.
Une personne est un tout, avec son passé, son présent et son avenir,
avec son destin éternel, ce qu’elle est depuis toujours dans le dessein de
Dieu. On n’en a jamais fini de réfléchir à la dimension d’éternité dont
chaque être humain est porteur. Un des moines de Tibbhirine (assassinés en
Algérie) écrivait : « nous cesserions d’être chrétiens et tout
simplement des hommes, s’il nous arrivait de mutiler l’autre de sa dimension
cachée pour ne le rencontrer soi-disant que d’homme à homme, entendez dans une
humanité expurgée de toute référence à Dieu ». Phrase d’une actualité
brûlante avec les questions qui agitent la société française ces temps-ci …
Et cette dimension cachée, elle se dévoile à
nous dans la personne de Jésus. Nous n’avons pas à comprendre l’humanité de
Jésus à partir des idées que nous avons sur l’homme. Au contraire, c’est
l’homme qui doit être compris à partir de ce qu’est l’homme Jésus. La
vie éternelle est continuité et épanouissement de notre vie d’union au Christ
dès cette terre: « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent,
toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » ( Jn
17,3 )
Jésus a lui-même partagé notre vie, éprouvé
des sentiments ( la joie, la peine, la colère, la lassitude, le sentiment
d’abandon ), connu la fatigue, la souffrance et la mort. Il a partagé notre vie
dans toutes ses dimensions, y compris les plus difficiles. Il ne les a ni
ignorées, ni supprimées : il les a transfigurées.
Lazare sortant du tombeau représente les
fidèles arrachés à la mort par la voix de Jésus : « en vérité je
vous le dis, l’heure vient – et maintenant elle est là – où les morts
entendront la voix du Fils de Dieu et où ceux qui l’auront entendue
vivront » ( Jn 5,25 ) En Jésus, nous sommes passés de la mort à la
vie, et lorsque nous aimons nous partageons cette vie de Jésus « Nous
savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos
frères. Qui n’aime pas demeure dans la mort » ( 1 Jn 3,14 ). Quiconque
possède cette vie-là ne tombera jamais au pouvoir de la mort : « Je
suis la Résurrection et la Vie ; celui qui croit en moi, même s’il meurt,
vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » ( Jn
11,25-26 ). Cette certitude ne supprime pas l’attente de la résurrection
finale, mais elle transfigure dès maintenant notre vie entrée dans la mouvance
du Christ. Notre vie est en Christ : Col 3,1-17.
Le Christ vit en nous : « je
vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi ; car ma vie
présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a
aimé » ( Gal 2,20 ). La vie chrétienne, c’est laisser grandir en
nous cette vie du Christ. On ne la gagne pas : on la reçoit. Ce
n’est pas une conquête : c’st un don. La foi en Jésus ressuscité,
ce n’est pas un programme de salut à accomplir, c’est une manière d’accueillir
Dieu dans mon humanité, et par répercussion une manière de vivre.
6.
L’ESPERANCE
CHRETIENNE DEVANT LA MORT
·
LA PEUR DE LA MORT
Tout en nous aspire à la vie. Il est frappant de voir avec quelle énergie l’homme,
jusque dans ses derniers instants, se défend contre la mort. Et, du coup,
beaucoup de chrétiens ressentent la peur de la mort avec honte, comme un manque
de foi, ou bien ont des scrupules à être peinés par la mort.
Pourtant, rien de plus normal : cette
révolte de l’homme devant la mort, cette violence qui lui est faite, est bien
le signe que Dieu nous a faits pour la vie. « Tu choisiras la
vie », s’écriait Dieu dans le livre du Deutéronome. Cette révolte est
celle de tout homme, chrétien ou non. Jésus lui-même ne l’a pas ignorée «Père,
si tu veux écarter de moi cette coupe … Pris d’angoisse, il priait plus
instamment, et sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à
terre » ( Luc 22,42.44 ). Même si l’on admet qu’il existe des
« belles morts », des « délivrances » ( pour le défunt ou
pour l’entourage ), le deuil n’est jamais facile. En elle-même, la mort est
toujours une violence, une absurdité. On ne peut jamais oublier ni même
relativiser le drame humain que constitue la mort. L’homme a
conscience que la mort, sa mort, est inéluctable. Mais, du coup, cette
perspective devrait faire de chaque instant de notre vie quelque chose
d’unique. Chaque instant que nous donnons à une activité, quelle qu’elle soit,
est pris sur notre capital temps, capital dont nous savons qu’il est limité,
même si nous n’en connaissons pas les limites.
Il n’y a pas si longtemps, la mort était vécue
dans l’Eglise comme l’antichambre du jugement de Dieu. La peur était telle
qu’on cherchait jusqu’au dernier moment à mettre le mourant en règle : on
donnait les sacrements même si les gens étaient inconscients, on entourait le
défunt de prières incessantes … Aujourd’hui, l’attitude de l’Eglise s’est
modifiée. Elle a pris conscience que l’Evangile est celui des vivants et non
des morts, et que le moteur de la vie chrétienne n’est pas la peur
mais l’amour.
« Pour tous ceux qui croient en toi,
Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ; et lorsque
prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les
cieux » (Préface N° 1 de la
Messe des Défunts, in « Missel Romain » ). Mourir chrétiennement,
c’est abandonner à la miséricorde de Dieu la totalité de sa vie. Un exemple :
la mort de François d’Assise : « A la fin de l’été 1226, François
était au plus mal ; il apprit de la bouche de son médecin qu’il
n’avait plus que quelques jours à vivre ; il appela les frères Ange et Léon,
et leur demanda de lui chanter son Cantique du Soleil. Il composa une dernière
strophe : « loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort
corporelle ». Il fallait déjà beaucoup de sérénité pour accueillir la mort
comme une sœur. Mais le plus étonnant était de la chanter en même temps que
frère Soleil. En cette heure suprême, le soleil et la mort ne s’opposaient plus
dans le coeur de François. Non seulement l’ombre de la mort n’atteignait pas la
lumière de l’être et de la vie, mais la mort elle-même s’offrait comme un
chemin de lumière vers la plénitude de l’être et de la vie. Pour l’homme
engagé dans le devenir profond du monde, dans la grande aventure fraternelle à
la suite du Christ et avec tous les hommes, la lumière avait tout envahi ;
il n’y avait plus de ténèbres. L’homme fraternel s’avançait dans la mort avec
un cœur solaire » ( E.Leclerc )
·
LA MORT ET
L’ESPERANCE CHRETIENNE
« Les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de
tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et
les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui
ne trouve écho dans leur cœur. La communauté des chrétiens se reconnaît donc
réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire »
( Gaudium et Spes, préambule 1 ). Les
chrétiens se doivent donc d’être solidaires de toutes les formes d’espérance,
sans lesquelles l’humanité ne pourrait pas vivre. Ils y discernent quelque
chose de la présence de Dieu dans ce monde qu’il crée sans cesse et qu’il aime.
Cependant, l’espérance chrétienne ne se limite pas à ces mouvements d’espoir
qui naissent au cœur des hommes. Prenant sa source dans la foi au Christ
ressuscité, elle permet d’affronter la mort et fait entr’apercevoir des
réalités qui transcendent la mort : la résurrection, la vie éternelle, la
rencontre avec Dieu.
L’espérance chrétienne n’est pas une fuite devant les réalités, parfois douloureuses, de ce
monde, en particulier l’obstacle que représente la mort. Elle prend la mort
tout à fait au sérieux. C’est une réalité humaine qu’elle ne considère pas
simplement comme une donnée « naturelle », comme une fatalité, mais
d’abord comme un scandale, comme un mal, quelque chose à quoi l’homme ne peut
pas uniquement se résigner.
Jésus est venu prendre sur lui la mort des
hommes, afin d’en changer totalement le sens. En Jésus crucifié, la mort devient un passage à une vie nouvelle,
transfigurée : la résurrection et la vision de Dieu.
« Le passage de la vie à la mort est
en réalité un passage de la mort à la vie. On quitte un monde pour passer à un
monde infiniment plus riche et plus vaste. La mort est un enfantement, mais
celui-ci est douloureux; le passage peut être agonie, même s’il débouche sur la
lumière et la paix. Jésus a triomphé de la mort en la traversant, non en y
échappant. Non, la foi n’empêche pas le deuil. Notre tentation instinctive est
de se fixer sur le passé, en se le remémorant avec nostalgie, quand il faut au
contraire couper avec lui pour vivre dans l’instant présent et retrouver, dans
cet instant, l’être cher qui nous demeure mystérieusement présent.
« Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? »
demandait l’ange aux femmes qui accouraient au tombeau du Christ.
La préparation au passage ne doit pas se
faire comme à un acte lointain. ( La mort ) ne s’observe pas de loin avec une
paire de jumelles, pas plus que la venue de Dieu. C’est en vivant l’instant
présent qu’on s’y prépare. » (Dom G.M. Dubois)
Plus que d’espoir, le chrétien est plein
d’espérance. Nous savons bien qu’il y a une tension permanente entre ce que
nous attendons et la réalité de la vie. L’espérance est ce qui permet de
regarder les deux à la fois. Le regard de l’espérance se forme en regardant le
Crucifix : il proclame la mort, et dans le même temps il la rend signe
d’amour et de résurrection. De cette tension entre la réalité et la
Promesse peut naître un dynamisme profond qui fortifie face aux épreuves. L’espérance
attend le retour du Christ et le triomphe total du Règne de l’amour de Dieu. « A
présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera
face à face. A présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme
je suis connu» ( 1 Co 13,12-13 ). L’espérance chrétienne sait devoir
connaître cette joie et elle la vit déjà en percevant, dans chaque réalisation
humaine, un signe de ce Règne. Mais cette contemplation ne démobilise pas son
énergie puisqu’elle la provoque à lutter contre tout ce qui est contraire au
Royaume, et à promouvoir tout ce qui le construit..
7.
CIEL, PARADIS,
ENFER, JUGEMENT, PURGATOIRE.
Si la vie éternelle, c’était vivre
éternellement comme nous sommes, avec les autres tels qu’ils sont … ce serait
insupportable ! L’homme ne peut qu’imaginer le Paradis, et en le calquant
sur nos réalités humaines ( puisqu’on n’a pas d’autre référence, et pour cause
), on l’affadit et on le réduit forcément … Notre vie après la mort nous est
tellement étrangère qu’il nous est impossible de l’imaginer. On peut simplement
se donner quelques points de repère.
LE PARADIS ET LE CIEL : beaucoup de religions ont en commun le
mythe d’un âge d’or où, à l’origine, l’homme vivait heureux dans un jardin
merveilleux, le paradis. Dans l’Islam, le paradis est un jardin où l’homme
pourra connaître tous les plaisirs. La Bible utilise, elle aussi, le mot persan
paridaëza ( qui signifie terrain planté d’arbres ) pour désigner le lieu
de délices ( en hébreu, Eden ) où se trouvent l’homme et la femme au début de
la Création, et où l’humanité se retrouvera, comblée de bonheur : Ap 2,7 :
« au vainqueur, je donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le
Paradis de Dieu ». Pour les chrétiens, le Ciel, ce n’est pas un
lieu, c’est le monde de Dieu, qui est au-delà du temps et de l’espace :
quand on dit « Notre Père qui es aux cieux », on ne fait pas de la
géographie dans l’espace ...
Le Ciel, c’est être pleinement avec Dieu : « en vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu
seras avec moi dans le Paradis » dit Jésus au bon larron ( Luc 23,43
). C’est déjà ce que pressentait le vieil homme Job : « avec mon
corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu.
Moi-même, je le verrai, et quand mes yeux le regarderont, il ne se détournera
pas » ( (Job 19,26-27 ). Connaître Dieu, jouir en plénitude de l’amour
qu’il nous porte sans que plus rien en nous ne fasse obstacle à l’accueil de
cet amour, et l’aimer en retour d’un amour parfaitement libre. Et ce bonheur du
ciel n’est pas un bonheur solitaire : communion avec Dieu, il est aussi
communion avec tous ceux qui vivent de l’amour de Dieu. Ce sera la réalisation
enfin achevée de ce qu’on appelle la communion des saints.
ENFER : Longtemps, on a vécu dans la crainte de l’enfer.
Aujourd’hui, le réflexe serait plutôt de dire : « si Dieu est amour
et miséricorde, l’enfer ne peut pas exister, ou alors il est vide ». Mais
de quoi parle-t-on ? D’un lieu, ou d’un ETAT, à savoir la séparation
totale d’avec Dieu ? Et si l’enfer était le signe de l’extrême respect de
Dieu pour la liberté de l’homme, qu’il a créé libre ? Peut-être
représente-t-il l’humilité infinie du Tout-Puissant qui accepte d’être mis en
échec par le refus d’une créature. Car l’enfer est non pas subi, mais choisi
par ceux qui choisissent résolument de s’opposer à Dieu, et qui n’accepteraient
à aucun prix l’absolution ou la miséricorde. « C’est une
auto-exclusion de la communion avec Dieu » ( A. Vingt-Trois )
Il y a certainement peu d’êtres humains qui
soient capables d’aller jusqu’au refus absolu, mais il y en a sans doute,
témoins extrêmes de l’absolu de la liberté donnée à l’homme. L’enfer est
l’aboutissement d’un refus absolu de Dieu, négation de la vie que Dieu propose.
Personne ne peut oser affirmer que telle ou telle personne soit par sa propre
faute en enfer. Mais l’enfer indique que l’homme a la possibilité de refuser
définitivement la vie voulue par Dieu. Cf. le mauvais larron : Luc 23,39.
« A tous ceux qui gardent son amour, (Dieu) accorde sa communion. Or, la
communion à Dieu, c’est la Vie, la Lumière et la jouissance des biens venant de
Lui. Au contraire, à tous ceux qui se séparent volontairement de Lui, Il
inflige la séparation qu’eux-mêmes ont choisie. Or la séparation de Dieu, c’est
la mort » (st Irénée, évêque de Lyon au II°s, in « adversus
haereses »)
Notre destinée ultime n’est pas jouée
d’avance. Il n’y a pas d’amour sans liberté. En s’incarnant, en se faisant le
Très Proche, Dieu a rejoint l’homme mais y perd volontairement sa
Toute-Puissance : la liberté de l’homme est totale. C’est, par exemple,
l’intuition de Christian Bobin, lorsqu’il intitule son livre sur François
d’Assise en nommant Dieu : « le Très-Bas ».
Dieu ne « met »,
« n’envoie »personne en enfer. L’enfer n’est pas l’impitoyable
punition d’un Dieu sans miséricorde, voire sadique. On ne va pas non plus en
enfer par mégarde, comme on tombe dans un fossé parce qu’on ne l’a pas vu. « Le
châtiment ne vient pas de Dieu, il vient du dedans, comme celui qui ferme ses
volets et qui, du même coup, est privé de la lumière du soleil » ( F.
Varillon ). L’acte par lequel un homme se coupe définitivement de Dieu est un
acte déterminé, parfaitement libre, et posé dans un face-à-face avec le
Seigneur, sans doute au moment de la mort.
Il faut également tordre le cou à la
confusion qui s’établit parfois dans la tête des chrétiens entre l’enfer
et les enfers ( « Je crois en Jésus … est descendu aux
enfers » ) ; les enfers, c’est ce royaume des morts, le shéol
de l’Ancien Testament, que le Christ a en quelque sorte « visité »,
afin d’aller chercher aussi ceux qui étaient morts avant qu’il ne vienne :
« puisque le Seigneur s’en est allé au milieu de l’ombre de la mort, là
où étaient les âmes des morts, qu’Il est ensuite ressuscité corporellement et
qu’après sa Résurrection seulement, Il a été enlevé au ciel, il est clair qu’il
en sera de même pour ses disciples, puisque c’est pour eux que le Seigneur a
fait tout cela » (saint Irénée, id°)
LE JUGEMENT : Car la mort est l’instant unique où nous
pourrons enfin, quelles qu’aient été les obscurités, les manques, les refus de
notre vie, consentir au Seigneur, lui dire pleinement « oui ». Et
nous prendrons conscience de ce que nous sommes en face de l’amour de Dieu, de
toutes les zones obscures qui, en nous, refusent l’amour. Ce jugement lucide,
sous la lumière de Dieu, que nous pourrons enfin porter sur nous-mêmes, c’est
ce que l’Eglise appelle le « jugement particulier ». Il ne faut pas
se tromper sur le sens des mots : « jugement » ne signifie pas
« condamnation ». Croire à ce jugement, c’est à la fois prendre Dieu
au sérieux et prendre notre vie au sérieux : que serait un père ou une
mère indifférent à ce que fait son enfant ? Que serait un Dieu qui
passerait systématiquement l’éponge sur nos vies et devant qui nos existences
seraient comme neutres ? Un Dieu pour qui le bien et le mal seraient
indifférents ? En Dieu, il y a à la fois miséricorde et justice : une
miséricorde sans justice est humiliante. Une justice sans miséricorde est
écrasante : cf. Jn 8,11 : « je ne te condamne pas, va, et ne
pèche plus »
Il est assez évident que très peu, voire pas
du tout de personnes sont totalement en harmonie avec Dieu. D’où la
notion de Purgatoire, dont l’histoire est parsemée d’ambigüités, à tel point
qu’elle n’est pas pour rien dans la réforme protestante du 16° s. Cette notion
de purgatoire, on ne la trouve pas en tant que telle dans la Bible ; on en
trouve trace en 2 M 12,43-45, mais aussi en 1 Co 3,13-15. Il n’en reste pas
moins qu’elle est présente tout au long de l’histoire de l’Eglise, le plus souvent
liée à la prière pour les défunts. Quelle lecture spirituelle pouvons-nous
tenter ?
LE PURGATOIRE : pour que notre « oui » à Dieu
pénètre toutes les profondeurs de notre être, il faut peut-être un espace de
miséricorde, pour que tout ce que nous sommes soit en harmonie avec ce
« oui » plénier. C’est cela qu’on appelle le purgatoire ( d’un mot
qui veut dire « purification » ) : la guérison de tout égoïsme,
la purification de toute opacité, la disparition de tout écran, dans un apprivoisement
progressif à la lumière de Dieu. Un peu comme une transition qui
permet d’accéder progressivement à une lumière qui, sans cela, nous brûlerait
les yeux.
Ma joie de voir Dieu sera sans doute mélangée
avec ma tristesse de devoir me présenter devant lui souillé par mon péché. Comme
le ciel, comme l’enfer, le purgatoire n’est pas un lieu, mais un ETAT,
l’état de ceux qui vivent en tension entre la joie de savoir l’homme accueilli
par Dieu et la tristesse de connaître le spectacle du monde, un monde où le
malheur existe. Or, à cause de mon péché, je suis, à ma place, l’un des
artisans de ce malheur. Il faut donc que je me débarrasse de mes ombres, pour
accéder à la pleine lumière, ou plutôt, pour que la lumière de Dieu puisse
totalement pénétrer en moi. Mais cette transition, c’est un sas, ce n’est ni un
lieu ni un temps ; il vaut mieux parler plutôt d’un état, un état
transitoire avant d’entrer en pleine communion avec Dieu et avec tous les
frères du ciel. « J’attends la résurrection des morts » : après
notre mort, sans doute ferons-nous ce travail de purification, d’accueil de la
lumière de Dieu, en attendant la Résurrection finale et collective.
8.
RÉINCARNATION ET
RÉSURRECTION
Soyons clairs, réincarnation et
résurrection correspondent à deux conceptions opposées de l’homme, de la
vie et de la mort. Disons les choses brutalement : un chrétien ne peut pas
adhérer aux doctrines de la réincarnation.
Celles-ci diffèrent selon qu’elles sont vues
avec les yeux de l’Orient ou de l’Occident, mais dans tous les cas elles visent
une abolition de l’existence individuelle. Le cycle des réincarnations, c’est
un processus de purifications successives au terme duquel l’homme est libéré de
toute pesanteur, et notamment de celle de son corps. Pour les religions
orientales, la condition présente de la vie d’un homme dépend de sa vie
antérieure : s’il est malheureux, c’est la conséquence d’actes mauvais
commis dans une vie antérieure. En se purifiant par l’ascèse, la prière, la bonté
envers les autres, il aura ensuite une vie meilleure, jusqu’à être totalement
libéré du cycle des réincarnations.
Soyons lucides : cela fait peser sur
l’homme un poids énorme : celui de se sauver lui-même, au lieu de recevoir
de Dieu. A supposer qu’il y parvienne
( mais au bout de combien de vies et de
combien de réincarnations ? ), alors il retourne au principe divin et s’y
fond. Ce qui n’est pas très exaltant : tant d’efforts pour disparaître …
Cette étape ultime s’appelle : moksha chez les Hindous, nirvana chez les
bouddhistes, satori ( repos définitif ) chez les moines zen.
Tout cela repose sur une conception
cyclique du temps et de l’histoire. Le temps biblique, lui, est linéaire : il a son commencement, son déroulement et sa fin,
et tout cela est entre les mains de Dieu. A l’homme le siècle ( Ps 90 : « 70
ans, c’est parfois la durée de notre vie, quatre vingt si elle est vigoureuse »
), à Dieu les siècles des siècles ( même Psaume : « à tes
yeux, mille ans sont comme hier, un jour qui s’en va » ) !
Pour la pensée biblique, l’homme est unique et irremplaçable, et vit une
alliance unique et éternelle avec Dieu. Dieu a un projet, qui se construit dans
la durée, malgré vents et marées. Dieu ne fait pas demi-tour … On le sait bien,
on l’expérimente tous les jours : le passé est le passé, on ne refait pas
l’histoire.
Les différentes doctrines de la réincarnation
aboutissent au fond à déresponsabiliser l’homme : comment me sentir
vraiment responsable de ma vie, si elle est déterminée par un passé dont je
n’ai aucun souvenir ? Elles peuvent aussi aboutir aussi à justifier un
ordre social injuste, puisque, pour le coup, les pauvres paieraient une vie
antérieure négative tandis que les riches se verraient récompensés pour la
raison inverse. La foi en la résurrection, en revanche, nous engage à prendre
la responsabilité de notre vie pour collaborer à l’œuvre créatrice de Dieu. Car
c’est là-dessus, sur nos actes, que nous serons jugés ( Mt 25 )
La résurrection de l’homme est évidemment
rendue croyable par celle de Jésus, Fils de Dieu mort et ressuscité, dévoilant
le dessein du Père qui désire nous associer à la résurrection de son Fils. En
contemplant le Christ ressuscité, nous découvrons un au-delà du temps et de
l’espace. La vie éternelle n’a donc rien à voir avec un temps qui durerait
indéfiniment ( temps et infini sont d’ailleurs deux notions quelque peu
contradictoires ). Si nous apprenons à aimer comme Jésus nous l’a montré, la
vie éternelle s’inscrit dans notre vie présente pour lui donner sa
véritable dimension. « Bien aimés, aimons-nous les uns les autres,
car l’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la
connaissance de Dieu » 1 Jn 4,7. La résurrection chrétienne n’est
donc pas une récompense après la mort. La notion de résurrection
désigne la pleine réalisation d’un processus engagé par Dieu dans notre vie
présente, appelant évidemment notre collaboration. Nous ne gagnons pas
le Ciel, le Ciel nous a déjà gagnés en Jésus venu partager notre vie
humaine. Pour les théories de la réincarnation, l’homme, de vie en vie, se
rapproche du divin grâce à ses efforts. Pour la foi chrétienne, la
résurrection est avant tout un cadeau de Dieu.
La résurrection des morts, ce n’est pas le
processus inverse de la mort et de la décomposition. Ce n’est pas retour à
la vie antérieure, mais passage par-delà la mort dans le Royaume de Dieu.
Cf. Rom 8,11 : « si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus
d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre
les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite
en vous ». L’homme ressuscitera dans sa propre chair, mais dans une
chair glorieuse, transfigurée, semblable à celle du Christ glorieux : « nous
sommes enfants de Dieu, héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ puisque, ayant
part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire » Rom 8,17.
Le christianisme croit à l’unicité de
la personne humaine ( chaque homme est unique aux yeux de Dieu ) et à son unité
( l’homme est à la fois corps et âme ) et exclut donc toute idée de migration
d’un corps à l’autre. Chaque être humain a vocation à se trouver un jour, dans
l’unité et la totalité de sa personne ( corps et âme ) pleinement uni à la
personne du Christ, Dieu et Homme.
Les chrétiens croient que l’homme est appelé
librement à une vie de communion éternelle avec Dieu. Cette vie sera une vie
pleinement humaine, corps et âme. C’est pendant sa vie terrestre que l’homme
construit cette vie éternelle. Notre vie est une histoire sainte
qui débouche sur le bonheur éternel.
Pour les Grecs et les Romains, en
gros, les morts descendaient aux enfers, un abîme souterrain et obscur, où,
réduits à l’état d’ombres, ils menaient une existence terne, pâle reflet de la
vie terrestre. Jusqu’au II° siècle avant JC, rappelons-le, les Juifs
n’avaient pas une conception tellement différente, leur shéol ressemblant
furieusement au séjour des morts païens : cf. par exemple le Ps
89,48 : « Pense à ce que dure ma vie : tu as créé
l’homme pour une fin si dérisoire ! » et le Ps 90, 3-6.10 « Tu
fais retourner l’homme à la poussière, tu les balayes, pareils au sommeil qui,
le matin, passe comme l’herbe ; elle fleurit le matin, puis elle passe,
elle se fane le soir, elle se dessèche ; le temps d’un soupir nous avons
achevé nos années ; c’est vite passé ». Ps 88,11-13 : « Feras-tu
un miracle pour les morts ? Les trépassés pourront-ils te célébrer ?
Dans la tombe, peut-on dire ta fidélité ? Ton miracle se fera-t-il
connaître dans les ténèbres, et ta justice au pays de l’oubli ? »
L’hindouisme enseigne la réincarnation dans d’autres êtres mortels
jusqu’à atteindre le degré de purification et de détachement permettant de
rejoindre l’être primordial, Brahman.
Le bouddhisme enseigne les voies d’accès à la délivrance de la
douleur dans la paix bienheureuse du Nirvana.
Pour les chrétiens, la résurrection est l’épanouissement en Dieu de
la vie présente vécue dans la foi et la charité ; mais seule la foi en
la résurrection du Christ ( cf. 1 Co 15 ) authentifie cette foi en un au-delà
de notre vie. L’idée-même de résurrection comporte trois étapes que l’on peut
résumer ainsi : ne ressuscite que ce qui est mort, et ne meurt que ce qui
a vécu.
En résumé, la foi chrétienne est totalement
contraire à l’idée de réincarnation, pour quatre raisons essentielles :
- pour le chrétien,
l’homme est une personne individuelle, unique. Cette idée est totalement
étrangère à la pensée orientale et bouddhique en particulier, pour qui la
réincarnation est désintégration de l’individu qui se fond dans l’univers
- pour le chrétien,
l’homme est inséparable de son corps. Celui-ci n’est pas un vêtement que l’on
change
- l’idée de Karma (
soumission de l’homme au poids de ce que fut son existence ) n’est pas
chrétienne : le chrétien sait qu’il est libéré par le Christ, même s’il
est l’invité de la onzième heure, même s’il est le larron sur sa croix
- la disparition des morts par réincarnation est
contradictoire avec la notion chrétienne de vie éternelle.
9.
FIN DU MONDE OU FIN
D’UN MONDE ?
Pour l’histoire juive, la fin du monde
coïncide avec le Jour du Seigneur, l’instauration du Règne de Dieu par le
Messie. Pour les chrétiens, la résurrection de Jésus témoigne que les derniers
temps ont fait irruption dans le temps ; la vie éternelle habite
déjà le temps, elle est présente dès aujourd’hui. En même temps, il nous
faut attendre le 2° avènement du Christ ( « il est assis à la droite du
Père … il reviendra dans la gloire …. Et son règne n’aura pas de fin » ).
Notre béatitude éternelle sera vraiment une
béatitude d’homme : communautaire ( car l’homme est un être de
relation ), incarnée ( car l’homme n’est pas un pur esprit ), divine
( consistant en une unité de vie avec Dieu ). Ces trois aspects sont intimement
liés dans le dogme de la résurrection de la chair : si je ne
ressuscitais pas tout entier, corps et âme, ce ne serait plus l’homme que je
suis, ce ne serait plus ma personne, mais un être nouveau et différent, ce ne
serait pas ma béatitude, ce ne serait pas moi. Je suis homme, ma dignité est
d’être homme et de le rester éternellement. Je suis créé à l’image de Dieu
( Gen 2,27 ). Cette dignité a trouvé son déploiement infini dans l’incarnation
de Jésus. L’homme n’est pas un être clos sur lui-même mais ouvert sur l’infini.
On voit ici l’importance de nos tâches
quotidiennes, lesquelles devraient toujours consister, directement ou
indirectement, à humaniser le monde. La foi chrétienne est loin d’une
philosophie qui se contenterait de chercher à prouver l’immortalité de l’âme,
et pour laquelle l’univers tel qu’il est n’aurait pas de valeur durable. Les chrétiens ne croient pas en une vie après la mort,
ils croient que nous n’avons qu’une vie qui se prolonge et
s’épanouit par-delà la mort. Notre
vie donne sens à notre mort : cf. parabole du Jugement Dernier en Mt
25,31-46. Et ce bonheur éternel auquel nous sommes appelés est
communautaire, incarné et divin.
Au sens strict, le défunt est celui
qui a cessé sa « fonction » ( de –functus ). Ayant accompli sa tâche,
il va pleinement profiter de la relation à Dieu qui le constitue. La foi des
chrétiens en la résurrection leur fait affirmer que la mort physique n’est pas
le terme de leur relation avec Dieu. D’où la place donnée par l’Eglise aux
prières pour les défunts.
Le « jugement universel » est entre
les mains de Dieu : il souligne la relativité et la fragilité de nos
jugements humains : « Soyez généreux comme votre Père est
généreux. Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez
pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés. Demandez
et on vous donnera » Lc 6,36-38. Le Christ viendra « juger les
vivants et les morts » et tout remettre à son Père : Eph 1,9-10 « Il
nous a fait connaître le mystère de Sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a
d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement :
réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux
et ce qui est sur la terre ». Mais cette fin du monde, ce n’est pas
quelque chose que nous attendons passivement : nous devons la préparer
en travaillant à rendre le monde toujours plus conforme aux vues de Dieu.
C’est le sens de Mt 25. La vie éternelle est commencée dès cette vie. Elle est
à la fois déjà là et pas encore totalement là.
Ce texte est une synthèse personnelle, mais qui s’appuie très largement
sur les ouvrages suivants et les utilise souvent textuellement ( lettres
italiques ) ou quasiment mot à mot :
OUVRAGES GENERAUX ou COLLECTIFS :
- Constitution pastorale du Concile Vatican II sur « l ‘Eglise
dans le monde de ce temps », Gaudium et Spes 1964
- Vocabulaire de Théologie Biblique, Ed. du Cerf 1981
- Catéchisme pour adultes des évêques de France Ed. Centurion 1991
- Catéchisme de l’Eglise catholique, Ed. Mame-Plon 1992
- Théo, encyclopédie catholique, Ed. Droguet-Ardant / Fayard 1992
- Missel Romain ( textes des messes pour les défunts )
- Liturgie des Heures, Ed. Cerf-Desclée
OUVRAGES D’AUTEURS :
- F. Varillon : « joie de croire, joie de vivre », Ed. Centurion 1981
- J.N. Bezançon : « Dieu sauve », Ed Desclée de Brouwer 1983
- Christian Duquoc : « Jésus homme libre » Ed. du Cerf 1985
- P. Guilbert : « ressuscités », Ed. Nouvelle Cité 1987
- E. Leclerc : « François d’Assise, le retour à l’Evangile » Ed. DDB 1990
- M. Anglarès : « Nouvel Age et foi chrétienne » Ed. Centurion 1992
- Christian Bobin : « le Très-Bas » Ed. Gallimard 1992
- Sr Jeanne d’Arc : « mort, immortalité, résurrection » Ed. DDB 1993
- J. Colson : « Saint Irénée : aux origines du christianisme en Gaule » Ed. Ouvrières 1993
- Revue « Christ source de vie », N° 329 ( Nov 1995 ), 331 ( Janv 1996 ) et 384 ( Avr 2001 )
- J.N. Bezançon : « Dieu n’est pas bizarre » Ed. Bayard / Centurion 1996
- Dom M.G. Dubois : « le bonheur en Dieu » Ed. Laffont 1996
- M. Quesnel : « l’éternité qui m’est offerte », Ed. DDB 1998
- A. Vingt-Trois : « Connaître la foi catholique », Ed. Le Sénevé 2000
- Revue « chemins d’éternité » N° 189 Oct 2001
- « Aimer son corps », in « lutter contre la pédophilie », texte de la Conférence des Evêques de France, 2002
- Revue « Prier » ( « Par-delà la mort » ) N° 256, Nov 2003
- Revue « Famille chrétienne » : « les chrétiens et l’au-delà », Janvier 2004
- Traduction biblique utilisée : T.O.B.
Philippe BERNARD
Janvier 2004